Bons Baisers de M. Waltz
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Le train arriva en gare à 7h29.

La colline de Balglow, située à quelques kilomètres de Sozopol, en Bulgarie, accueillait sur son flanc un petit village d'une centaine d'habitants et une gare qui n'attendait toujours qu'un seul train, le "Bulgaria Luxuous Express". Les 8 wagons qui le constituaient étaient tous décorés dans le plus pur style Empire et permettaient à de riches touristes de visiter la côte et les terres de la Bulgarie, à travers une série d'escales dans de petits bourgs.

C'était donc le lieu parfait pour un rendez-vous secret.

M. Waltz sirotait un cocktail au bar donnant sur le grand hall, agrémenté de magnifiques vitraux représentant les ancien rois de la région. À 7h25, en entendant l'annonce du chef de gare, il vida son verre et se dirigea tranquillement vers les quais.

La locomotive arriva lentement devant lui, ce qui ne changeait pas beaucoup du reste du temps puisqu'elle ne dépassait guère cinquante kilomètres par heure à sa vitesse de pointe. Les quelques voyageurs se rassemblaient sur le quai et attendaient patiemment leur moyen de transport. L'un deux était son contact.

M. Waltz remarqua un homme d'un certain âge, ou plutôt d'un âge certain, trépignant nerveusement dans son costume trois pièces. Derrière lui se trouvait assis un jeune homme athlétique, typé asiatique, portant un ensemble noir et un sac de sport, faisant face à une femme d'une trentaine d'années aux cheveux bruns et raides, portant des lunettes rondes, une jupe bariolée et une forte propension à la prétention. La moyenne d'âge des autres voyageurs devait tourner autour de 70 ans, si bien que l'idée d'un neuvième wagon-infirmerie ne semblait pas incongrue à l'esprit de M. Waltz.

Le train s'arrêta et ce dernier monta à l'intérieur, où un steward l'attendait pour le conduire à sa chambre. Les chandeliers en argent et les dorures sur le lambris du couloir du train promettaient des doux rêves de luxe qui s'empressèrent de se réaliser lorsque son guide ouvrit la porte de sa cabine : sur sa gauche, encastré dans la cloison, un lit double aux draps de soie faisait face à un minibar et à un petit lavabo, en porcelaine évidemment. Une table et deux banquettes toutes trois accolées à la fenêtre couvrant toute la longueur de la cabine complétaient l'ensemble.

Le steward introduisit Waltz dans l'habitacle et se retira. Ce dernier commença par tâter le matelas du lit, puis, satisfait qu'aucune personne n'ait l'impolitesse de l'écouter à travers les cloisons, il commença à fouiller la cabine à la recherche de dispositifs d'enregistrement cachés. À nouveau satisfait de cette recherche infructueuse, il s'installa confortablement sur une banquette et commença à admirer le paysage, une magnifique baie sublimée par le soleil couchant qui faisait apparaître de frêles esquifs sur la mer Noire.

Le dîner lui fut servi à neuf heures par une charmante hôtesse. Il était composé de coquilles Saint Jacques accompagnées de légumes poêlés en entrée, d'un ragoût de brebis au vin rouge en plat et d'un baba au rhum d'Argentine pour le dessert. Après avoir consciencieusement vidé ses trois assiettes, Waltz alla se servir dans le minibar un digestif puis retourna s'asseoir. Il était neuf heures et demie. Son contact devait se dévoiler à dix heures.

Waltz tâcha donc de se détendre en relisant pour la centième fois les documents récupérés sur ses deux derniers clients1 et l'acronyme qui les reliait tous : le BSIA. Waltz savait seulement que ces quatre lettres cachaient un programme de surveillance des anormaux par la fameuse Fondation. Son nouveau contact de la CMO devait lui donner plus de renseignements sur le projet. Waltz espérait bien ensuite vendre les dizaines de noms et d'adresses à qui saurait en faire bon usage, et la CMO… et bien, était confortablement financée, non ?

À dix heures, Waltz perçut des pas légers sur la moquette du couloir, puis trois coups à sa porte se firent entendre. Trois secondes passèrent, puis le jeune homme asiatique du quai entra dans la chambre. Il s'était changé et portait désormais une chemise blanche remontée jusqu'aux coudes qui laissait entrapercevoir une silhouette fine et sèche et des muscles saillants, un pantalon noir et des chaussures de sport noir. Son visage aquilin et imberbe portait des cheveux noirs coupés mi-longs jetés en avant dans une coupe déstructurée. Il avait une bouche fine, des yeux noirs et une petite cicatrice qui lui coupait son sourcil gauche comme un éclair. Il n'avait pas plus d'une trentaine d'années, et était pourtant un agent du renseignement haut placé au sein de l'ONU de l'anormal.

Le jeune homme s'assit doucement sur la banquette, en face de M. Waltz, et commença à parler :

"-Bonsoir. Je… ne vous imaginais pas comme ça. Bref, faites-moi voir ce que vous avez.
-Hola ! Doucement jeune homme. Vous allez déjà répondre à cette question : quelle était la couleur de l'enveloppe ?
-Euh… quelle enveloppe ?
-Bien."

M. Waltz donna la page d'introduction sur le BSIA à l'agent. Celui-ci émit un sifflement admiratif et dit :

"-Où est-ce que vous avez été chercher ça ? Les listes de ce genre ne sont qu'en possession des chefs du programme et de certains organisateurs parmi les anormaux. Qui est-ce que vous avez buté ?
-Peu importe. Ça vaut combien ?
-Trop pour que je puisse l'ignorer. Ecoutez, j'ai une idée. Je vais organiser la transaction, avec mes supérieurs, comme si je ne vous connaissais pas, on fait 50/50.
-70/30.
-Hmpf, très bien, 70/30. Ne vous inquiétez pas, je m'occupe de tout."

Waltz acquiesça puis se laissa retomber sur le dossier de sa banquette. Le train venait de s'engager sur un long pont de presque un kilomètre qui précédait le premier arrêt. L'agent regarda par la fenêtre les charmantes collines qui s'élevaient à quelques dizaines de mètres des rails pendant une quinzaine de secondes, puis détourna son regard et commença à fixer Waltz d'un oeil insistant, tout en commençant à déboutonner sa chemise.

M. Waltz haussa un sourcil.

L'agent se leva tout en finissant d'enlever sa chemise, fit le tour de la table et vint s'asseoir à califourchon sur les genoux de Waltz. Quelques perles de sueur coulaient le long de sa poitrine musclée, et sa respiration forte à l'oreille de Waltz laissait présager des images qui l'enivraient.

La tentation était trop forte.

Waltz relâcha toute la pression accumulée, lui prit sa tête dans les mains et l'embrassa longuement.

C'est à la sixième seconde de ce baiser exactement, par un charmant jeudi d'automne, à dix heures passées de six minutes qu'une balle de calibre .408 fracassa la fenêtre du train et transperça la cage crânienne de l'agent double, détruisant son hémisphère droit, sectionnant son chiasma optique puis faisant subir le même sort à l'hémisphère gauche. Une fraction de seconde plus tard, trois hommes en tenue de commando entrèrent dans la cabine en hurlant des propos sur une reddition, de ne pas faire de mouvements brusques et de lever les mains en l'air.

M. Waltz eut alors une autre fraction de seconde de réflexion durant laquelle il identifia trois possibilités : continuer ses ébats avec son ex-futur-amant, dont l'ardeur languissante semblait cependant quelque peu refroidie, se rendre aux inconnus masqués qui ne semblaient pas spécialement disposés à le laisser partir mais qui ne manqueraient pas de lui voler ses informations avant de l'abattre, au mieux. Et puis, il lui restait la troisième option.

M. Waltz opta pour cette dernière solution. Il repoussa le corps de son agent double sur la table, se replia sur lui-même et bondit par la fenêtre.

Il engloutit les cinquante mètres de chute en à peine une seconde, plongea dans les eaux glacées de la rivière en contrebas et disparut.

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