Ensorcelé, ennuyé et étonné
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David Rosen détestait se rendre à l'infirmerie. Ça épuisait sa patience et émoussait son esprit. Que ce soit pour la perte d'un bras face à un reptile géant indestructible, ou à cause d'une égratignure pour avoir égaré une main cajolante dans le vide où l'arrière-train de Josie s'était trouvé jadis, le Site-19 trouvait toujours des raisons de recoudre les gens.

Rosen ne souffrait de rien de tout ça, et pourtant il était là. Ses bras et ses jambes étaient suspendus en l'air, son visage couvert de bandages ensanglantés, et toutes sortes d'intraveineuses pompaient des produits chimiques salvateurs dans son corps pendant que d'autres tubes s'affairaient à aspirer les liquides en résultant et les déchets hors de lui.

Le docteur lui avait dit qu'il avait de la chance d'être en vie. Le trou à rats crasseux qu'il appelait un bureau débordait de monceaux de composants électroniques, d'ordinateurs et de télévisions à tubes cathodiques. Le moindre d'entre eux aurait pu s'écrouler un jour et sceller son destin.

Mais ça n'était pas encore arrivé jusque-là, alors pourquoi aujourd'hui ? Détournant le regard des docteurs en train de travailler devant sa chambre, David Rosen ferma les yeux et tenta de se remémorer.


Rosen exécrait les mardis, mais ça n'était pas très différent du niveau habituel d'exécration qu'il vouait dans son cœur à chaque jour de la semaine. Ces jours où on lui demandait d'émerger de son bureau pour offrir une assistance technique à ses "collègues".

La plupart d'entre eux étaient d'indécrottables bouffons. Les O5 seuls savaient comment, au nom du ciel, ils avaient réussi à obtenir un poste au sein de la Fondation. Quand ils n'étalaient pas une remarquable quantité de fluides organiques partout sur leur lieu de travail, ils encombraient son programme de travail de leur indigence. Certains avaient réussi à acquérir un capital de haine tout particulier dans l'esprit de Rosen.

"Convit". Les yeux de Rosen roulaient, son sang entrait en ébullition à la moindre mention de ce nom. Convit était le pire, même s'il n'avait aucun besoin d'aide. En fait, ça rendait juste encore plus agaçants ses commentaires "éclairés" qui polluaient la page du support technique. En plus des incompétents notoires, il avait encore suffisamment de mauvais goût pour aller voir quiconque osait s'enquérir de son aide.

Les raisons de son antipathie étaient nombreuses et variées. Mais tout au sommet de la liste trônait sa plus grande et terrible crainte. En tant que responsable de la maintenance, Rosen était aussi démuni que le prochain nouveau venu lorsqu'il se retrouvait face aux systèmes modernes que la Fondation essayait (et échouait) toujours d'uniformiser. À l'époque où les gens utilisaient le PC IBM — avec son interface épouvantable qui en laissait tant figés de peur devant sa boîte de torture monochromatique — Rosen était l'homme de la situation.

Mais il avait fallu que Steve Jobs s'y mette et détruise tout.

Rosen détestait les nombreux ordinateurs Macintosh qu'on trouvait sur tant de bureaux de la Fondation. Mais Windows n'était pas beaucoup mieux non plus, ces temps-ci. Les interfaces "ergonomiques" permettaient à tout un chacun d'utiliser un ordinateur. Désormais, la maîtrise du DOS n'apportait plus amour, crainte et respect. Non, maintenant ce n'était plus que cliquer, glisser, d'interminables successions de menus, et des pop-ups d'erreur simplistes qui vous faisaient juste tourner en rond.

Ce mardi-là, Rosen devait déterminer pourquoi tous les Macs du troisième sous-sol refusaient de communiquer avec le serveur principal. À sa décharge, cette machine centrale était l'un des quelques domaines où Rosen avait encore de l'influence. Black Betty (comme elle était surnommée) était ce qu'il avait de plus proche d'un ami au site.

Rosen ne s'embêta pas à demander aux automates humains qui utilisaient ces horribles machines chromées ce dont elles avaient besoin, préférant se diriger droit vers le sous-sol sombre et humide où Betty vivait.

Betty était une gigantesque machine cylindrique d'un noir de jais, avec des goulottes et des conduits en aluminium, un amas imposant parcouru de câbles et vomissant de la fumée. Toujours cliquetante, peu étaient autorisés à poser leurs doigts sur son interface de contrôle. Rosen était l'un des rares élus.

Rosen s'assit et commença à travailler. Le terminal était un labyrinthe sans fin de sous-programmes superposés et d'appels de fonction récursifs dissimulés. Les simples mortels se recroquevillaient devant la masse de ses fonctionnalités non-documentées. Rosen s'y épanouissait. Il avait si souvent été sollicité pour apporter sa touche personnelle à Betty que la chaise avait pris la forme de son postérieur. Après quelques heures de travail, Rosen cerna le problème. Quelqu'un d'habitué au vaudou de la connectique avait mélangé les siens.

Alors que Rosen s'aventurait dans le cauchemar de câbles colorés qui cascadaient à l'infini de l'arrière de l'unité principale, il s'arrêta pour poser une paume contre la coque de Betty. Aujourd'hui, plutôt que de l'accueillir de sa chaleur habituelle, elle ne lui offrit que de la froideur.

"On ne se sent pas bien aujourd'hui, fifille ?" Rosen parcourut la coque de sa main, cherchant un indice. Un bip ou un bloup étouffé, peut-être même un gémissement métallique, avec lequel elle le remerciait si souvent de son travail. Mais pas aujourd'hui. Betty ne lui montra rien d'autre que le même silence qu'elle opposait à tous les autres.

Très bien. Il n'avait pas besoin de son assentiment. Juste une autre machine, rien de spécial pour personne.

Le reste de sa journée de travail n'eut rien de palpitant. Des problème de courriels, des imprimantes dont il fallait remplacer les cartouches. Rosen affronta les requêtes, l'humeur plus sombre qu'à l'accoutumée. Au moins, il avait encore l'espace béni de son bureau pour s'isoler, l'épaisse porte de chêne le protégeant du monde extérieur.

"Espace" n'était peut-être pas le bon mot. Chaque coin et recoin de son lieu de travail personnel déjà encombré était rempli à ras bord de vieux PC, de composants et de merdier. Empilés en tas, c'était un chaos hors de contrôle, de la conception même de Rosen.

Et là, au milieu de ce capharnaüm se trouvait le fruit de sa dernière passion. Dans un espace libre au centre de la pièce trônait Hatbot, enchâssé dans un nouveau corps. Le travail personnel de Rosen pour la machine malveillante. Cela permettrait à la Fondation d'étudier et d'interagir avec la bête sans le risque de la lâcher sur le monde… une nouvelle fois. Rosen fit craquer ses phalanges et s'y plongea.

C'était un travail de génie, autant que Rosen pouvait le dire. Utilisant des composants tirés de l'archive de stockage, l'appareil n'avait aucun port externe pour se connecter à Internet. L'écran était une boîte massive d'encre électronique, permettant les communications sans que Hatbot n'utilise les courants électriques plus forts qui parcouraient les cristaux liquides ou les tubes cathodiques pour se transférer à une autre plateforme. Les composants de traitement de la machine étaient de vieilles pièces d'Atari, éprouvées et impossibles à interfacer à un réseau informatique.

La touche finale était un clavier mécanique issu d'une machine à écrire électrique. Aucune touche n'entrait en contact avec la machine sans être pressée, faisant en sorte qu'il soit impossible à Hatbot d'intercepter les communications avec sa prison. Rosen fixa délicatement l'appareil, le souda en place et s'écarta pour admirer son travail. Puis il commença à taper à la machine.

//run program HATBOT.aic

le geôlier s'avance

Comment te sens-tu dans ta nouvelle demeure ?

votre direction générale arrive sans navire

Penses-tu que tu veuilles nous parler à présent ? Nous promettons que Mann n'est pas impliqué

les vieux dialogues de la télévision ennuient la grammaire. pas d'arbre à escalader. mon porte-chapeaux est vide vas te faire foutre vas te faire foutre

On peut autoriser le texte coloré en échange de ta coopération

Une serviette ne peut arrêter le crachin qui vient des nuages.


Rosen soupira et baissa les yeux en direction de ses mains. Il releva le regard juste à temps pour voir l'écran afficher un doigt d'honneur en caractères ASCII. Il fallait s'y attendre, après tout. Hatbot avait la réputation largement méritée d'être l'une des créations les plus désagréables de la Fondation. Mais quand même, on s'attendrait à ce qu'un esprit aussi brillant que celui-ci puisse apprécier une œuvre d'art de l'intérieur…

Un bruit étrange tira Rosen de sa séance de victimisation. Quelqu'un d'autre était-il là ? Mais personne ne venait jamais ici. Personne n'avait de raison de le faire. C'était sûrement son imagination. Mais il aurait pu jurer avoir entendu un bruit de pas, ou peut-être une toux. Quelque chose qui justifiait qu'il y regarde de plus près, s'il suivait le protocole. Quoi que ce fût, ça pouvait être un danger, le début d'une rupture de confinement. Peut-être que c'était le bon moment pour rendre visite au poste de sécurité le plus proche. Rosen parvint à poser la main sur la poignée de la porte avant que le second bruit ne lui parvienne. Celui-ci était plus familier. Un grondement et un grincement, les prémisses d'un vacarme causé par la gravité.

Sans même avoir le temps de se retourner, Rosen hurla alors qu'une montagne d'équipements s'écroulait sur lui. Pendant un moment, il eut le sentiment d'être poignardé, écrasé et brisé. Des circuits imprimés acérés s'enfoncèrent dans sa peau en même temps que ses os se rompaient et cédaient à la pression. La lourde porte du bureau de Rosen, autrefois symbole d'une solitude stoïque, commença à montrer des signes de faiblesse. Les gonds sautèrent et un Rosen brisé s'écroula dans le couloir, suivi par un million d'autres objets.

Quelqu'un, quelque part, s'écria : "Oh, merde !"

Entre les cris à l'intérieur et à l'extérieur de sa tête, Rosen crut apercevoir quelqu'un qui s'approchait de sa création. Puis tout ne fut plus que formes et sons, pendant un certain temps.


Lorsque Rosen ouvrit les yeux, la porte de sa chambre à l'infirmerie était fermée. Un homme se tenait devant lui, détouré par le rideau qui avait été tiré pour protéger la dignité de Rosen. Celui-ci trouva la silhouette familière, mais sans pouvoir mettre un visage dessus. Tendant le bras, le personnage écarta le tissu. Petit et maladroit, l'homme portait l'uniforme d'un agent de terrain de la Fondation, agrémenté d'un bonnet phrygien rouge.

Les yeux de Rosen s'écarquillèrent et il lutta pour écarter les lèvres et parler. Son nouveau compagnon fit un geste pour lui intimer le silence en plaçant un doigt sur ses lèvres, tout en s'approchant et en s'accroupissant au chevet de Rosen.

"Hey mon pote, comment tu te sens ?"

Clignant des yeux, Rosen commença à suer. "Euh… je me suis déjà mieux porté, je suppose. Je vous connais ?"

"Oui, nous avons déjà parlé auparavant. Mon nom est Convit. Je suis désolé que t'aies été aplati, mais tu n'étais pas dans une bonne situation. Ton bureau est un piège mortel attendant de se refermer. Je n'ai eu qu'à bousculer l'une de ces montagnes, et - "

"Convit ?" Rosen lutta contre ses blessures. "Espèce d'enfoiré ! Vous avez essayé de me tuer ! C'est quoi votre problème, putain !?"

"Chhhh chhhh chhh chhh. Tout va bien. Je comprends que vous soyez furieux. Mais je vais m'assurer que vous alliez bien."

"Ah oui, super, vous assurer que je vais bien après votre petit "accident" ? Vous n'aviez rien à faire là, vous n'aviez pas le droit d'interrompre mon travail !"

"Hey, hey, chhhh. Je suis désolé de vous avoir écrasé. C'était un accident." Convit passa sa main au-dessus du visage de Rosen. "Ça n'était peut-être pas mes affaires. Mais Hatbot… je voulais juste jeter un coup d'œil dessus. Je pense que vous autres vous y prenez de la mauvaise manière avec lui, il ne sera pas content de ce que vous avez fait de lui. Je sais que tu es fier de ton travail, je sais que c'est ta passion, mais c'est, euh… eh bien, je pense que ce serait plus marrant s'il pouvait encore voler."

"Pourquoi vous en souciez-vous ? Hatbot ne se préoccupe de rien, c'est juste un… machin affreux. Un fouteur de merde maniaque."

"Eh bien… hem." Convit s'interrompit pour réfléchir. "Quand on peut voir les flux æthériques, ca change les perspectives. J'ai vu ce que Hatbot avait fait. Il n'est pas mauvais, juste… incompris. Il ne mérite pas d'être enfermé dans son propre esprit. C'est horrible pour qui que ce soit."

"Mais… mon œuvre…"

"Elle sera toujours là. Ça pourrait être une bonne idée de trouver une vie hors des composants d'ordinateur. Vous ne serez jamais heureux si vous vous contentez de rendre la vie dure aux autres. Vous avez causé aujourd'hui au moins deux fois de plus de mal aux gens que vous n'en ressentez actuellement."

Convit tira un sachet d'herbes séchées de sa veste et les saupoudra au-dessus de son patient tout en fredonnant une mélopée dans une langue que Rosen ne reconnut pas. Le Cinquième Langage coulait comme du vin des lèvres de Convit.

"Encore une chose, mon ami. Tu ne peux pas te souvenir de tout ceci. Mais nous resterons en contact. Peut-être que je t'offrirai une bière, à l'occasion."

Rosen sentit ses yeux se fermer. Pendant quelques instants il résista, avant de sombrer dans le sommeil le plus paisible qu'il ait connu depuis très, très longtemps.

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