Autochtones
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« Rentrée en matière | Autochtones | Épreuve du jeu »

Bien que cette mission le change complètement de ses habitudes professionnelles, Holt s'attend à vivre une expérience relativement positive ; sa mission est de repérer un skip, certes, mais celui-ci n'a pas l'air réellement mortel, et le cadre dans lequel il est aurait pu faire remonter chez lui des souvenirs et une certaine nostalgie.
Mais quand il sort de la voiture et que l'agent Vesta l'abandonne immédiatement sans même lui souhaiter bonne chance, il commence à comprendre la réelle difficulté de la tâche. Autour de lui, les mères et les pères laissent leurs enfants à l'entrée, mais leur disent au revoir, leur font un câlin, leur donnent une tape sur la tête ou une petite poussée dans le dos, leur accordent un quelconque soutien qui montrent un clair rapport entre parent et progéniture.
À peine sorti, Holt, ou plutôt, Matthieu Mehen, se sent déjà différent de la masse, et très, très seul.

Le regard fuyant et anxieux, il dépasse la grille, essaie de se mêler au flot d'écoliers qui se connaissent déjà tous. Lorsqu'il se place dans les rangs de sa classe, qu'il est parvenu à retrouver grâce à un marquage au sol indiquant « CE2 », les discussions l'entourent et ne l'interpellent jamais.
Des discussions à propos de dessins animés, de déboires de la vie quotidienne, de ragots de cour de récré, et parfois, de l'actualité. Pour échapper à la pression d'être seul au milieu d'un groupe, il se met en queue de peloton, derrière tout le monde, sans binôme pour former une rangée.
Personne ne se retourne pour lui demander son prénom, pour faire connaissance, pour lui demander ce qu'il fait là. Lui qui croyait les enfants plus sociables que les adultes, le voilà servi ; non seulement ils ont le même genre de discussions que leurs aînés, mais en plus, il a l'impression de revivre ses premiers jours à Aleph, lorsqu'il mangeait encore tout seul à la cantine ; ce qui risque probablement d'arriver tout à l'heure.

La cloche sonne. Une à une, les classes, dont la sienne, sont récupérées par les professeurs et guidées dans les salles. L'école Jules Ferry est un bâtiment ancien et assez grand, sans doute un ancien pensionnat. La cour l'entoure, mais les élèves sont le plus souvent défendus d'aller derrière, car c'est là que se font les livraisons pour le réfectoire. Deux marelles sont tracées sur le bitume ainsi qu'un étrange symbole en forme de coquille d'escargot, dont certaines portions sont en couleur, peut-être un jeu que Holt ne connaît pas. Au bout d'une piste de cent mètres qui perd ses couleurs sur la droite de l'école, un bac à sable vieillit, n'étant plus utilisé que pour les rares cours de saut en longueur dispensés par le professeur de sport. Trois tables de ping-pong en béton longent les fenêtres du rez-de-chaussée, et un préau à l'aspect plutôt moderne, avec un seul pilier central pour soutenir toute la structure, garantit la protection contre les intempéries. Ce préau avoisine un terrain de foot hybridé avec deux terrains de basket, dont trois paniers sur quatre ont perdu leur filet. L'unique filet rescapé est mal en point, et attend péniblement sa mort, à la merci du prochain garnement qui parviendra à s'y accrocher.

Cette brève inspection des lieux n'apporte à Holt aucun soupçon. Rien ne semble inhabituel, ni ésotérique, et aucune fatigue mémétique ne lui vient. Peut-être que l'anormalité se trouve à l'intérieur, ou requiert des conditions pour en déclencher les effets. Il n'a pas le temps de trop y songer ; son rang avance.
Il le suit avec de petits pas, et cherche à repérer son professeur par-dessus les têtes de ses petits camarades, qui ne lui ont toujours accordé aucune attention. Il aperçoit une dame assez âgée, aux cheveux blonds grisonnants aux extrémités, et avec une paire de lunettes attachées autour de son cou par une ficelle. Les détails du dossier donné par Tarot lui reviennent en mémoire : il s'agit sans doute de Mme Carême.

Les deux premières heures de la matinée se passent normalement, presque sereinement. Matthieu Mehen se présente face à la classe, encouragé par l'institutrice, et s'installe à côté d'une fille qui se distrait de l'ennui en faisant des pyramides avec ses stylos et ses bâtons de colle. Le cours correspond à ce qu'il s'imaginait : trois quarts d'heure sur les homophones, et une heure et quinze minutes sur l'intérieur des pyramides égyptiennes. Puis vient la récréation, annoncée par le distant tintement de la cloche.
Mme Carême, entre les bruits des affaires qui se rangent, des chaises qui bougent et des bavardages qui naissent, ne peut plus continuer son explication du rôle d'un pharaon bien longtemps, et finit par congédier la classe entière d'un geste de la main et une expression d'abandon. Le cœur battant, les jambes un peu faibles, Matthieu est l'un des derniers à sortir. Il ne sait pas bien pourquoi il a autant peur ; il tente de se persuader que c'est le spectre de l'anomalie qui l'inquiète, mais au fond, il sait que ce n'est pas ça.

Gardez-vous un bon souvenir de vos années de primaire ? Certains d'entre vous, lecteurs, diront que oui. Ils se souviennent des jeux, des copains, des assauts puérils dans les toilettes du sexe opposé et des nombreux petits défis de l'autorité. D'autres diront que non. Ils se souviendront de brimades, de bagarres, peut-être de solitude. Dans tous les cas, c'était votre monde, et que vous l'aimiez ou non, vous en connaissiez plus ou moins les règles et les codes. Le monde de l'enfant n'est pas complètement identique à celui de l'adulte ; ils ont une autre manière de se parler, d'interagir, de jouer ensemble, de vivre ensemble. Vous saviez, de manière plus ou moins instinctive, tous ces codes implicites, jamais gravés dans le marbre, mais incrustés dans le crâne de chaque gamin. Et lorsque l'on grandit et lorsqu'on oublie ces règles, l'innocente cour de récré où vous vous amusiez paraît hostile.

Aussi loin que le regard de Matthieu porte, les élèves courent et crient, comme si tout le monde fuyait une menace invisible, mais avec un sourire sur le visage, ou la bouche grande ouverte. Il manque plusieurs fois de se faire bousculer, et finit par se rapprocher d'un arbre pour s'éloigner des trajectoires. Il ne sait pas quoi faire.
Sa première consigne est d'inspecter les jeux, mais comment s'en approcher quand quinze gosses sont déjà dessus ? Si certains semblent être de son âge, calmes et amicaux, d'autres sont plus grands que lui, et rien que cette différence de taille l'intimide. Difficile d'aborder des géants hyperactifs lorsque l'on ne fait pas plus d'un mètre vingt.
Il se ressaisit ; des enfants, il en a eu, après tout. Et dans sa vie, il en a même étudié des anormaux qui étaient vraiment dangereux. Il sait comment ça marche, et sans se vanter, il a toujours su s'y prendre avec eux. Pourquoi il y aurait un problème ?

Dans des coins de mur, près des grilles ou sur les bancs, des îlots de conversation se sont formés, souvent des groupes de fillettes qui bavassent, pendant que les garçonnets leur tournent autour en changeant d'activité ou de sport dès que l'un d'eux se lasse. Les poings serrés, Holt s'approche d'un des clans et repousse l'observation des installations à plus tard ; pour l'instant, il se sent prêt à interroger le chaland.

En arrivant près d'elles, il peine à se faire remarquer, bien qu'il doit avoir le même âge qu'elles. Leur formation en cercle, comme un conseil de guerre ou un sabbat de sorcière, n'aide pas. Il dit, un ton en dessous de leur voix :

« Hé… Excusez-moi.. ? »

Une petite brune avec une frange qui lui barre la moitié de son champ de vision tourne la tête vers lui, suivie par ses amies. Le geste est si brusque qu'on aurait juré un congrès de chouettes.

« Ouais, qu'est-ce tu veux ? »

Matthieu a un mouvement de recul. La réplique était sèche, et il perd aussitôt sa contenance. Il sait que la barrière fille/garçon est très présente à cet âge, mais il la pensait bien plus facile à franchir, et bien moins impressionnante. Il essaie quand même, non sans bredouiller :

« Je… Est-ce que vous avez entendu parler de… »

« T'es qui ? »

« Moi ? Je… »

« Pourquoi tu joues pas au foot ? T'as pas d'amis ? »

« P… »

« Wow, t'es super moche ! »

Holt blêmit. Le vent a tourné à une vitesse effrayante, et son instinct lui hurle que s'il ne s'enfuit pas tout de suite, il sera la cible des harcèlements et des quolibets. Ces fillettes devaient manquer de souffre-douleur. Sans réfléchir, il tourne des talons et fonce vers les toilettes, un vieux cube en béton à proximité du préau, séparé du bâtiment principal. Il ne se préoccupe pas de savoir si elles le poursuivent ou non, et s'enferme dans l'un des cabinets en faisant claquer le verrou sous l'empressement. Lorsqu'il s'assoit sur la cuvette froide, la première chose qui le frappe, c'est le silence ; un silence relatif, les bruits de la cour de récréation étant juste assourdis, comme s'il s'était réfugié sous l'eau. Un silence également relatif de par son caractère bref : après quelques instants de répit et de calme, une voix grésille dans son oreille :

« Couleuvre, au rapport. »

Ah, c'est vrai, l'oreillette.
Matthieu écoute, essoufflé ; il redoute que ses poursuivantes ne se soient postées à l'extérieur pour le piéger, voire qu'elles soient juste derrière la porte pour l'épier. Il s'humecte les lèvres, et prend finalement le risque ; il appuie sur l'unique bouton de sa montre bleue, et une fois portée à la bouche, il chuchote :

« R… Rien de suspect pour l'instant, Casimir. Je vous contacte dès que je vois un truc. »

« Quels noms de code à la con. » pense-t-il pour la énième fois. À croire que rendre la discussion la plus ridicule possible est un jeu populaire chez les agents.

« Donnez votre position, je vous ai perdu de vue. »

Holt fronce les sourcils : il avait oublié que l'agent Tarot le surveille depuis la fameuse « maison voisine », avec son équipe. Le pauvre ne doit pas être serein, à envoyer un blousard en mission d'infiltration avec une anomalie inconnue.

« Je suis dans les toilettes. Des camarades voulaient me piquer mon goûter, alors je me suis mis à couvert. Sécurité avant tout. »

Nouveau silence. Pendant un instant, il croit à un dysfonctionnement de l'oreillette, mais la fin d'un soupir et une voix courroucée lui parviennent :

« Couleuvre, je vous conseille de ne pas prendre vos aises. Vous n'êtes pas en sécurité, et feriez bien de prendre les choses au sérieux. Sortez de là et prenez vos échantillons des robinets, puisque vous y êtes. L'anomalie est peut-être dans la composition de l'eau bue par les enfants. »

Trop tendu pour contester l'autorité ou remettre le jeunot à sa place, l'infiltré se lève et fouille dans son sac Spiderman pour en tirer une poignée d'éprouvettes en verre, qu'il distribue équitablement dans chacune de ses mains. Ceci fait, il risque un œil à l'extérieur en faisant grincer la porte en bois recyclé.

Les toilettes sont vides, mal éclairées. Des néons clignotent et certaines dalles du plafond sont abîmées ou légèrement décalées, laissant voir un espace sans aucune lumière ; elles ont sûrement été bousculées par des élèves qui y lançaient leurs baskets pour espérer voir une « dame blanche » ou une quelconque légende locale derrière le faux plafond. Pas un bruit, pas un souffle, seulement le tintement des gouttes d'un robinet tordu. Aucun être humain.

Il trottine jusqu'aux lavabos, et commence à récolter ses échantillons. Il s'agit de ses habituels robinets à bouton poussoir, ceux qui se ferment automatiquement au bout de quelques secondes, pour éviter que les gamins ne gaspillent en les laissant ouverts toute la journée, ceux dont la pression varie de la lance de pompier à l'abreuvoir pour souris. Holt fait de son mieux pour ne pas s'éclabousser et s'en mettre sur les doigts, au cas où, mais la manœuvre se révèle vite impossible. De plus, il doit se dépêcher, les autres enfants pourraient débouler d'une seconde à l'aut-

« Salut. »

Matthieu bondit. Heureusement qu'il a fermé les éprouvettes remplies, autrement il en aurait renversé la moitié.

« Qu'est-ce que tu fais ? »

Derrière lui se tient, les mains plantées dans les poches d'un sweat jaune canari, un enfant qui doit être d'une année plus âgé. Ses vêtements semblent usés, et sa coiffure inégale encadre son visage androgyne comme un casque ; il ne doit pas sortir d'une famille très aisée, celui-là.
Il n'est pas seulement plus grand d'une demi-tête, il a aussi l'impression qu'il lui… Saute aux yeux. Pas parce qu'il est proche de lui, pas parce qu'il a un sweat jaune, mais plutôt parce que ses traits, sa silhouette qui sépare sa personne du reste du décor paraît presque plus floue, plus fragile, comme si la réalité pouvait l'avaler s'il faisait un mouvement trop brusque.
Intimidé, incapable de dire si ce n'est qu'une impression causée par la surprise ou un indice d'une nature anormale, Holt bégaie :

« Je… Eeeeh… »

Son cœur lui saute à la gorge et son estomac se tord : depuis combien de temps est-il là ? Est-ce qu'il l'a entendu parler à l'agent Tarot ? À toute vitesse, il élabore un plan, une excuse qui le dédouanera de tout ce que ce chiard aurait pu entendre ou voir :

« … Je joue à l'espion. Je rassemble des preuves pour vaincre un méchant qui habite dans l'école. »

Fier de son mensonge plus vrai que nature, Matthieu bombe le torse, mais le Canari a l'air perplexe. Il reste perdu dans ses songes un instant, avant que son visage ne s'illumine et qu'il pointe la montre de l'espion.

« Ah, donc tu parlais à un allié, dans ta montre ? C'est une radio ? »

Le blousard laisse échapper un rire nerveux ; ce petit mouchard le plonge dans le pire des malaises, et le force à improviser plus qu'il ne s'en sent capable. Il répond, le visage rouge :

« Oui, voilà, c'est ça ! Je suis en contact avec un agent secret et- »

« Je peux jouer avec toi ? »

Cette fois, c'en est trop. L'improvisation joviale laisse place à l'irritation paniquée sur le visage de Holt, qui bégaie avant de faire mine de sortir des toilettes :

« Non, tu peux pas. »

Cette réponse ne semble pas rebuter l'enfant, qui agrippe une sangle de son sac et le tire en arrière, avec une violence qui coupe le souffle du chercheur. Il se retourne vers lui, s'attendant à se faire invectiver, mais le Canari arbore toujours un sourire, bien que plus léger et troublé par des sourcils froncés.

« T'es pas hyper sympa. C'est qui ton méchant qui veut détruire l'école, d'abord ? »

Holt cherche à s'arracher de la poigne de son camarade, mais voyant qu'il ne cède pas, il marmonne avec un regard vaincu.

« Un truc qui endort les gens. Lâche-moi maintenant, s'il te plait. »

« Qui endort les gens.. ? », dit l'enfant en le libérant. Il n'a même pas l'air d'avoir forcé pour le retenir.

Holt l'observe. Le Canari semble perturbé, comme si l'évocation de ce détail lui avait rappelé quelque chose. Son instinct ne peut le tromper : il sait quelque chose. Alors qu'il pensait sortir illico, il revient sur ses pas, et demande avec un intérêt hésitant.

« C'est ça. Tu sais quelque chose.. ? »

Le Canari laisse un éclat de rire sortir de sa gorge d'une pureté presque musicale, si clair que sa soudaineté ne surprend même pas Holt. Malicieux, il continue, les mains dans son dos, légèrement penché vers lui, comme pour le narguer.

« Peut-être bien… »

Il dégaine son bras droit et l'avance vers lui. Une salutation si formelle qu'elle en devient caricaturale quand elle est effectuée par un enfant, mais l'esprit d'adulte du chercheur ne distingue pas cette anomalie, et il y répond par instinct. Lorsque leurs paumes se touchent, l'enfant se présente, comme si donner son prénom était le marché prévu :

« Je m'appelle Emmanuel, mais tu peux m'appeler Emma. »

« Ah, tu es une f- » réagit Holt, surpris, avant de se faire à nouveau interrompre :

« Ton prénom ? »

« M-Matthieu. Matthieu Mehen. »

Emma éclate de rire, sans que Holt n'en comprenne la raison. Il retire sa main, et risque un sourire inquiet.

« T'es vraiment drôle, toi ! » s'exclame Emma.

Le chercheur toussote, essaie de reprendre de la contenance, mais cela n’impressionne guère la garçonne, qui se retient de ricaner à nouveau.

« Et donc, tu disais que tu savais quelque chose ? »

« Je pourrais être ton informateur, ouais. »

« Informatrice ? »

« Informateur. »

« Mais tu viens de dire que tu es une f- »

Sans prévenir, sa camarade le frappe au front avec la tranche de sa main. Il n'y avait pas de réelle volonté de faire mal, mais la volonté de brusquer était là.

« Hé ! » s'écrie Holt, décidément agacé par le comportement de la fillette… Ou du garçonnet.

« Ça veut dire "ta gueule". Dès que tu es chiant ou que tu fais l'adulte, je te dis "ta gueule". »

« D'accord, d'accord, ça va. Tu peux me dire, maintenant ? »

« Suis-moi. »

Emma le contourne et pousse la porte des toilettes en sautillant. Marchant dans son sillage, le chercheur prend le temps de la regarder de bas en haut, tentant vainement de poser une réponse définitive à la question.

Fille ou garçon..?

Le duo se met en chemin pour traverser le champ de bataille de la cour de récréation, mais Emma s'arrête à mi-chemin ; Holt manque de lui rentrer dedans. Il attend, pensant qu'elle réfléchit et qu'elle va changer de direction, mais elle reste plantée sur place, et de dos, difficile de deviner son expression.
Puis, elle se retourne et lui annonce avec un ton grave, presque désolé :

« Claude surveille, je peux pas te montrer aujourd'hui. Je viendrai te chercher quand il sera plus là et… »

Elle réfléchit un instant, et recommence :

« Ouais, non, il surveille tout le temps. C'est compliqué. »

Holt la scrute, perplexe. Il ne sait pas si elle se fout de sa gueule, si elle joue, ou si elle est vraiment sérieuse. Il ne sait pas qui est Claude, si c'est un objet, si c'est un adulte, si c'est un monstre, si c'est un des gamins qui fait du basket sur le terrain de sport ou l'un des pigeons perché sur la gouttière de la façade. Il ne sait pas si ce dont elle parle a vraiment un rapport avec ce qu'il cherche. Il est sur le point de perdre patience.
Emmanuel, heureusement, récupère un brin de son intérêt en prenant un air plus déterminé :

« Bon, j'ai jamais fait ça, mais je vais lui en parler ce soir. Et s'il veut bien, alors demain, je pourrai te montrer ! On fait comme ça ? »

« Tu es sûre qu'on parle bien du méchant qui endort les gens ? »

« Sûr de chez sûr. »

Prometteur, se dit le chercheur.Très prometteur. Son cœur semble prêt à exploser d'appréhension, noyé dans tout ce stress et ce mensonge, mais il sent qu'il touche au but et que tout pourra bientôt revenir à la normale.
Emma semble remarquer sa fébrilité.

« T'as l'air de prendre ça au sérieux, hm ? »

« Ben, ouais. »

Le Canari lui ébouriffe les cheveux, mais n'obtient pas de réaction de la part de Holt, excepté un regard méfiant. Pendant un instant, il craint que sa teinture ne déteigne sur sa main, mais il remarque avec soulagement qu'elle est encore blanche quand elle la retire de sa tignasse.

« T'es drôle. Bizarre mais drôle. »

Les paroles de l'agent Vesta résonnent dans la mémoire du chercheur. Vous ne feriez pas illusion une minute. Il déglutit.

« Je dois y aller » dit Emma en passant derrière lui. « On se voit demain ! »

« Hein ? Mais tu vas où ? »

Il tourne sur ses talons, prêt à la suivre, mais c'est trop tard. Des gamins qui crient, qui jouent, qui se battent, partout devant lui, mais plus aucune trace d'Emmanuel.
Son rythme cardiaque s'accélère une nouvelle fois.


« Non, je n'ai pas eu le temps de demander qui était Claude. »

Assis sur le béton froid et humide des tables de ping-pong, Holt a sa montre portée à sa bouche, dictant consciencieusement son rapport de mission à l'agent Tarot. Plus besoin de se cacher pour communiquer, il sait quoi dire si jamais on vient lui demander pourquoi il parle tout seul.

L'agent Tarot n'est pas très content de son travail ; il aurait espéré que le blousard creuse avec un peu plus de sérieux la piste, bien que ce dernier lui ait répété plusieurs fois qu'il n'en a guère eu l'occasion. L'agent voulait même intervenir maintenant, appeler des renforts et évacuer l'école pour y organiser une inspection poussée, mais Holt s'est énervé. Ils savent déjà que l'anomalie est dans l'école, alors pourquoi utiliser la méthode bourrin, coûteuse et risquée alors qu'ils viennent de tomber sur une piste ?

« Casimir, écoutez-moi : demain, il reviendra à ma rencontre. À ce moment-là, je pourrai… Non, Casim', elle… Enfin, il, je crois, ne se doute de rien. Il me trouve juste un peu particulier. »

Grésillements dans l'oreillette. Le Commandant réfléchit à l'oral, pèse le pour et le contre. Holt attend, plaçant occasionnellement une remarque pour pousser la décision dans son sens. Finalement, ils se mettent d'accord. Si dans deux jours, l'entité en cause, ainsi que ses "complices", ne sont pas repérés, alors ils utiliseront la manière forte.

« Très bien, on fait comme ça. »

Matthieu regarde autour de lui. Tout à l'heure, Emmanuel est apparu dans son dos, et il pourrait bien réitérer. Il a beau avoir une bonne excuse, ça ne le rassure pas.

« Est-ce que vous avez trouvé, pour Emmanuel ? »

Après une pause, Tarot répète ce qu'on vient de lui rapporter :

« D'après les dossiers de l'école, il y a trois Emmanuel, masculins, et deux Emmanuelle, féminins. Il n'y a pas encore eu de photo de classe dans l'établissement, donc impossible pour vous d'identifier lequel est votre gamin au manteau jaune. Et puis, comme vous ne savez pas son sexe, ça nous avance encore moins. »

« Il m'a dit de le surnommer Emma. »

« Oui, mais comme vous dites « Il » depuis tout à l'heure, le doute est permis. Il ou elle s'est sans doute foutu de votre gueule. Méfiez-vous, si vous le recroisez. »

« Ouais, bien reçu. »

Ce n'est qu'à ce moment que Holt remarque une paire d'yeux braqués sur lui. Il murmure à sa montre :

« Je crois qu'on me veut quelque chose, je vous recontacte. »

« Soyez prudent. »

Devant lui se tient un petit garçon, cette fois plus petit que lui ; il doit être en CP, ou en CE1 grand maximum. Sa tenue est une curieuse harmonie visuelle : un jean noir, un pull gris en laine avec un col blanc moutonneux, et pour couronner l'enfant, un bonnet noir avec un pompon rouge de la taille d'une clémentine vissé sur son crâne, d'où déborde des mèches de cheveux bruns. Son regard le transperce, comme s'il s'apprêtait à l'insulter.
L'adulte hésite :

« Oui.. ? »

Pour le gamin, c'est le signal. Vif comme un casse-cou chatouillant le déclencheur d'un piège à loup, il le touche aux côtes avec trois doigts, et hurle « Touché ! » avant de reculer de trois pas, paré à courir à l'instant où Holt décidera de se lever.

« Ah, non non, petit gars, je joue pas, moi. »

L'enfant ouvre des yeux ronds. Petit gars ? Le chercheur ne réalise même pas son erreur, et s'attend à le voir partir avec peut-être un soupçon de déception d'être rejeté, mais…

« Touché ! »

« Hé, j'ai dit que je jouais pas. »

Mais ce n'était qu'une ruse pour se rapprocher. Profitant de la demi-seconde nécessaire à Holt pour réaliser ce qu'il cherche à faire, le petit singe attrape le sac Spiderman, et s'enfuit avec, ses chaussures de course claquant contre le bitume.

« Bordel de… » jure le chercheur avant de s'élancer à sa poursuite, ce qui déclenche une crise de fou rire chez le petit Voleur ; mais ça ne l'empêche pas de courir plus vite que lui, toutefois. Ils courent ainsi pendant cinq bonnes minutes, enchaînant sprints et courses autour des arbres et des groupes de fillettes. Et Holt a beau lui crier de lui rendre son sac, les ordres n'ont pour seul effet que d'attirer des regards amusés vers lui. Certains garnements font même signe au Voleur de faire des passes, mais ce dernier semble décidé à garder son butin.

Ils courent à pleine vitesse une minute de plus, une minute épuisante, mais récompensée : alors que l'enfant au bonnet s'approche d'un groupe près du bac à sable, il ralentit. Holt le saisit par les épaules, et lui arrache le sac sans que le garçonnet ne proteste.

« Je ne… » siffle l'adulte en reprenant sa respiration, « …veux pas jouer, c'est compris ? »

Le concerné l'ignore, et préfère lui pointer l'objet de son nouvel intérêt.

« Regarde, une bagarre ! », dit-il avant de tirer son nouvel ami par le bras et l'inclure dans le public.

Devant eux s'époumonent deux enfants. Enfin, un enfant plus que l'autre. Le premier est un CM2 aux cheveux luisants de sueur, un maillot de basket par-dessus son t-shirt blanc. Il a tous les airs d'une brute, avec ses bras gras, ses ongles rongés, et la manière dont il menace son adversaire. C'est, en réalité, le seul qui beugle. Le deuxième semble avoir le même âge, mais est bien plus petit, bien que toujours plus grand que Holt. Ses cheveux blond platine cachent presque ses yeux. Les bras ballants, emballé dans une chemise blanche froissée trop grande pour lui dépassant de son pantalon en toile troué, il n'a même pas l'air d'avoir de mains ; les manches de sa chemise les avalent. Soudainement, il est saisi au col par le CM2.

« Réagis, pouilleux ! Tu te prends pour qui ? », vocifère-t-il.

Et il réagit. Son bras droit se dresse, et de sa manche molle sort un poing comme un diable sort de sa boîte, et heurte le visage du plus grand avec une force non retenue. De surprise, le CM2 le lâche et tombe sur les fesses, sonné, le nez en sang.

« B-Batard ! Enculé ! », balbutie l'enfant, qui essaie déjà de se relever pour prendre sa revanche.

L'escalade de violence réveille l'instinct paternel du chercheur, qui s'avance sans réfléchir, à la grande surprise du petit Voleur qui l'accompagnait.

« HÉ, LÀ ! ON SE CALME, LES GAMINS ! Qu'est-ce qui se passe ? », dit-il en s'interposant entre les deux partis. Lorsqu'il réalise ce qu'il risque à jouer les médiateurs avec sa taille inférieure aux deux protagonistes, il se permet un tremblement avant de se mordre discrètement la langue. Il ne faut pas perdre son assurance s'il ne veut pas être passé à tabac.

Le blondinet hausse un sourcil, surpris par le ton de l'intervention, et explique :

« Il voulait aller dans le bac à sable. »

Son ton est calme, et il n'a, à vrai dire, pas l'air énervé, ni particulièrement agité par l'adrénaline du coup de boxeur qu'il vient d’asséner à son camarade, ce qui a l'effet désagréable de déstabiliser un moment Holt, et laisse le temps au vaincu de rétorquer.

« ET ALORS ? ET ALORS ? T'es pas le roi du bac à sable, fils de pute ! »

« Si tu marches dans le sable mouillé, tu vas en mettre partout en rentrant dans l'école après. C'est tout. »

Une fillette braille, sans doute une amie du CM2 à terre :

« Ça fait une semaine que tu dis à tout le monde de pas aller dans le bac à sable, fais pas chier ! »

Holt tape du pied, et repousse d'une main le plus grand qui cherchait à repartir au combat.

« On se sépare, on se sépare ! Allez, barrez-vous, ou… J'appelle les adultes ! »

En s'appropriant le titre du fayot de service, Holt récolte quelques quolibets, de la part du CM2 comme de certains membres du public, mais la menace fait son effet. Lentement, le groupe se disperse, ne restant que le blond, le Voleur, et le chercheur. Ce dernier se permet enfin de respirer : il a survécu à ça ! Et en plus, il a réglé le souci comme un chef !

« Ça mérite une promotion ça, putain. J'en parlerai à Garrett. », s'amuse-t-il à penser.

Il se retourne vers le plus petit des chamailleurs, qui, vu de près, n'est définitivement pas petit, de son point de vue. Ses yeux marrons-verts le toisent comme un serpent, avec une curiosité angoissante, comme s'il jugeait son âme . Il n'a pas eu l'air d'être très impressionné par sa précédente menace, mais Holt n'y avait porté que peu d'importance ; ce n'était pas l'élément le plus explosif de la situation.
Ne sachant pas quoi dire, il allait détaler, mais le Voleur profite du silence.

« T'es le fils de Monsieur Lepiller, nah ? », demande-t-il, faisant sans doute référence à un instituteur réputé pour son autorité.

Ce n'est pas Holt qui lui répond, mais le blond, qui ne le quitte pas des yeux.

« Je sais pas, mais il a une âme de médiateur, pour sûr. »

Le concerné rit jaune. Ce gamin le met mal à l'aise. Après lui avoir adressé un « À plus » bafouillé, il fuit en marchant à grands pas, suivi de près par le petit Voleur.

Songeur, et toujours à son poste devant le bac à sable, Claude regarde le duo s'éloigner en croisant ses bras aux manches trop longues derrière son dos.

« Mmh… »


La porte de la voiture claque.
Celle-ci est différente de celle de Vesta. Bleue, plus moderne et surtout, exemptée de cette persistante odeur de plastique brûlé. En calant son dos contre le dossier du siège passager, Holt pousse le plus gros soupir de toute son existence, pendant que son conducteur, ou plutôt, son "père", s'installe.
Le chercheur regarde l'agent Eliott mettre sa ceinture d'un œil fatigué. Les adultes ont failli lui manquer. Ils sont tellement plus calmes, plus détendus, plus…

« Ok, M'sieur Holt, on démarre le rapport audio. »

Oubliez, ils sont tout aussi fatigants.

« Le rapport audio.. ? »

« Ça va plus vite qu'un rapport écrit. Je commence. »

Alors que l'agent démarre doucement la voiture et s'engage dans la rue, sa main droite vient actionner un petit boîtier rectangulaire fixé près de la radio, qui doit être une espèce de dictaphone. Sur l'engin se met à clignoter une petite lumière rouge. Eliott se met alors à narrer, à voix haute, et avec un ton procédural sans âme :

« Agent Eliott pour Mission Morphée. J'ai discuté avec Madame Carême, ainsi que Monsieur Grimal, tous deux instituteurs de CE2. Je n'ai pas pu obtenir d'informations concluantes. Selon eux, rien de significatif n'est arrivé le 8 Septembre. Pas de travaux dans la cour ou dans l'école, pas d'incident majeur, rien à leur connaissance. »

L'esprit absent, Holt regarde le bouc de l'agent se tordre selon l'articulation de son discours avec une fascination d'hypnotisé. Sa barbe a des reflets roux, et pourtant, il est brun. Incroyable.

« Ils m'ont confirmé que Madame Laville est une nouvelle institutrice, mais comme elle n'enseigne qu'aux CM1, et que les victimes civiles viennent de classes différentes, je doute que cette piste soit la bonne. Afin de ne pas attirer de soupçons, je me suis arrêté là. Demain, j'essaie de demander s'il y a déjà eu des problèmes avec les élèves. »

Sans quitter la route des yeux, il effectue un bref mouvement de coude vers le chercheur.

« À vous, M'sieur Holt. »

« Ah, heu, oui. »

Le cartable dans les bras, il se penche vers l'enregistreur pour compenser sa petite voix et le bruit du moteur. Au départ, il peine à composer son rapport, mais au fur et à mesure que les mots défilent, il gagne en aplomb.

« Alors, hm, Docteur Holt pour Mission… Mission Morphée. J'ai concentré mes recherches d'aujourd'hui sur les enfants, les installations, et l'eau des robinets. Pour l'eau, j'ai pu récupérer des échantillons provenant de tous les robinets des toilettes mises à disposition des enfants, je les envoie au labo dès que j'arrive. Pour ce qui est des installations, je n'ai rien remarqué d'anormal. Étant donné leur fréquence d'utilisation, si l'anormalité était l'un de ces jeux, on aurait eu bien plus de victimes. Et si l'anomalie était à l'intérieur de l'école, alors les victimes auraient été regroupées dans une seule classe, étant donné que toutes les classes ne fréquentent pas les mêmes sections du bâtiment. »

Il se frotte les yeux. La partie la plus longue arrive.

« Pour les élèves, je n'ai pu "socialiser" qu'avec quelques-uns, la plupart étant indifférents, ou hostiles à mon approche. En fait, les rares avec qui j'ai pu discuter sont ceux qui m'ont accosté directement. J'ai croisé un certain, ou une certaine, Emmanuel… Sexe indéterminé, âge indéterminé, je ne sais pas à quelle classe il appartient. L'agent Tarot a déjà pris les mesures nécessaires pour avoir plus d'infos sur lui. Il semble savoir des choses à propos de l'anomalie qu'on recherche. Il a parlé d'un certain Claude, aussi. Normalement, une demande d'infos est en cours pour lui aussi. »

Il réfléchit un instant, et ajoute :

« Oh, et Emmanuel est capable de se téléporter, a priori. »

Eliott ricane de la maladresse du chercheur, avant de s'excuser d'un geste de la main. Holt reprend avec un sourire gêné :

« Il est apparu derrière moi alors que je prenais des échantillons des robinets, et plus tard, alors qu'il était supposé me guider jusqu'à l'anomalie, il a disparu en se déplaçant dans mon angle mort. Il m'a dit qu'il demanderait à Claude s'il pouvait me montrer l'anomalie, et que s'il acceptait, il me la montrerait demain. Du moins, c'est ce que j'ai compris. »

Le chercheur regarde le paysage, pensif. Il aurait bien aimé s'arrêter là pour se reposer, mais il reste un élément à mentionner.

« Et enfin, j'ai croisé un CE1, Enzo Lutin, dans la classe de Monsieur Lepiller. Il n'a rien d'anormal, celui-ci. Je lui ai posé quelques questions, et il n'a pas semblé être au courant de quoi que ce soit. Il m'a collé toute la journée, je crois qu'il me considère un peu comme son meilleur pote, maintenant, haha. »

Ayant fini son rapport, il avance son index vers le boîtier.

« Et c'est tout ce que j'ai pour l'instant. Du coup, je.. ? »

« Attendez, dites ce que vous comptez faire demain. » lance l'agent en suivant les procédures habituelles pour s'assurer qu'ils ne sont pas suivis par un véhicule suspect.

« Ah, eh bien, demain, j'attends de croiser Emmanuel. La suite de la mission dépendra de ce qu'il choisira de me dire, je suppose. »

« Si j'ai bien compris, il se téléporte quand on ne le voit pas ? »

« Quand il a disparu, y avait un million d'enfants autour, alors je crois pas que ça fonctionne comme ça. »

« Vous pensez pouvoir gérer la négociation avec l'entité ? Elle a l'air plutôt dangereuse, dit comme ça. Il y a un gros risque qu'elle finisse en SCP non-confiné si vous vous foirez, surtout. Il ne faudrait pas compromettre la mission. »

« Ça a l'air d'être un enfant avant tout, et il a l'air de m'avoir à la bonne. Si on cherche à le confiner avant de trouver l'anomalie dont il m'a parlé, on risque de continuer d'avoir des incidents. Non, sérieusement, je suis plutôt confiant sur ce coup-là, j'arriverai à lui tirer les vers du nez. »

« Ok, vous pouvez éteindre le dictaphone. Je vous souhaite bon courage, vous êtes un homme courageux, vous savez. »

« Haha, comme j'ai dit, ce ne sont que des enfants, mais merci. »

Son doigt s'écrase sur le bouton, et signe la fin de la journée. L'enfant-adulte a tout juste le temps d'ajouter avant que la lumière rouge ne s'éteigne :

« Allez, à demain. »

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