Beauté cachée
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Le docteur Fonbini souriait.

Tout le monde dans la foule souriait. Tous s'extasiaient devant le travail du maître, devant la force de l’œuvre. La finesse du trait, la beauté du regard… Mais pas lui. La beauté est parfois ailleurs, quand on sait où la chercher…

On se demande parfois si la connaissance est belle, si elle peut apporter à l'art. Pour certains, celle-ci n'est que vaguement capable de faire bander quelques barbus au fond du laboratoire d’une université quelconque, et hormis ces quelques dégénérés que le monde ne comprend pas et ne comprendra jamais, la connaissance n'a rien de magnifique.

C'est un outil, rien de plus.

Et il faudrait vraiment être con pour préférer le pinceau à l’œuvre.

Si la chose était ainsi, alors Fonbini serait sans doute l'homme le plus stupide que vous ayez jamais croisé. Un rat de bibliothèque convaincu, l’une de ces étranges personnes capables de pleurer de bonheur devant une équation. Notez que cela ne l’empêchait en rien, ce jour-là, de sourire comme le reste de la foule.

Pour lui, la connaissance était belle. La science également. C’était certes un outil de fabrication, mais aussi de compréhension. Avez-vous déjà essayé de profiter d’un tableau sans le voir ? D’un opéra sans l’écouter ? La connaissance était pour lui l’un des apports principaux à l’art, car elle ouvrait de nouvelles portes de compréhension, de nouveaux points de vue, permettait de voir et comprendre de nouveaux détails, venant sublimer l’œuvre originale. La physique même, les mathématiques révélaient la beauté, la magnificence du monde, sa pureté. Les sciences sublimaient, pour qui s’y intéressait, la création de Dieu. De la même manière, la connaissance pouvait bien sublimer un écrit, une symphonie, un tableau…

Mais contrairement à Fonzini, les gens ne s'intéressaient qu'au résultat final, sans s’occuper du reste. Ils se moquaient du comment, parfois du pourquoi, mais surtout de la façon de faire. Cette façon, elle ne relevait pas de l'art disaient-ils, mais de l'artisanat. L'artisanat, ce n'était pas beau, même si ce n'était pas laid, pensaient-ils là encore. C'était simplement un outil.

Et pourtant, pour Fonzini, savoir que la beauté de ce qu'il contemplait reposait sur un Sfumato composé de plus de 20 couches de glacis rajoutait énormément à la chose. Être capable de décrypter le travail de profondeur, la perspective, savoir que la teinte si particulière résultait d’une séparation du bleu cyan en deux couleurs distinctes sur la palette de l'auteur avait quelque chose de fantastique, presque magique. On respectait l’ouvrage, et sans retirer au résultat, on le comprenait, l’admirait.

Et on pouvait même aller plus loin encore, Fonzini le savait. De longues discussions avec l’encadreur en avaient convaincu le docteur, même le choix du cadre, de sa couleur, de sa texture, de sa forme et de ses motifs jouaient énormément dans le regard final que l’on portait sur le tableau, pouvant le sublimer de façon absolument magnifique. Cet « à-côté » était parfois, même souvent, ce qui transformait la « simple » beauté en quelque chose de si viscéral que l’on en perdait nos mots, cette chose qui faisait tendre le chef-d’œuvre vers la perfection.

Au final, cette alchimie technique, présente de la création des pigments originaux aux choix de la lumière d’éclairage de la salle d’exposition, la puissance technique de l’auteur, l’ensemble du chemin de sa création à sa contemplation, tout ceci n'était-il pas beau ? Magnifique ?

Cela peut sembler bien étrange pour certains, de pouvoir s’émouvoir sur le comment. Pour Fonzini, c’était l'expression que la beauté se cache en toute chose, et que la façon de faire peut aussi être vue comme un ouvrage à part, ou comme une partie intégrante de l’œuvre finale. C'est pour ça que l'on ne s'extasie que rarement, aujourd'hui, sur la copie d’un tableau de maître quand celle-ci est recopiée et directement sortie d'une imprimante, alors que le résultat est pourtant presque identique. C'était parce que cette composante était absente. C'était cela que Fonbini regardait : le chemin de ce qu'il avait devant les yeux, plus que l’objet en lui même. De toute manière, il n'allait pas sérieusement regarder le « tableau », il savait que ce n'en était pas vraiment un.

Mais mon Dieu, que la solution était belle ! Sublime, élégante, efficace, audacieuse, parfaite ! Il en avait les larmes au yeux. Toute l'équipe avait donné son maximum, et ce à tout niveau. Fonbini était très fier, et il savait qu'il n'aurait jamais plus grande fierté que d'avoir participé à cela.

La chose avait été complexe, bien entendu. L'entreprise s'était très vite faites des détracteurs, et avait divisé une bonne partie des têtes pensantes de la Fondation. Mais le projet fou restait la meilleure solution trouvée pour éviter sa destruction faute d’autres alternatives réellement viables. Une fois validé par les O5 eux-mêmes, la mise en place s'était avérée fastidieuse. Mais comment gérer autrement une entité se nourrissant de l'admiration que l'on a pour elle ?

On avait, pour cela, réécrit une partie de l'histoire européenne, lancé une opération d'influencement mondiale, rien que pour ses beaux yeux. Comme pour l'ensemble des travaux liés à cette affaire, le travail fourni avait été remarquable. Le DCD avait aussi ses artistes, et leur travail exceptionnel se devait être souligné.

L'entité était confinée sans l'être, à la fois cachée et exposée au grand public. On aurait presque eu l'impression qu'elle regardait chaque membre de la foule pour les remercier de leur attention. Des gardes déguisés en gardiens de musée veillaient sur elle, sans que personne ne se doute de rien ; chaque chose était à sa place exacte, et s’emboitait dans une mécanique huilée à la perfection, tournant sans aucune fausse note, comme si tout était exactement à la place qu'il devait occuper en se monde. Cela avait quelque chose de… parfait, même divin. Au final, ce que regardait Fonzini, c'était aussi son propre chef-d’œuvre.

Il mit les mains dans ses poches, et laissa la place aux badauds venus eux aussi profiter de l'entité sans pour autant en connaître la véritable nature, et sans se douter du second chef-d’œuvre qu'elle cachait. Fonzini l'aurait bien appelé par son numéro officiel de la liste des anomalies, mais son nom « public » lui allait si bien…

C'était acté, Fonzini adorait la Joconde.

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