Bienvenue au DTC
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Un sourire narquois et supérieur étira les lèvres de Silverman.

« Eh bien, comme vous le savez, le conseil d'administration a pris la décision de vous muter à un autre département, votre travail actuel ayant été jugé insatisfaisant. »

Quel enculé. Bien sûr qu'il le savait, comment il aurait pu oublier qu'on l'avait destitué de son poste à cause d'une pauvre erreur ?

Un petit coup de scalpel, pas de quoi en faire un plat.

« Par un très heureux hasard, une place s'est libérée. »

Son sourire s'agrandit.

« Mais bordel, vous allez vous décider à cracher le morceau ? Où est-ce que je vais bosser demain, à la fin ?

— DTC. »

Il y eut un moment de flottement, puis Silverman éclata de rire, très fier de son humour, alors qu'Andrew se décomposait à vue d'œil.

« Plus sérieusement, se reprit-il en essuyant une larme imaginaire, signez ici et vous serez membre à part entière du Département des Tests Croisés. »

Il lui tendit une feuille et une plume incrustée de pierreries, dans le plus pur style "très moche et très cher".

Le… Le Département des Tests Croisés. Personne ne savait vraiment à quoi il servait, vu que le Site Aleph organisait de tels tests moins de trois fois par an, mais ses membres étaient devenus une sorte de private joke entre les autres membres de la Fondation, allégorie de chaos et de bizarrerie.

Et il n'avait pas envie d'être une allégorie de chaos et de bizarrerie, merde. Mais en même temps, c'était ça ou les amnésiques… Il saisit la plume et apposa sa signature au bas de la feuille sans la lire. Silverman sembla satisfait.

« Excellent. Bonne chance, Morrow. Et au fait, si vous pouviez aller chercher vos affaires tout de suite au dortoir du secteur 21, ça ferait gagner beaucoup de temps à tout le monde ; en faisant vite, vous devrez arriver là-bas dans une petite dizaine de minutes et pouvoir être au lit pour vingt-trois heures. »

Vas-y, fais-toi plaisir tant que je ne peux rien te dire. Vivement que tu te goures aussi à un moment et que tu sois passé en Classe D, j'ai hâte de te crosstester la gueule.

« J'y vais.

— Excellent. Au plaisir de vous recroiser. »

Dans une salle de tests, avec une vitre blindée entre deux, ce serait en effet un plaisir. Il partit en claquant la porte assez fort pour l'abîmer mais pas assez pour qu'on puisse sérieusement lui reprocher quelque chose, et fonça vers le secteur 21.

Le directeur du personnel s'était foutu de sa gueule à ce sujet sans savoir, mais il préférait en effet se coucher le plus tôt possible. La moindre parcelle d'énergie pouvait faire toute la différence entre la vie et la mort, parfois.

Arrivé dans sa chambre-compartiment, séparé de ses voisins par de minces paravents, il fourra tout ce qu'il possédait — c'est-à-dire pas grand-chose, conformément aux règles de sécurité — dans une valise, espérant passer inaperçu et pouvoir filer sans être questionné.

« Hé, Andrew, qu'est-ce que tu fais ? »

Et merde. Il se retourna et vit un chercheur dont il avait oublié le nom, le savant classique par excellence, qui le regardait étrangement.

« Eh bien, je change de poste, et je dois déménager dans un autre secteur.

— Où ça ? »

C'était ça qu'il voulait réellement savoir ; tout le monde était déjà au courant pour l'accident, et ces vautours salivaient en spéculant sur le taux de déchéance qui était maintenant le sien.

« Secteur 55.

— Quel département ?

… Tests croisés.

— Oh. »

Il souriait, le bâtard. Andrew s'apprêtait à lui dire où il pouvait fourrer son sourire quand une tête s'élevant au-dessus du paravent de gauche l'interpella :

« Sérieusement ? Oh merde, HEY ! ANDREW VA CHEZ LES CINGLÉS ! »


Très exactement huit minutes et quatre nez cassés plus tard, il se tenait devant la porte de son nouveau lieu de travail.

Hésitant, il tendit la main et frappa. Rien. Il frappa à nouveau, un peu plus fort. Rien.

Très exactement trois minutes et trois doigts douloureux plus tard, il en était à tambouriner sur la porte, un exutoire comme un autre face à ce monde qui semblait se liguer contre lui.

Et la porte s'ouvrit sur un quadragénaire souriant.

« Oui ? C'est pour quoi ?

— Je… On m'a dit que j'étais muté ici, mais j'ai dû… me tromper…

— Ooh. Non, vous avez probablement raison, simplement on n'a plus aucun moyen d'être informé de ce genre de choses depuis que le fax a été bétonné.

— A été quoi ?

— Peu importe. Bienvenue à vous ! »

Il s'écarta et Andrew en profita pour le détailler. Il se targuait d'être un excellent physionomiste et sa première impression de quelqu'un s'avérait très souvent correcte. L'homme en face de lui semblait authentiquement amical, même si son visage était marqué par les moments difficiles qu'il avait dû vivre.

Certains appelaient ça de la psycho à deux balles, lui s'en foutait de comment appeler ça. De la psycho à deux balles qui fonctionnait, ça lui suffisait.

Suivant une invitation tacite, il entra dans la salle. Si on pouvait appeler ça une salle.

Il n'apprendrait que plus tard la genèse de ce lieu : à la création du Département des Tests Croisés, Bruce Garrett était au bord de la crise de nerfs, dans le contexte de la récente explosion du Site Kehd, et avait oublié de prévoir des locaux pour le personnel — deux personnes à l'époque — et le matériel.

En désespoir de cause, il avait alors décidé de recycler un conduit d'aération de l'ancien accélérateur de particules du Site Aleph. Un conduit d'aération vertical de soixante mètres de hauteur pour dix de diamètre, qui avait été aménagé tant bien que mal.

Les parois avaient été recyclées en étagères ou en vitres donnant sur des bureaux en forme d'anneau, aménagés par la suite.

La première impression d'Andrew fut que l'endroit était immense, jusqu'à ce qu'il remarque que la salle ne contenait pas plus de quinze personnes, une bonne dizaine d'entre elles s'affairant en tous sens comme si leur vie en dépendait.

L'homme se retourna vers lui.

« Quelle meilleure initiation à l'esprit du DTC ? Au fait, je m'appelle Antoine. Antoine Lazare. Enchanté. »

Andrew lui serra la main et sursauta en le voyant pivoter la tête à cent trente degrés pour crier :

« Arrêtez de faire les cons ! C'est pas un inspecteur, posez-moi ces feuilles ! »

Le changement fut incroyable. En quelques secondes, tous avaient laissé choir leur matériel hétéroclite et s'étaient tournés vers lui, curieux. Une femme se détacha du groupe et s'avança vers lui.

Scan visuel rapide. Cheveux noirs, peau blanc pâle. Une dame blanche. Beauté étrange, aura unique imposant le respect. Longue robe noire légèrement datée — elle devait étouffer, avec la chaleur qu'il faisait.

« Enchantée. Vous êtes le nouveau ?

— Vous… Vous savez que…

— J'ai de bonnes oreilles. »

Elle lui adressa un petit sourire complice, lui donnant l'impression d'être la seule personne sensée qu'il ait rencontrée depuis qu'il s'était levé du mauvais pied à cinq heures.

« Dites-moi, qu'avez vous fait de mal au Directeur pour échouer ici ?

— Mais je…

— Ne faites pas semblant. Nous savons tous ce que le reste du site pense du DTC, et il faut dire que personne ne fait grand-chose pour les faire changer d'avis. Et puis, ce n'est pas comme s'ils avaient tort.

— Eh bien, j'ai… Hum… Disséqué un homme vivant. Involontairement, bien sûr. Un capitaine de FIM potentiellement détenteur d'informations importantes, et il fallait bien qu'une tête tombe.

— Légiste ? C'est original. Et plutôt rare à la Fondation. Excellent, bienvenue ici ! »

Il s'attendait à de la surprise, du dégoût, de l'horreur, n'importe quoi, mais non. Elle lui répondait comme si c'était on ne peut plus normal. Pourquoi pas, après tout.

« Vous préfé-

Un nouveau ? »

Un autre homme. Il ne l'avait pas vu en entrant, il devait être sorti de l'un des bureaux secondaires.

Scan visuel rapide. Un phasme humain. Immense, avec la constitution physique d'un tas de branchages animé. Yeux de chat, cheveux noirs peignés à la fourche et une barbe rasée à la machette, redingote verte. Aura de grandiloquence. Un homme vivant pour le spectacle. Et qui parlait en violet. Encore un putain d'anormal.

Il tendit à Andrew un bras interminable et lui serra la main également.

« Hannicus Lekter, enchanté. »

Il avait vu sur les dossiers de Silverman qu'un certain Docteur Lekter dirigeait le département. Sérieusement, c'était ça son nouveau supérieur ?

L'homme ne semblait pas spécialement désagréable, quoiqu'un peu pompeux, mais Andrew nourrissait une rancune de longue date pour les anormaux.

Tout en étant conscient que cette mentalité était digne d'un "vieux nazi conservateur", comme disaient ses anciens collègues — belle brochette de connards —, il ne pouvait s'empêcher de penser que la Fondation existait justement pour éviter que les gens aient à croiser ça tous les jours.

Peu importe. Il n'allait pas commencer sur de mauvaises bases avec ses collègues alors qu'il lui restait une chance de finir sa vie à peu près agréablement ici. Il n'avait pas envie de finir à nettoyer les chiottes parce que même le DTC n'avait pas voulu de lui.

Et puis, ils n'avaient pas l'air trop bizarres…

« Andrew Morrow, enchanté. »

L'autre lui adressa un immense sourire et écarta les bras en une parodie de Monsieur Loyal.

« Monsieur Morrow… Bienvenue au DTC ! »

Andrew sourit.

Des fous, peut-être. Mais qui ne l'est pas ?

Et puis, plus on est de fous…

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