Aucun fluide ectoplasmique n'a coulé cette nuit
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La lumière orangée et flamboyante du soleil couchant, dernier signe de vie active dans ces étroites rues désertées du petit village de Ploumabergue, inconnu du grand public par sa cruelle absence d’intérêt, même si un statisticien entreprenant aurait pu, à force de recherches, déterminer que l’âge moyen des habitants de ce bled paumé de Bretagne était légèrement au-dessus de la moyenne nationale, bien maigre récompense pour au final assez peu d’investissement ; aurait pu empêcher à Sylvie Grant, gendastre de son état, de se prendre les pieds dans de sournoises racines, camouflées parmi cette végétation caractéristique des endroits malheureusement délaissés par les services d’entretien communaux qui préfèrent de nos jours construire d’inutiles et assez laides routes de bitume afin de favoriser le confort des rares touristes de passage suivant bêtement et aveuglément leur système de navigation optimisé aux fraises, alors que le vague sentier qui se trouvait auparavant suffisait amplement à cet usage afin de les dissuader de passer ; et de choir sur une tombe dont la croix qui la surplombait à une époque était déjà en morceaux au sol, probablement à cause de précédentes personnes inattentives ; si elle n’avait pas été obscurcie par d’épais nuages grisâtres, assez communs dans la région, nous sommes en Bretagne, rappelez-vous, annonciateurs de la venue prochaine d’une pluie qui allait, au grand désespoir des personne venues profiter de cette brève éclaircie, abondamment mouiller, voire tremper pour les plus malchanceux, tous ceux qui auraient le malheur de rester à l’extérieur.

Bref, Sylvie se vianda sur la dure pierre, écorchant ses mains et ses genoux, et poussa un léger cri de douleur lorsque son tibia rencontra, à vitesse plutôt élevée, le coin de la tombe qui était resté comme par hasard bien saillant. Le matériel qu’elle transportait dans ses mains, qui consistait en une lampe-torche d’assez faible puissance, un briquet fatigué, une paire de lunettes à vision éthérique, sa propre paire de lunettes et surtout un plan succinct du cimetière dans lequel elle se trouvait, dessiné maladroitement à la main par son précédent propriétaire, se répandit sur le sol humide et herbeux. Sylvie poussa un juron, « Ah pétard » je crois, et, tout en frottant ses blessures, ce qui barbouilla les quelques gouttes de sang qui avaient perlé sur son uniforme bleu marine, dessinant de larges traces de doigts d’un rouge sombre, entreprit de rapidement rassembler ses affaires éparpillées, tout en continuant de pester à l’encontre des services publics, dont elle faisait pourtant partie.

La gendastre se redressa, apposant un terme à sa colère par un grognement quelque peu fatigué, et jeta de nouveau un œil à cette carte d’amateur, en veillant bien à ne pas reprendre sa route tant qu’elle ne serait pas pleinement concentrée à cette tâche. Il faut dire que la conjonction de l’obscurité, de l’absence d’entretien des sentiers, des racines et touffes d’herbe embusquées et du sol pas très horizontal donnait du fil à retordre à la représentante de l’ordre, plus habituée à parcourir des routes bien goudronnées, quoiqu’un peu défoncées à certains endroits, que ces vagues chemins.

Finalement, ce fut surtout son équipement anormal qui la mena à destination : les résidus anormaux étaient bien plus discernables dans la nuit noire que les immondes gribouillis de son collègue. La cible, tombe à peine visible, coincée entre deux blocs de granite ouvragés, inspirait la pitié par son état d’abandon. Il aurait été aisé de ne pas la remarquer au beau milieu du cimetière, surtout en courant. Mais bon, qui court dans un cimetière aussi.

Le nom gravé sur la vieille pierre s’était complètement effacé, mais de toute façon ça n’était pas grave : la gendastre possédait dans sa poche un document comprenant les informations manquantes, et aussi parce que le pseudonyme présent était un faux. Nul doute pour Sylvie donc, qui avait enfin atteint son objectif, après s’être perdue parmi les petites routes de campagne pendant une bonne demi-heure, et profitait des quelques minutes de répit offertes par sa prévoyance à toujours avoir de l’avance, avant de passer à la seconde partie de sa mission.

Elle utilisa donc cette courte pause pour examiner ses blessures : les mains comportaient, en plus de cette peau rose caractéristique mais néanmoins habituelle due à une mauvaise cicatrisation lors d’une brûlure au second degré, de petites griffures qui se révélaient au final assez mineures ; ses genoux, cagneux par vocation presque, portaient les mêmes stigmates que les paluches, donc quelque chose de négligeable en somme ; et son tibia commençait lentement à effacer la douleur du choc causé par ce vicieux angle saillant. Rien de grave donc au final.

Jetant un œil à sa montre et constant l’imminence de la rencontre, Sylvie tenta de se rendre vaguement présentable, peine inutile par cette obscurité, en recoiffant ses cheveux bruns mi-longs, pensant avec amertume à ce rendez-vous chez le coiffeur qu’elle avait accepté de décaler au mois prochain, les petits villages, que voulez-vous ; en remontant ses lunettes ovales sur son nez en trompette, tâche vaine car elles glissèrent presque immédiatement à cause de la sueur due à l’effort précédent ; en essuyant son front, étonnamment ridé pour son âge, de la poussière qui s’était accumulée au cours de la journée ; en réajustant son uniforme semblable en de nombreux points à celui d’un agent ordinaire de policier municipal et en constatant avec consternation la présence de sang, le sien en plus ; et en relisant une dernière fois le document qu’elle transportait, qui consistait une simple fiche de renseignement, où l’on pouvait apercevoir des traces de doigts, que l’on discernait grâce à la sauce tomate étalée sur les coins, de la personne qui était auparavant chargée du dossier.

Enfin, le soleil se coucha complètement sur Ploumabergue, bien que la différence ne fût qu’à peine discernable dans la grisaille presque permanente du ciel. Au même moment, les résidus anormaux présents dans le cimetière, lieu de prédilection à la manifestation de ce genre de particularités, commencèrent à converger vers la tombe que surveillait Sylvie. C’était un spectacle assez joli que de voir cette espèce de flux incolore se mouvoir dans l’air, comme deux fluides ne pouvant se mélanger, et se déverser en un point fixe, vision fantastique malheureusement invisible aux personnes ne possédant pas de lunettes à vision éthérique ou d’anomalie permettant de les discerner, comme savent s’en vanter les vrais médiums.

La gendastre ignorait toute la science derrière ce phénomène paranormal, s’il en existait une, mais s’en fichait bien : ce spectacle, par sa rare beauté, se suffisait à lui-même pour induire un léger sourire sur ce visage habituellement morne et morose. Une bien légère compensation face à la situation actuelle, qu’elle considérait comme une lente décadence des mœurs et des traditions, amenant à une jeunesse fainéante, irrespectueuse et pourrie-gâtée. Bilan certes classique pour une personne aussi misanthrope et cynique, mais Sylvie ne souhaitait pas se lancer dans de grands débats et actes disproportionnés et inutiles : une bonne dose d’observation passive, couplée à des réflexions quelque peu méprisantes et fatalistes lui suffisait amplement pour se conforter dans sa vision étriquée et déçue de la société.

Peu à peu, une forme humanoïde immobile se manifesta au-dessus de la tombe. D’abord imprécise, les contours s’affinèrent jusqu’à ce qu’on puisse discerner une femme suspendue en l’air, comme frappée par une arme invisible qui avait provoqué une large trace rouge sur la robe de marié blanche que portait l’entité ; puis ce furent les traits faciaux qui apparurent, permettant de découvrir un visage fin aux joues rebondies, au nez aquilin et aux yeux en amande, dont les longs cheveux descendaient jusqu’à la ceinture, entaché cependant par une expression terrifiée et suppliante, la dernière qu’avait pu exprimer la malheureuse victime avant de succomber ; et enfin une légère consistance au tout, un habile lien entre le matériel et l’immatériel, comme si ce n’était ni tout à fait l’un, ni tout à fait l’autre.

À peine quelques secondes après que la mystérieuse opération silencieuse fut finie, le spectre cessa d’être immobile, comme reprenant subitement vie, et se redressa rapidement, regardant à droite et à gauche d’un air suspicieux avant de tomber sur Sylvie, qui n’avait pas loupé une miette du spectacle. L’entité parut quelque peu surprise et tenta de se justifier, mais la gendastre ne lui laissa pas le loisir de s’exprimer.

"Bonsoir entité 745-AXS. Je suis l’agente Grant."

Le spectre ne répondit mot, et tenta d’échapper à cette rencontre en jouant sur sa transparence : en à peine deux secondes, ses contours s’effacèrent, ses traits se fondirent dans l’obscurité et il cessa d’être visible. Opération bien inutile quand votre interlocuteur possède des lunettes à vision éthérique : l’artifice ne peut être dissimulé face à cette technologie de la Gendastrerie, qui quoiqu’un peu dépassée, équipe encore certains agents sur le territoire, permettant de discerner d’un seul coup d’œil la moindre trace de ce qui pourrait s’apparenter à du fluide ectoplasmique.

"Je vous vois toujours. Inutile de vous cacher, je fais partie de la Gendastrerie."

À ces mots, Sylvie brandit sa carte officielle, un bout de plastique quelque peu racorni par son temps passé dans des poches. Toujours aussi surpris le spectre se saisit de l’objet et l’examina l’air pensif. Vue sans dispositif adéquat, la carte aurait simplement eu l’air de flotter à un bon mètre et demi au-dessus du sol, si on avait réussi à distinguer une si petite chose dans l’obscurité de cette calme soirée d’octobre. Très calme, tellement calme que certains gendastres, les "excités de la gâchette" comme les qualifiaient certains, avaient demandé à être réattribués sur d’autres projets plus mouvementés, comme des escortes, des perquisitions ou des arrestations, auparavant en sous-effectifs justement à cause de leur caractère plus trépidant que de bêtes missions de routine. Celles-ci s’étaient à leur tour retrouvées en sous-effectifs, ironie du sort, et une petite réorganisation des forces disponibles avait dû suivre afin de garder une efficacité correcte.

L’entité rendit la carte à Sylvie, qui la rangea avec une précaution toute particulière dans une de ses poches, et soupira bruyamment. Elle se plaça dans l’allée, juste devant la gendastre, redevint visible aux yeux de tous et commença à ruminer :

"Encore un entretien ! Mais j’en ai déjà eu un récemment !"

La représentante de l’ordre vérifia une dernière fois le cimetière, et fut rassurée de constater qu’il n’y avait bel et bien personne de présent parmi les tombes : la discrétion toute personnelle dont semblait faire preuve le spectre allait quelque peu compliquer l’affaire, simple en apparence pourtant. La vérification mensuelle du comportement des spectres consistait la plupart du temps à de banales questions échangées entre une entité ectoplasmique fatiguée de sa condition d’immortel et un employé de la Gendastrerie qui aurait préféré rester dans son lit et non pas déambuler dans la nuit froide. La mission consistait surtout à s’assurer que le spectre n’avait pas pété un câble, ou bien n’était pas sur le point de, et qu’il n’allait pas causer de frayeurs aux habitants. Il y avait bien eu quelques cas dans ce genre-là, comme lors de la fameuse affaire dite "des pots cassés", ou bien pendant les manifestations de mai 68, pendant lesquelles plusieurs entités ectoplasmiques s’étaient réunies dans divers lieux afin d’exprimer leur mécontentement en provoquant notamment la fuite de plusieurs villages. Ces événements si particuliers restaient heureusement relativement rares, certains gendastres pouvant se targuer de n’avoir jamais assisté à ce genre de situation, et étaient toujours plus ou moins camouflés efficacement, parfois avant même que la Fondation ne se ramène avec ses grosses machines.

Et donc oui, l’affaire allait hélas se révéler bien plus ardue.

"Le dernier a eu lieu le 12 septembre."

Froide et imperturbable, Sylvie ne souhaitait pas envenimer la situation, déjà suffisamment pénible pour elle, et avait adopté l’attitude la plus professionnelle qu’il existait. Tout le contraire hélas de l’entité devant elle.

"Et alors ? Je ne vois pas pourquoi il faudrait aussi rapidement…
— Parce que c’est mensuel, et nous sommes le 18 déjà."

La gendastre rangea tranquillement ce qui encombrait inutilement ses mains et sortit un petit calepin, où l’on pouvait aisément lire, grâce à son écriture soignée quoique légèrement trop penchée, plusieurs questions que l’on pourrait qualifier de passablement bateau, ainsi que quelques notes laissées par un collègue se souciant un tant soit peu de l’anomalie. Le spectre, quant à lui, avait croisé les bras en signe de mécontentement.

"Alors… Déjà, pouvez-vous m’assurer que vous êtes bien l’entité 745-AXS, connue sous le nom de la Dame Blanche, sixième du nom ?"

Le fantôme soupira et répondit laconiquement :

"Oui.
— Parfait. Donc nous allons commencer par…
— Ça va prendre longtemps ?"

La question, posée par la mauvaise personne, avait fusé et interrompu Sylvie, qui regarda d’un œil noir l’entité qui lui avait manqué de respect malgré son rôle. Outrage à agent, un mois de détention, deux stages de réhabilitation… Oui, la gendastre pouvait se permettre d’abuser sans honte de son pouvoir afin de rendre difficile la vie de cette imprudente, et sans vergogne en plus : à quoi cela servirait-il de montrer de la compassion et de la patience quand l’autre n’hésitait pas à vous couper la parole ? Insupportable ça. Quel manque flagrant de respect. Mais Sylvie décida de garder son calme.

"Pour quel motif ?
— Il va y avoir la rediffusion de "Des Chiffres et des Lettres", je n’aimerais pas la louper…
— Motif non valide, reprenons je vous prie."

Et voilà, du temps de perdu. C’était bien la spécialité de tous ces péquenauds conscients ça.

"Donc, quels ont été vos agissements ce mois-ci ?
— Comme… comme le mois dernier je dirais.
— Développez.
— Mais ce n’est pas censé être à Gauvec de faire ce bilan mensuel ?"

Ah, Gauvec, parlons-en. L’incapable notoire ayant précédemment occupé ce poste peu valorisant ; l’auteur de la carte illisible ainsi que des notes brouillonnes ; l’opportuniste qui avait réussi à devancer tous ses collègues en se faisant muter, sûrement grâce à un de ses oncles maréchal des logiques chef, sur d’autres affaires plus trépidantes ; le sagouin qui ne faisait que laisser des tâches incomplètes à ses coéquipiers, qui se retrouvaient obligés de les terminer à la va-vite pour ne pas subir de blâme ; ce sale type qui, par son comportement toujours plus exécrable, avait peu à peu poussé chacun de ses collègues sur la voie de la misanthropie. Nous connaissons tous quelqu’un comme lui, une personne que l’on aurait souhaité ne jamais avoir connue afin de garder un semblant d’espoir en le bon sens de l’humanité.

Gauvec, oui. La simple mention de ce nom provoqua un froncement des sourcils de la part de Sylvie, ainsi qu’un vague grognement qui se perdit dans le vent.

"Il n’est plus affecté à Ploumabergue.
— Ah, c’est… fâcheux."

Le spectre resta immobile, le regard perdu dans le vide, avant de soudainement se ressaisir et répondre à la question posée par la gendastre. Il n’avait pas du tout l’air à l’aise, comme s’il cherchait soigneusement ses mots afin de ne pas dire de bêtise.

"Et bien… Je me suis récemment adonnée à la peinture, c’est une activité que j’apprécie particulièrement. J’ai vraiment l’impression de laisser ma trace dans ce monde à travers toutes ces petites scènes que je reproduis, une définitive et bien palpable. Enfin, du moins plus solide qu’une vieille légende qui ressemble à tant d’autres."

Une légende qui ressemblait à tellement d’autres que le surnom qu’elle avait reçu était identique à celui de bon nombre de spectres. "La Dame Blanche", quoi de plus commun et de plus facile ? Où étaient donc l’originalité, le panache et le drame dans ces quelques mots portés par tant d’autres ? Ces réflexions plongèrent l’entité dans d’amères pensées, à base de destin brisé, d’éternelle vie d’ennui et de vacuité propre aux existences vides et seules. Aucune motivation de continuer, mais aucune possibilité d’en finir. Voilà à quoi se résumait la vie d’un fantôme, dont les maigres plaisirs qui auraient pu l’égayer étaient sans cesse réfrénés par de stupides et implacables lois de la Gendastrerie.

"Et ?"

Ce mot, brusque et guère condescendant, sortit le spectre de ses déprimantes réflexions. Sans s’en rendre compte, il s’était mis à fixer le vide, une expression de chagrin et de défaitisme sur le visage, les bras ballants le long du corps éthéré. Il reprit ses esprits, se racla la gorge et secoua légèrement la tête.

"Et… Désolée, je m’étais égarée dans mes pensées.
— J’ai vu ça, oui."

La réponse de Sylvie, pragmatique et cinglante, exaspéra légèrement le fantôme, qui fronça les sourcils et jura intérieurement à l’encontre de cette personne incapable de comprendre quoi que ce soit à son malheur.

"Donc, vous faîtes quelque chose d’autre de vos nuits ?
— Oui, oui je pratique d’autres activités. Je rends notamment visite à mes autres amis spectres. Ils peuvent corroborer cette information si vous le souhaitez.
— Ça ne sera pas nécessaire. Et sinon, au sujet des Frédérickson ?"

L’entité se crispa, serrant les poings et les dents, touchée par ce que venait d’évoquer Sylvie, qui fit une moue agacée à cette réaction, confirmant le caractère sensible de ce sujet, déjà entouré, surligné et souligné en lettres majuscules sur son carnet par Gauvec, à un tel point que la feuille avait été transpercée par le stylo à bille qui avait été utilisé. Quelque chose qui l’avait poussé à bout il semblait. Peut-être même la motivation principale de son départ précipité ?

Nan, c’était juste un connard.

"Quoi les Frédérickson, qu’est-ce qu’ils ont les Frédérickson, qu’est-ce qu’il y a encore avec les Frédérickson ?"

Ces mots étaient sortis avec une telle violence de la bouche spectrale que Sylvie avait failli chuter de surprise. De toute évidence, l’entretien allait être bien plus long que prévu…

"Aucun contact avec eux ?
— Je ne leur ai RIEN fait."

Le spectre mentait, c’était évident. Les Frédérickson ; une simple famille dont un des lointains ancêtres avait été bandit de grand chemin et aurait, selon la légende, tué par un concours de circonstances assez étrange une jeune noble du coin ; avaient déposé une quantité assez conséquente de plaintes pour divers vols, tapages nocturnes ou harcèlements contre X au commissariat du coin, tellement que c’en était devenu un sujet de blague récurrent parmi les gendarmes. Jamais personne n’avait pu être trouvé derrière ces actes juste chiants, officiellement du moins. Officieusement, la Gendastrerie avait donné plusieurs avertissements à la Dame Blanche, sixième du nom, afin qu’elle cesse de se venger sur les pauvres descendants de son meurtrier, qui n’avaient rien à voir de plus avec son état désincarné. Heureusement, cette rancœur éternelle ne se résumait qu’à de petits larcins sans grande incidence, contrairement à d’autres fantômes plus virulents qui n’avaient pas hésité à provoquer la mort de certains afin de les changer en spectres et leur faire goûter à l’éternité et à son calvaire.

Les fantômes sont très rancuniers, surtout en France.

Sylvie considéra avec amertume le pur produit de la médiocrité humaine, cet amas humanoïde de haine et de chagrin condensés, sans aucun espoir d’y remédier : ce mal s’était enraciné bien trop profondément dans cette âme pour qu’une quelconque acceptation de sa condition pût un jour la guérir de toute cette félonie. Une cause perdue en somme.

"Pourtant, les plaintes continuent à s’accumuler. Deux de plus la semaine dernière.
— Et alors ? Ce n’est pas moi."

La gendastre ne chercha pas à approfondir l’affaire. Une perte de temps inutile. Elle décida plutôt de simplement faire son travail : poser ces questions et partir.

Mais le spectre avait été touché et, se rendant compte que son interlocutrice s’était rendue compte de sa réaction quelque peu disproportionnées, tenta de rapidement changer de sujet afin de détourner son attention : il ne souhaitait pas recevoir un nouvel avertissement.

"Mais… Heu… Qu’en est-il de Forméliard ?
— Oh, il est mort.
— Ah."

La nouvelle sembla chagriner le fantôme, qui eut une moue attristée. Ce petit détail intrigua Sylvie, qui décida de le noter dans son carnet. Les quelques mots furent hélas rendus peu lisibles tellement la représentante de l’ordre tremblait, en partie à cause du froid, lui-même dû à une température particulièrement basse pour la saison, couplée à une légère brise glaçante ainsi qu’à la perte naturelle de chaleur à proximité d’une entité ectoplasmique, les quelques scientifiques s’étant penchés sur la question planchant sur une absorption de l’énergie environnante afin de maintenir une enveloppe physique.

"Pourquoi, il comptait pour vous ?
— Il comptait pour tous mes semblables."

Rien d’étonnant à ce sujet : un médium, capable donc de naturellement percevoir les spectres, qui ne cherchait pas à exploiter ses capacités pour son propre compte, qui n’avait pas été mis sous surveillance de la Fondation et qui surtout ne posait pas de questions indiscrètes à tout bout de champ, comme la cause de la mort, la nécessité de la nourriture ou des demandes farfelues consistant à effrayer un ennemi, était forcément sympathique pour tout fantôme se respectant. La nuit suivant son enterrement, près du quart des entités ectoplasmiques de Bretagne avaient silencieusement visité sa tombe, ce qui, tout spécialement en Bretagne, avait nécessité le déplacement de plusieurs fourgons de gendastres afin de repousser les curieux attirés par ces étranges lumières en plein cimetière, mettre un terme aux divers échauffements entre les spectres et surtout calmer les agents de la Fondation qui avaient accouru avec leurs appareils clignotants. Une sacrée soirée, oui.

"Vous n’êtes pas allée à son enterrement ?
— J’étais occupée.
— Occupée à quoi ?"

Bien que la question soit plus que poussive, les fantômes avaient la désagréable habitude de volontairement passer sous silence beaucoup d’informations sensibles. Alors bon, quand c’était la cachette d’un trésor perdu ou le nom d’un assassin, ça allait : on se débrouillait, on improvisait et on faisait avec. Mais quand ils piquaient les clefs de la voiture ou refusaient de révéler l’emplacement d’un dossier mettant en péril la sécurité nationale, là ça tapait un peu sur le système. En l’occurrence, ici, ça n’était pas d’une importance capitale, mais les nombreuses années d’expérience de Sylvie lui avaient apprise que quelque chose d’anodin pouvait très vite mener à une expérience désagréable et fatigante. Et là, son flair lui disait qu’il y avait baleine sous gravier.

Le spectre fut quelque peu surpris de la question, mais ne tarda pas à répliquer assez sèchement :

"Vous ne voulez pas la date de ma mort aussi ?
— Je peux m’en passer, merci."

Mouchée par la réponse, l’entité ectoplasmique aurait sûrement rougi de honte si elle n’avait pas été d’une couleur presque uniformément blanchâtre.

"Et bien… Je me suis baladée dans la forêt, voilà.
— MmhMmh… Je note…
— Et… et puis voilà quoi ! Qu’est-ce que vous voulez savoir de plus ?"

Susceptible, un peu paranoïaque, avec en prime quelque chose à cacher. Le pire combo possible. Sylvie tenta de contourner la question afin de paraître moins suspecte. Non qu’elle soit douée en psychologie ou en manipulation, mais toute personne représentant l’autorité devait être dotée d’un minimum de perspicacité afin de faire face aux récalcitrances des interrogés.

"Bien, sur ce, je crois que j’en ai terminé. Au revoir et au mois prochain. Et encore désolé pour Forméliard."

La gendastre fit demi-tour, en prenant soin cette fois-ci d’éviter les pièges tendus par la végétation, d’un pas rapide. À peine quelques secondes plus tard, la voix inquiète du spectre résonna dans le cimetière :

"Attendez ! Je…"

Parfait, il avait mordu à l’hameçon. Partir subitement en harponnant son interlocuteur sur un sujet qui semble lui tenir à cœur, une technique particulièrement sournoise et efficace que Sylvie avait développée afin de faire face, à l’origine, à l’absence de soutien de la part de ses collègues à ses débuts. La représentante de l’ordre se retourna et fit face au spectre avec un sourire à peine dissimulé.

"Oui ?
— C’est au sujet de Forméliard…
— Ah ? Qu’y a-t-il ?"

Question hypocrite bien évidemment, mais il fallait maintenir l’illusion : le choix de continuer cette conversation devait sembler provenir de l’interlocuteur.

"Il… Comment est-il décédé ?
— Mmh… Suicide je crois."

Soit une cause de mort presque naturelle chez les médiums : s’ils ne devenaient pas complètement zinzins au fil des années, c’était le harcèlement des spectres qui les conduisait sur cette voie-là, ou bien un rituel bizarre qui avait échoué. La capacité à naturellement pouvoir percevoir les entités ectoplasmiques n’était pas une sinécure, et quelques-uns demandaient même à ce qu’ils puissent vivre loin de tout ça, loin des fantômes qui vous surprenaient dans votre salle de bain pour vous demander de communiquer avec leurs descendants, loin des injures des vieilles bigotes qui vous méprisaient et faisaient courir de fausses rumeurs dans votre dos, loin de l’étouffant côté administratif que leur imposait la Gendastrerie. Mais bon, à part un complexe cocktail chimique associé à un déménagement, une bonne dose d’amnésiques de la part de la Fondation ou encore une balle dans la tête, il existait assez peu d’alternatives viables à ce genre de situation.

"Mais il est mort… pour de bon ?"

Bien qu’elle se doutât de la nature de la question, et donc de la nature de sa réponse, Sylvie décida de continuer à jouer l’innocente. Peut-être y avait-il moyen de tirer de cet entretien plus que ce qu’elle était venue chercher à la base…

"C’est-à-dire ?
— Il est mort… Il n’y a pas eu de… de suite à cela ?
— Je ne suis pas sûre de saisir…"

Peut-être que là, c’était un peu trop : le spectre roula des yeux, grommela et précisa sa question d’une voix plus irritée :

"Il est devenu un fantôme ou pas ?
— Ah !
— Ah ?
— Non."

Une intense déception vint chagriner le visage déjà fort contrit du spectre : une pitié passagère s’inscrivit dans ces prunelles lasses et presque vides, les pommettes semblèrent s’affaisser comme si elles n’étaient plus retenues et les commissures des lèvres firent une chute vertigineuse de près de quatre millimètres. Nul besoin d’être experte en psychologie pour comprendre que cette nouvelle l’attristait énormément. Et donc qu’il y avait bel et bien baleine sous gravier, comme lui avait soufflé son instinct : les entités ectoplasmiques font en général tout leur possible pour ne pas s’attacher aux pauvres mortels que nous sommes, d’où leur attitude souvent sèche, voire désagréable à notre encontre (bien que sur ce point-là, certains penchent plutôt sur une intense jalousie envers notre capacité à goûter au repos éternel).

"Et bien, on dirait que vous teniez à lui."

Le fantôme n’essayait même plus de cacher cet élan de tristesse, et s’assit sur une tombe à proximité, le regard perdu dans le vide. La gendastre hésita presque à lui demander la raison de sa peine, tant il inspirait la pitié : la scène en était presque touchante, avec ce silence soulignant l’effet dramatique produit par la nouvelle. Puis elle abandonna toute compassion et posa les questions qui fâchaient :

"Pourriez-vous m’expliquer la raison de votre chagrin ?"

Sylvie ne reçut comme réponse qu’un faible sanglot. Elle soupira et pensa avec soulagement qu’elle avait frôlé le mélodramatique, notamment grâce au fait que les spectres n’étaient pas capables de pleurer. La représentante de l’ordre laissa quelques instants au fantôme pour s’en remettre, celui-ci séchant des larmes imaginaires avant de pousser un profond soupir et de répondre :

"Forméliard… comptait beaucoup pour moi, oui.
— Et pourquoi ?"

L’outrecuidance de cette nouvelle question plus qu’intrusive provoqua un élan de colère, et le spectre reprit, sur un ton totalement différent, blessé et exaspéré :

"Je ne sais pas, peut-être parce que c’était un ami ?
— Non, la vraie raison."

Il y avait évidemment autre chose derrière : les fantômes avaient toujours un intérêt caché derrière toute relation, d’amitié ou pas, qu’ils entreprenaient. La Dame Blanche (sixième du nom) laissa échapper un petit cri de surprise, avant de répondre plus agressivement :

"Comment osez-vous !
— Tout refus de coopérer avec la Gendastrerie est passable d’une peine d’emprisonnement, même pour les spectres.
— Mais !
— Je vous conseille donc de ne pas chercher à cacher d’informations sur le sujet."

Vexée et humiliée, l’entité ectoplasmique lui tourna le dos en croisant les bras, proférant diverses injures à peine étouffées. Après quelques minutes à parlementer avec soi-même, sûrement à peser le pour et le contre de la décision qu’elle allait rendre, plusieurs longues minutes pendant lesquelles Sylvie tenta, sans grand succès, de se réchauffer en se frottant les mains, le spectre poussa à nouveau un profond soupir et céda finalement à la demande, estimant probablement avoir trop gaffé pour ne serait-ce que tenter d’embrouiller la gendastre.

"Le mieux, c’est encore que vous alliez chez lui."

Enterré assez récemment, une semaine tout au plus, le logement de Forméliard n’avait pas encore été vidé : aucun proche connu ne s’était présenté pour récupérer ses affaires, probablement aucun objet de valeur digne d’intérêt. Il suffisait donc juste de récupérer les clefs et de pénétrer sans aucune vergogne le lieu. Plutôt facile en fait. Trop facile.

"Soit, et vous m’accompagnerez.
— J’allais vous le demander."

Parfait, tout se goupillait : Sylvie allait non seulement pouvoir terminer son entretien, mais allait en plus résoudre une nouvelle affaire avant même qu’elle ne parvienne aux oreilles de ses supérieurs. Bon pour l’avancement ça. Même si l’heure tardive la faisait quelque peu bailler, elle se sentait prête à affronter quelques heures supplémentaires de fouille et de discussion.

Sur ce, le duo se mit en route. La route à faire était un peu longue, une vingtaine de minutes de marche tout au plus, et même si le silence leur convenait parfaitement, ils furent néanmoins bien obligés de converser afin de faire passer le temps, du moins quand personne ne se montrait : quelqu’un discutant avec un être invisible était au mieux un peu bizarre, au pire une très sévère entorse au règlement. Mais bon, croiser un passant aux alentours de 19h30 à Ploumabergue par ce temps relevait plus du miracle qu’autre chose, et ils ne durent faire affaire qu’à une petite mamie qui sortait son chien afin de le faire crotter à l’extérieur. Inutile de préciser que les déjections canines restèrent sur le trottoir.

Ainsi, après un long silence, le fantôme décida d’entamer la conversation, sans grand entrain cependant :

"Sinon… Il fait plutôt froid non ?
— Oui. C’est parce que l’hiver approche.
— Oui."

Rien de plus pendant quelques minutes.

"J’espère que nous serons de retour avant l’aube.
— Ça vaudrait mieux pour vous oui."

Autre silence gêné.

"Mais… Vous n’avez pas trop de travail ces temps-ci ?
— Ça va, c’est plutôt calme.
— Oh."

Autre nouveau long silence.

"Une… période de calme donc.
— Oui… Plusieurs dossiers ont été clos récemment.
— Ah bon ?
— Oui."

La situation était ridicule : deux personnes ne sachant quoi se dire, qui avaient comme perdu toute faculté à communiquer malgré plusieurs points communs qu’elles refusaient d’admettre ou de se révéler. Il n’aurait pourtant fallu que de quelques mots un tant soit peu calmes, réfléchis et bien choisis pour que chacune se livre un brin à l’autre afin d’entamer une conversation ouverte et adaptée. Mais non : le silence semblait leur suffire. Sylvie sortit son briquet et joua quelques instants avec les étincelles qui s’en dégageaient avant que, sur un coup de tête, elle ne se décide à reprendre le banal dialogue entamé peu de temps auparavant.

"Des dossiers… Beaucoup de dossiers de spectres justement.
— Ah bon ?
— Oui.
— Ah."

La gendastre n’osait plus continuer. Cet effort, qui lui semblait bien trop extraverti, lui avait demandé beaucoup trop de volonté. Heureusement, le fantôme consentit à reprendre le fil de la conversation, après plusieurs minutes de silence cependant.

"Et… pourquoi donc ?
— C’est parce que ils… disparaissent.
— Ils disparaissent ?
— Oui. Plus aucune trace d’eux. J’ai des collègues un peu partout qui me rapportent le même genre d’événement un peu partout en France : ils se rendent au coucher du soleil aux endroits où sont enterrés les cadavres et… rien ne se passe.
— Comment ça rien ?
— Rien de rien : les spectres ne réapparaissent pas. Même avec les lunettes à vision éthérique. D’ailleurs, il n’y a plus la moindre trace de résidus anormaux à ces endroits-là. Comme s’il n’y avait jamais eu la moindre entité ectoplasmique.
— C’est fâcheux.
— Plutôt oui."

Cette conversation, la plus longue qu’elles avaient eue sans accroche, leur demanda presque de reprendre leur souffle. Ces quelques propos inquiétèrent cependant un peu la Dame Blanche qui se demanda bien le pourquoi du comment de cette bizarrerie, tout en sentant monter en elle la crainte d’être la prochaine victime.

"Et une piste sur ces disparitions ?
— Aucune pour l’instant.
— Même en demandant à d’autres…
— La Fondation n’a pas tardé à accourir. Ils ont fait quelques mesures puis sont repartis sans rien dire.
— Et depuis ?
— Pas plus de nouvelles."

Voilà qui était bien préoccupant. Jamais aucun spectre n’avait disparu de la sorte : les quelques contes et légendes qui faisaient état de cela avaient vite été démentis par les fantômes dont il était question, qui avaient d’ailleurs précisé, selon leurs propres mots, "qu’ils avaient préféré faire semblant de disparaître pour que ces emmerdeurs de bon samaritains les laissent en paix".

L’arrivée devant le logement de Forméliard coupa court aux diverses réflexions qui hantaient l’esprit du fantôme. Une bâtisse bien rabougrie, qui dénotait des autres maisons presque neuves qui l’entouraient, toute en grosses pierres grises sur lesquelles on pouvait encore distinguer les traces d’un affreux crépi beige que le temps et les intempéries avaient eu le bon goût d’arracher, possédant une épaisse porte en bois noircie par des années et des années de pluie ainsi que de petites fenêtres sans grand charme. Le tout donnait une impression de vétusté, mais c’était bien souvent le style recherché par les médiums afin de leur donner un côté inquiétant ou du moins mystérieux, ce qui renforçait considérablement leur crédibilité. Un unique lampadaire éclairait la rue de sa lueur jaunâtre, faisant ressortir les pavés usés au sol et les volets abîmés aux murs. Quelques déchets, portés par le vent, jonchaient le trottoir et la route.

Ne restait donc plus qu’à trouver la clef.

Heureusement, le fantôme consentit à passer à travers la porte et à la déverrouiller de l’intérieur, sans qu’un fatigant aller-retour au commissariat ou une entrée par effraction par une vitre brisée ou une porte enfoncée soit nécessaire. Il y avait bien quelques avantages à être immatériel. Sylvie ne fit cependant aucun commentaire, préférant éviter de prononcer de maladroites paroles qui seraient forcément mal interprétées par son interlocutrice.

"C’est ouvert."

La porte pivota lentement sur ses gonds sur cette déclaration théâtrale, révélant l’intérieur du bâtiment : un étroit couloir lambrissé desservant plusieurs pièces ainsi qu’un escalier permettant de monter à l’étage supérieur et de descendre à ce qui semblait être une cave. L’endroit était un peu sale : une fine couche de poussière et une quantité non négligeable de feuilles s’étalaient sur le parquet, qui n’avait sûrement pas été nettoyé depuis l’intervention des gendarmes. L’élément le plus triste de ce tableau était sûrement le pauvre paillasson usé à l’entrée, qui ne pourrait plus jamais servir son maître tant aimé, comme pouvaient le témoigner les lettres "BIENVENUE" imprimées dessus qui étaient relativement bien conservées, contrairement aux extrémités, délicate attention du propriétaire ou curieuse manie ; et serait probablement jeté par les futurs propriétaires à cause de son état.

"Merci entité 745-AXS.
— Appelez-moi Clothilde."

La réponse avait fusé naturellement, et le spectre eut presque honte de sa spontanéité : il en aurait rougi s’il avait pu. À la place, la dénommée Clothilde détourna violemment son regard, se retourna et avança dans le couloir d’un pas tremblant. Il n’y avait aucune conséquence néfaste directe à cette révélation, mais le véritable prénom d’un fantôme, tout comme la date de sa mort ou ce qui lui arrivait entre l’aube et le crépuscule, possédait un certain côté tabou. Arracher ce genre d’informations relevait la plupart du temps, comme ici en l’occurrence, plus de la chance qu’autre chose. Là, la nouvelle du décès de Forméliard, ainsi que sûrement d’autres choses à côté, avait dû suffisamment l’ébranler pour que son nom lui échappe.

"Très bien Clothilde."

Sylvie pénétra dans le bâtiment et ferma la porte derrière elle, sans la claquer pour autant : elle ne tenait pas à bêtement s’enfermer à l’intérieur. Mais devant l’insistance de la petite brise à la clore quand elle ne la regardait pas, la représentante de l’ordre se résolut à la bloquer grâce à une chaussure du précédent propriétaire. Judicieuse décision, consistant à toujours s’assurer une sortie sûre, qu’hélas trop peu de gendastres mettaient en pratique, ce qui résultait souvent en de piteux appels au secours derrière une simple porte. S’étant autrefois retrouvée dans une situation analogue, Sylvie préféra ne pas réitérer cette désagréable expérience, qui lui avait valu une bonne humiliation de la part de ses collègues, juste avant que les voitures du personnel garées au parking ne prennent bizarrement feu simultanément. Très curieux d’ailleurs cet événement.

Absolument rien n’avait bougé depuis la dernière fois que la gendastre était passée jeter un bref coup d’œil : le salon, seul lieu notable de la maison, était resté à l’identique. Des murs d’un blanc crème neutre, encombrés de bibliothèques surchargées d’ouvrages classiques chez les médiums (comme L’abécédaire des spectres du vingt-et-unième siècle, L’exorcisme pour les nuls, Tables tournantes, cuillères tordues et bijoux lévitant : tous les secrets d’une soirée réussie, La véritable histoire de Gérard Peutfois, Le manuel de bonne tenue à l’usage des médiums envers les fantômes de Miranda Ménélias ou encore Accepter sa mort, pour de bon) ainsi que de tableaux assez laids représentant de vagues paysages éclairés par une unique fenêtre donnant sur la rue ; une cheminée dans laquelle aucun feu n’avait brûlé depuis une vingtaine d’années, même si les cendres étaient encore là ; divers meubles de bonne facture en acajou, qui malgré leur prestance étouffaient la pièce par leur nombre et leur taille ; une table basse sur laquelle s’amoncelaient encore plus d’ouvrages curieux ainsi qu’une tasse de café froide, enfin du moins ça semblait être du café ; un canapé de velours extrêmement fatigué qui n’attendait que le moment où on le jetterait à la déchetterie ; et un tapis vaguement blanchâtre où l’on pouvait voir de curieuses inscriptions écrites à la va-vite, une espèce de pentacle particulièrement oppressant qui ressortait beaucoup trop nettement, ainsi qu’une large tâche de sang séché qui avait d’ailleurs coulé sur le plancher. Sacrée scène de crime qui se dévoilait sous ses yeux.

Les rapports qu’elle avait pu lire indiquaient que le corps avait été découvert un après-midi gisant à cet endroit, depuis au moins plusieurs heures. La conclusion de la police locale avait été sans appel : suicide. La dague qui avait égorgé le pauvre bougre se trouvait bien dans sa main et n’avait bien été manipulée que par lui, il n’avait aucun ennemi, aucune dette, aucun problème, personne n’était entré par effraction, ou même sans effraction, le corps n’avait pas été déplacé… Même la Gendastrerie n’avait rien trouvé de plus anormal que d’habitude, et avait elle-aussi classé l’affaire en tant que suicide. Un médium qui pète un plomb, ça arrivait de temps en temps, donc personne n’avait trouvé ça vraiment détonnant.

Sylvie resta quelques instants immobile, contemplant presque avec envie cette personne qui avait pu échapper à cette existence si ennuyeuse et hypocrite. Parfois cette possible fin la tentait, mais elle trouvait toujours quelque chose de plus intéressant à faire à côté, comme trier ses chaussettes ou lancer une bonne flambée dans sa cheminé. Comme quoi, la vie était toujours pleine de rebondissements.

Sans aucune vergogne, Clothilde traversa la pièce et s’approcha de la fenêtre, collant son visage, si c’était encore possible pour un fantôme, à la vitre légèrement embuée.

"Il y a une super vue sur les Frédérickson en face d’ici, je ne le savais pas."

Sourde à cette remarque, la représentante de l’ordre s’équipa de ses lunettes à vision éthérique, presque par réflexe : c’en était presque une politesse lorsque l’on rencontrait un médium, qui pouvait toujours être accompagné d’un spectre qu’il aurait été dommage d’oublier de saluer. Sauf qu’ici, un curieux détail l’intrigua : il n’y avait aucune trace de résidus anormaux dans la pièce, à part ceux dégagés par Clothilde. Alors que d’habitude, même de simples poignées de mains avec ce genre de personne vous laissaient diffuser de cette étrange matière pendant plusieurs minutes, là il n’y avait rien, dans cette pièce dans laquelle Forméliard avait vécu pendant une bonne dizaine d’années. Pas la moindre trace de sa part. Sylvie nota ce détail dans son carnet, se promettant de le rapporter à ses supérieurs quand elle aurait le temps.

"Tenez, là je suis sûre que le fils David est en train de prendre sa douche à cette heure-ci. La salle de bain est allumée."

La gendastre s’approcha du centre de la pièce, examinant vaguement les étranges signes peints sur le tapis. Elle ignorait totalement leur signification et le regrettait un peu. Mais le stage à suivre pour s’initier à ces pratiques occultes était tellement ennuyant qu’elle n’avait jamais essayé : beaucoup trop de par-cœur et de choses pas forcément logiques à saisir. Encore des cours qui n’avaient pas été conçus par les personnes adéquates. Cependant, même sans savoir de quoi il était question, Sylvie sentait qu’il y avait autre chose derrière ce suicide. Pas forcément un meurtre, mais…

"Et dire que je pourrais les surprendre là, dans leur chambre, pendant qu’ils font semblant de…
— Vous connaissez bien tant de choses sur cette famille, Clothilde."

Surprise, l’intéressée se retourna vivement, comme prise sur le fait, et bégaya quelques paroles confuses pour se justifier, qui faisaient plus office de charabia pour combler le gênant silence qui s’était installé. La gendastre regardait le spectre d’un œil suspicieux, hésitant à continuer sur le sujet qui lui semblait plus que glissant.

"Mais… Je… Jeeeeeeeeee…
— Continuez.
— Beeeeen…"

De toute évidence, elle était gênée. Très gênée. Clothilde hésita longtemps, puis souffla et tenta de se rattraper, très maladroitement. Rien de vraiment construit dans ses propos : les phrases décousues s’enchaînèrent les unes avant les autres, les bégaiements et autres pauses furent légion et le tout un fatras de carabistouilles à peine compréhensible.

"C’est que… Heu… Bon, je… je l’avoue. Oui, d’accord, c’est vrai, c’est… lors… des…tours. Lors des tours que je leur ai joués. Rien de grave ces tours, hein. Vous… vous devez sûrement les avoir de consignés hein, puisque vous m’avez déjà réprimandée pour ça. C’est ça. Ben… C’est que… j’ai dû observer leurs déplacements et… et leurs habitudes pour être sûre de ne pas… ne pas me faire choper. Voilà, un bon tour ça… ça se prépare. Hé hé, voilà le tout hein. Il n’y a… rien d’autre. Vraiment rien d’autre. Je… je vous l’assure.
— Je vois très bien ce que vous voulez dire.
— Non ! Non non non, ce n’est pas du tout ce que vous pensez !
— N’en parlons plus, Clothilde."

Le fantôme fut peiné et s’approcha de Sylvie, le regard implorant et la voix tremblante. La gendastre eut un mouvement de recul et faillit chuter sur le canapé, ne se rattrapant que de justesse aux accoudoirs. Elle sortit son carnet et nota plusieurs remarques, sans prêter attention au spectre qui fixait honteusement le sol en se tordant les mains.

"Vous me promettrez de ne rien dire ?
— Nous verrons cela."

La réponse glaciale de la gendastre contrastait furieusement avec la question si implorante de l’entité ectoplasmique. Elle rangea le carnet dans sa poche et entreprit de demander l’objet de sa venue, celui qui l’empêchait de rentrer chez elle avec le sentiment du devoir accompli :

"Alors, qu’y a-t-il à voir ici ?
— Suivez… suivez-moi."

Le fantôme passa lentement devant elle et se dirigea vers l’escalier, où elle traversa simplement le plancher. Sylvie soupira et descendit prudemment les marches de pierre jusqu’à entrer dans une cave basse de plafond : il fallait se plier à moitié pour ne serait-ce qu’éviter de se cogner aux tuyaux. Plusieurs caisses en bois qu’il aurait été impossible de faire passer par l’escalier jonchaient le sol, vides et abandonnées. Des toiles d’araignée, presque omniprésentes dans cette pièce, gênaient la progression de la gendastre, sans cesse obligée d’agiter ses mains devant elle afin de ne pas entrer trop en contact avec celles-ci. La lumière provenant de l’étage supérieur suffisait à peine à éclairer la cave, et Sylvie hésita à chercher un possible interrupteur afin de l’illuminer, ou même à sortir son briquet. Mais la faible clarté dégagée par le fantôme lui assurait de ne pas se prendre les pieds dans les débris qui parsemaient pile les endroits où il fallait passer pour ne pas tomber.

Clothilde attendait au fond, les bras croisés, toujours avec cet air honteux et inquiet. Une fois que la représentante de l’ordre se fut suffisamment approchée, elle s’accroupit et poussa légèrement une caisse accolée contre un mur, révélant une toute petite alcôve camouflée, à peine plus grande qu’une boîte à chaussure, creusée dans les blocs de pierre. À l’intérieur étaient entreposés un petit carnet qui avait pris l’humidité, divers flacons quasiment vides ainsi que deux ou trois craies grasses qui avaient bien servi. Immédiatement, Sylvie sut qu’une activité illégale et possiblement dangereuse, que cela soit à l’encontre de personnes civiles ou du Protocole Voile, avait pris place dans cette maison. En conséquence, elle sortit son carnet et commença à noter tous les détails de la scène.

"Donc… voilà.
— Vous étiez au courant.
— Oui, mais…
— Et vous n’avez pas prévenu la Gendastrerie.
— Mais tous les fantômes étaient au courant."

La représentante de l’ordre s’arrêta quelques instants, surprise de cette dernière déclaration, alors que Clothilde avait l’air de vouloir disparaître, évitant au possible le regard instigateur de la gendastre. Sylvie soupira, grommela de vagues paroles dans le vide, se pinça l’arête du nez, presque à bout. Mais pourquoi diable les spectres cherchaient-ils toujours autant la merde ? Ce n’était même plus drôle dorénavant. La nuit s’annonçait longue…

"Pourquoi, mais pourquoi vouloir cacher cette activité non-déclarée ? Cela vous rend tous complices.
— Ben oui, mais…
— Oui mais quoi ?
— Lisez."

L’entité ectoplasmique lui tendit le carnet, à peine plus grand qu’une carte postale, la couverture cartonnée et d’un rouge vif, même si une tâche d’humidité ainsi que quelques pages cornées indiquaient que le propriétaire n’en avait pas vraiment tenu soin. En l’ouvrant, Sylvie découvrit une écriture fine et soignée, des diagrammes tracés à la règle, des runes provenant de diverses cultures, des feuilles volantes, d’autres arrachées, des marque-pages griffonnés, des tâches d’encre et de cire, de petits croquis remarquablement bien faits, plusieurs lignes barrées de nombreux traits successifs, des poils de créatures inconnues retenus par du ruban adhésif, des plans menant à des lieux cachés, des retranscriptions de textes disparus… Le tout était absolument incompréhensible pour des non-initiés. La gendastre tenta cependant de garder la face.

"Ce rituel n’a pas l’air de faire partie de notre base de données.
— Pour cause, c’est lui qui l’a créé.
— Ça n’en reste pas moins quelque chose d’illégal. Je confisque ces pièces à conviction."

Sylvie déplia un petit sac en plastique de sa poche et enfourna sans précautions tout le contenu de la cache dedans. En réalité, elle souhaitait que le caractère brusque de sa décision et de ses actions provoque une réaction de la part du spectre afin de lui arracher de possibles informations supplémentaires. Mais il n’en fut rien : Clothilde resta immobile, le regard perdu dans le vide. Comme si cela ne comptait plus pour elle. Cette absence de réaction surprit la gendastre, qui s’arrêta momentanément pour examiner plus en profondeur le fantôme, scrutant avec attention le moindre tressaillement, le moindre geste suspect ou encore le moindre signal étrange. La manœuvre ne passa pas inaperçue, et l’entité ectoplasmique se mit à son tour à fixer la gendastre. Un gênant silence s’installa, auquel Sylvie mit fin, d’une manière peu subtile cependant, espérant percer ce mystère le plus rapidement possible :

"Alors, en quoi consistait ce rituel ?"

Surprenamment, Clothilde répondit sincèrement, d’un ton las et fatigué :

"À devenir une entité ectoplasmique."

Un des plus grands mystères des sciences occultes : passer de vie à trépas sans pour autant perdre d’influence sur le monde physique avait été la quête de nombreux médiums. Car la méthode ou du moins les circonstances qui menaient à la réincarnation sous une forme spectrale, étaient totalement inconnues : le commun des mortels initiés avait en tête trois grandes et vagues pistes potentielles afin de provoquer accidentellement la transfiguration. La première était de mourir violemment de la main d’un autre, circonstance à la fois extrêmement banale dans un monde normal, mais bizarrement plutôt commune chez les spectres : en effet, beaucoup d’entre eux se trouvant dans cette situation actuelle avaient révélé la cause de leur mort, et beaucoup correspondaient à ce schéma. La deuxième, plus ambigüe, faisait état d’une tâche inachevée, ou du moins d’une vengeance en cours : une fois de plus un élément que partageaient une grande majorité de fantômes, mais en même temps, qui ne chercherait pas à se venger de son meurtrier ou à finir ce qu’il avait entamé de son vivant. La troisième était une malédiction. Quelque chose d’assez flou faisant appel à une puissance supérieure, ça n’était malheureusement pas assez pour discerner la cause exacte.

Ainsi, puisque personne ne semblait savoir, malgré des millénaires et des millénaires de recherche sur le sujet par les plus grands experts de la planète, comment on pouvait créer un fantôme accidentellement, il était bien illusoire de se lancer dans l’écriture de manuels indiquant comment on pouvait le faire volontairement. Il y avait bien eu quelques légendes traitant de médiums ou de sorciers ayant mystérieusement disparu lors de leurs expériences, mais rien de bien concret sur le sujet : celui-ci était resté un des mystères les mieux gardés des sciences occultes. Certains auraient payé cher pour apprendre ne serait-ce qu’une bribe de la méthode exacte pour y parvenir : la vie éternelle, même sous cette forme plus que désespérante, restait suffisamment alléchante pour que des fous continuent à la chercher.

Et voilà que Sylvie venait d’apprendre qu’un médium de base d’un village paumé de Bretagne venait d’y arriver, seul et dans le plus grand secret ? Ridicule. Ridicule oui. Tellement qu’elle en resta les bras ballants, manquant de faire tomber le sac comprenant les pièces à conviction.

"Vous pouvez répéter ?
— Il avait trouvé le rituel pour devenir un fantôme."

Fascinant. Et ridicule. Mais dans ce cas, un détail la faisait tiquer, un tout petit détail absolument minuscule et quasiment sans importance mais…

"Ça n’a pas marché.
— On dirait bien que oui…
— Il s’est suicidé en pensant devenir un spectre et il est tout simplement mort ?
— Ça me chagrine autant que vous.
— Quel con."

C’en était vraiment stupide. Échouer dans la quête ultime de la manière la plus misérable et cynique possible. Comme ça, dans son salon, avec une tasse de café froide après avoir pourri son tapis. En s’égorgeant comme un animal avant de sombrer dans… dans l’au-delà. Triste fin que celle-là. On aurait dit une blague retrouvée au dos d’un paquet de céréales.

"Peut-être… peut-être qu’il a failli quelque part ?
— Peut-être oui…"

Abasourdie par la nouvelle, Sylvie remonta jusqu’au salon où elle se laissa tomber lourdement sur le canapé. Elle joua quelque peu avec son briquet le temps de reprendre ses esprits, sous le regard suspicieux de l’entité ectoplasmique, puis se ressaisit et se redressa, ayant encore quelques questions à poser :

"Et donc vous avez couvert ses traces ?
— Comment ?
— Tous les autres fantômes n’ont absolument rien dit à la Gendastrerie alors qu’un innocent mettait sa vie en danger avec un rituel non-testé et, on a pu le constater, défaillant ?"

Clothilde parut de nouveau vouloir se trouver le plus loin possible de cet endroit, et tenta maladroitement de changer de sujet de conversation en se dirigeant d’un air presque nonchalant vers l’escalier, en passant au travers des caisses éparpillées.

"Il faudrait rentrer avant que le Soleil ne se lève…
— RÉPONDEZ !"

C’était bel et bien un ordre qui avait résonné dans la petite pièce. Le fantôme s’arrêta net et se retourna pour voir Sylvie, le doigt tendu dans sa direction, un air menaçant sur le visage. Ce petit coup de pression fut de trop, et Clothilde explosa, serra les poings et hurla aussi fort qu’elle le pouvait, le stress accumulé pendant ces derniers mois se déversant d’un seul flot impétueux :

"PARCE QUE NOUS VOULIONS QU’IL RÉUSSISSE !"

Probablement à cause de quelques forces psychocinétiques mal maitrisées, plusieurs débris se mirent à voleter dans la salon, aveuglant momentanément la gendastre qui dut se couvrir les yeux. Le spectre haleta quelques instants sous le coup de l’effort, alors que ses dents et ses poings se desserraient lentement. Le silence retomba lentement parmi les meubles. Malgré cette manifestation de colère, Sylvie ne se laissa pas pour autant impressionner, et reprit bien vite le contrôle de la situation :

"Parce que c’était votre intérêt, je vois, mais pourquoi…"

L’évidence la frappa, à un tel point qu’elle vacilla et dû s’adosser au mur, sous le regard de plus en plus attristé de Clothilde. Pourquoi diable n’y avait-elle pas pensé plus tôt ? C’était si facile, si compréhensible pourtant. Ça n’en restait pas moins illégal bien sûr, mais…

"Vous comprenez…"

Oui, oui Sylvie comprenait. Et malgré son sens du devoir, elle ressentait tout de même un peu de compassion pour ces pauvres êtres obligés à errer éternellement, un peu de pitié pour ces personnes qui n’avaient pas choisi de vivre continuellement dans l’ennui et le regret…

"Si quelqu’un réussissait à trouver un moyen pour devenir un fantôme…
— Alors nous aurions eu une chance de découvrir une méthode inverse pour ne plus l’être…
— Et mourir définitivement."

Clothilde semblait complètement dépitée. Et la gendastre ressentait un échantillon de son chagrin qui l’habitait. Une chance qui venait de lui échapper, très probablement la seule et unique à laquelle elle ferait jamais face. Quelqu’un qui aurait pu mettre un terme à cette agonie sans fin s’était au final trompé. Après avoir cru en lui et très probablement aidé, voilà qu’il échouait misérablement, en brisant l’espoir d’une quantité incalculable d’âmes en peine. Sûrement la plus grande déception de cette non-vie. Sylvie tenta de réconforter le spectre qui semblait vouloir pleurer.

"Ça… ça va ?
— C’est… pire que… lorsque le Soleil se lève et… que je ne suis pas à ma tombe…
— Oh."

Ce que certains scientifiques avaient appelé la « cessation d’existence diurne » était un phénomène tout à fait normal chez les entités ectoplasmiques : entre le lever et le coucher du Soleil, ceux-ci cessaient tout simplement d’exister, se vaporisant en quelques secondes dès les premiers rayons de l’astre et ne réapparaissant qu’au moment où plus aucune lumière n’était visible dans le ciel, à part la Lune et les autres étoiles. Nul ne savait ce qu’il se passait durant ce laps de temps, même pas les fantômes eux-mêmes, et plusieurs grands noms s’étaient échinés pendant plusieurs décennies sur la question pour au final ne rien trouver. Qui plus est, par un mystérieux coup du destin, il fallait obligatoirement que le spectre se trouve à proximité de son cadavre lorsque l’aube se pointait, sous peine de disparaître dans d’atroces souffrances et de réapparaître tout aussi douloureusement le soir, à un tel point qu’aucun spectre ayant subi ce calvaire n’avait recommencé, sauf ceux qui pensaient enfin pouvoir ressentir autre chose que de l’ennui. C’était une des raisons principales pour laquelle les entités ectoplasmiques restaient toujours proches de leur lieu de mort et ne déménageaient que très rarement : il fallait quérir les services d’un médium, qui allait devoir contacter un fossoyeur afin d’exhumer et de transporter les restes, quand il en restait, afin de les relocaliser autre part… Bref, quelque chose de très peu pratique et de pas forcément commun.

Et ce que venait de ressentir Clothilde était donc pire que cela. Comme quoi, les plus grandes douleurs sont muettes. La gendastre en était tellement peinée qu’elle hésita un bref instant à poser sa main sur l’épaule du spectre par compassion, avant de se souvenir qu’elle était immatérielle, et décida plutôt de lui apporter sa présence réconfortante, ce qui était déjà beaucoup pour elle.

Clothilde passa près d’une heure à sangloter, debout au milieu du salon, s’apitoyant sur son destin et sa triste condition. Elle gémissait de temps à autre avant de murmurer des paroles incompréhensibles, puis répétait en boucle les mêmes phrases à Sylvie qui l’écoutait patiemment, même si elle aurait bien voulu y mettre un terme, la compassion ça va bien cinq minutes, avant de rester léthargique pendant de longues minutes et de recommencer. La gendastre pensa cyniquement qu’il ne manquât plus que les violons et les vraies larmes pour que la scène fût digne d’un téléfilm de l’après-midi.

Quand enfin Clothilde fut calmée, comme pouvaient le montrer son attitude résignée et la sensation d'intense lassitude qu'elle dégageait, Sylvie tenta de reprendre le contrôle de la situation : sa tâche était finie, puisque la vérification mensuelle de ce spectre était dorénavant accomplie, et plus rien ne la retenait pour rentrer chez elle et profiter d'un repos bien mérité. La soirée avait été assez longue comme ça.

"Bien, du coup la question est réglée, je crois que nous pouvons nous quitter…
— Ou alors…"

Le fantôme l'avait interrompue et, reniflant bruyamment, commençait à formuler d'insensés postulats. C'étaient plus des hypothèses farfelues n'ayant que pour but de repousser une autre dépression qu'autre chose, juste de quoi se maintenir dans cette illusion apaisante, plutôt que de véritables affirmations sans équivoques.

"Ou alors il s'est trompé quelque part ?
— C'est-à-dire ?
— Il a dû oublier quelque chose, ou inverser deux mesures, ou mal prononcer une incantation…"

Ce refus d'accepter la réalité telle qu'elle était fit soupirer la gendastre. Sylvie ne tenait pas à écouter le spectre chougner plus longtemps, mais elle ne tenait pas non plus à recevoir un blâme pour Non-Assistance à Fantôme en Détresse. C'était très préjudiciable pour un possible avancement. Elle se résigna à devoir supporter un peu plus longtemps les palabres répétitives de son interlocutrice. Il fallait juste que tout ceci ne se termine pas trop tard, elle avait beaucoup de travail de prévu pour le lendemain : interpellation de troll, régulation du trafic d'individus singuliers, verbalisation d'un médium… Bref, pas le temps de niaiser. C'est pourquoi elle s'adressa d'une voix calme et réfléchie à l'entité ectoplasmique qui avait continué à déblatérer ses hypothèses toutes plus farfelues les unes que les autres.

"Écoutez… Nous… pouvons vérifier quelques éléments si vous le désirez…"

Clothilde releva la tête, le regard implorant et plein d'espoir, tout en se rapprochant de Sylvie. À cette distance, la représentante de l'ordre pouvait aisément et distinctement distinguer la tache de sang, large et plus sombre que le reste, située au milieu du torse à mi-niveau ; ainsi que l'entaille, profonde et laissant un petit peu paraître les os et la chair en-dessous, qui avait ôté la vie au fantôme. La gendastre pensa rapidement que ce spectre-là avait été chanceux dans sa mort : d'autres restaient pour l'éternité avec une jambe en moins, voire seulement la moitié de leur corps d'antan.

"Vous êtes sûre ?"

Bah, elle n'allait pas répondre non. Ou alors juste pour faire la blague, mais la situation ne s'y prêtait vraiment pas. Vraiment vraiment pas. Consentant à instiller toute l'hypocrisie dont elle était capable, Sylvie répondit d'un ton assuré :

"Oui. Commençons par… par regarder les runes au sol."

Une autre longue, longue partie de la nuit s'ensuivit, qui déplût fortement à la gendastre, qui pensa tout du long que ces heures supplémentaires passées à jouer les psychologues et les apprentis-médiums ne lui seraient hélas pas rémunérées. Pourtant, si elle était allée un tant soit peu aux stages sur le sujet, elle aurait pu au moins tenter de comprendre ce qu'elle lisait, cherchait ou devait trouver, avec beaucoup d'efforts et de patience, deux qualités qu'elle ne se sentait pas de déployer ce soir-là, voire même faire progresser la question. Mais non, pendant cette interminable veille, Sylvie ne put qu'émettre de vagues hypothèses rapidement invalidées par une autre page du carnet, des constats pas forcément justes que Clothilde contredisait, ainsi que des propositions qui auraient fait bondir n'importe quelle personne s'étant ne serait-ce que brièvement penchée sur la question. Un calvaire dont elle se serait bien passé.

Enfin, après avoir griffonné plusieurs pages entières de preuves, de théorèmes, de démonstrations, d'exemples, de contre-exemples, que le fantôme avait quasiment rédigés à lui tout-seul, en se basant sur les notes de recherche retrouvées ainsi que les divers ouvrages traînant dans le salon, dont certains possédaient une ou plusieurs pages cornées facilitant grandement leur affaire, que les deux arrivèrent à une conclusion commune et tout à fait vraisemblable : ils n'y comprenaient fichtrement rien. Il leur aurait fallu plusieurs nuits à rester éveillés, en gardant la même motivation intacte ainsi qu'un fil de direction clair, en plus de consulter plusieurs spécialistes sur le sujet, afin de comprendre ne serait-ce que la première ligne de ce mystérieux carnet. Peine perdue donc.

Lorsqu'enfin elles décidèrent d'abandonner cette piste sans but, rageusement et sans prendre soin des ouvrages, la nuit était déjà fort avancée. Devant la mine fatiguée de Sylvie se massant les tempes et commençant à jurer contre cette perte de temps inutile qui aurait pu être évitée, Clothilde émit une judicieuse remarque, sûrement plus que toutes celles ayant été répétées en boucle toute la soirée :

"Et si nous allions voir un spécialiste ?"

La gendastre arrêta un moment ses incessantes plaintes et, devant la lucidité de telles paroles, surtout à cette heure-ci, ça devait être bien pratique de ne pas pouvoir ressentir de la fatigue, énonça cependant un léger inconvénient à cette alternative :

"Les spécialistes dorment normalement. Ou alors vous connaissez un spécialiste insomniaque."
Cette remarque fit sourire le spectre, qui répliqua d'un ton quelque peu goguenard :

"On ne peut pas vraiment dire ça…"


"C'est ici ?"

Le parking ne payait pas de mine, et les véhicules garés dedans encore moins : soit ils avaient l'air d'avoir été abandonnés, comme pouvait témoigner la poussière qui recouvrait leur pare-brise ; soit de tout simplement ne pas avoir passé de contrôle technique depuis au moins les seize dernières années. Somme toute un endroit que Sylvie ne tenait pas à fréquenter, même dans une mission d'une telle importance. Quelle importance d'ailleurs ?

"Oui oui, il a déménagé récemment."

Ainsi donc, le fantôme d'Ernesto Cantaville, un des plus grands spécialistes des sciences occultes, avait décidé d'élire domicile dans ce pitoyable endroit presque désaffecté. Le contraste entre une personne aussi distinguée et l'insalubrité du lieu était saisissant. Que venait-il donc faire ici ? La gendastre n'avait même pas été mise au courant de cette arrivée, comment cela avait-il pu être possible ? C'était pourtant son lieu de patrouille, elle aurait bien aimé savoir ce qu'elle aurait pu croiser sur sa route !

"Il m'a bien précisé qu'il ne tenait pas à être dérangé…"

Ah, voilà donc l'explication : grâce à sa célébrité, toute relative bien entendu, le spectre avait pu se passer de plusieurs formalités administratives et ainsi rester dans la discrétion la plus totale, sans avoir à incessamment devoir répondre aux appels désespérés des médiums. Une légère entorse à la sécurité, cet anonymat forcé, mais qui leur était bien utile en ce soir-là : c'était bel et bien la seule personne ne se trouvant pas à plusieurs heures de route qui pouvait les aider sur cette épineuse affaire qui les taraudait. Cependant, Sylvie n'était pas dupe :

"Et que demandera-t-il en échange ?"

Clothilde hésita, fronçant légèrement les sourcils et arborant momentanément une moue pensive, avant de répondre, un vague sourire aux lèvres :

"Rien. Le prix de sa tranquillité me semble suffisant."

Du chantage en somme. Ça n'était pas très moral, ni même légal, mais Sylvie n'avait qu'une idée en tête : en finir avec cette histoire et aller se coucher le plus rapidement possible. Et si cela devait passer par quelques entorses au règlement, et bien tant pis. Une ou deux petites lois bafouées de temps en temps, ça n'avait jamais fait de mal à personne. Enfin, si, mais là c'était différent. La gendastre soupira.

"Bon, du coup nous…
— Non, je."

Le fantôme avait interrompu la représentante de l'ordre et, vérifiant une fois de plus que personne ne les observait, ce qui aurait été surprenant à une heure pareille, avant de reprendre en chuchotant :

"Si en plus c'est une personne vivante qui le lui demande… Et ça vous assurerait de ne pas avoir à subir de conséquences en cas de pépin.
— Soit…"

Sur ces paroles, Clothilde se saisit du précieux carnet et s'avança vers le parking, laissant Sylvie seule et passablement lasse. L'humeur du spectre présentait un contraste des plus curieux : alors que quelques dizaines de minutes auparavant, celui-ci était prêt à tout abandonner à cause de cet échec, ne présentant qu'une vague lueur d'espoir, voilà que tout à coup cet espoir s'était comme cristallisé autour de ce spécialiste de l'occulte, le fantôme faisant alors preuve d'un entrain sans pareil. Un peu plus et il sautillerait sur place.

La gendastre s'assit sur un banc non-loin, et l'inconfort notoire la convainquit qu'elle ne pourrait pas se reposer en attendant Clothilde, ce qui l'irrita encore plus. Qui plus est, elle se sentait vexée de ne pas avoir pu rencontrer ce spécialiste qui décidait de recevoir qui bon lui semblait. À moins que ce ne soit parce qu'elle n'avait pas été mise au courant de ce qui se passait dans sa zone de patrouille. Ou encore parce qu'elle n'avait pas réussi à comprendre précisément de quoi traitait ce maudit carnet. Il devait bien y avoir un peu des deux, oui.

La température, associée à la légère brise qui soufflait, la fit frissonner et encore plus regretter son lit. Dans quoi s'était-elle donc embarquée ? Et bien sûr, elle ne devrait pas partager ces péripéties à quiconque… Ce qui n'était pas une grande perte au final : Sylvie adressait la parole à assez peu de gens en-dehors… en-dehors de personne en fait. Même avec sa famille, la gendastre faisait tout pour éviter de leur adresser la parole. Pas forcément de grosse dispute à l'origine, mais c'était juste comme ça : un éloignement progressif. Comme si elle fuyait tout contact humain. Mais pourquoi donc ? Pourquoi chercher à ne pas tisser des liens, construire des relations ou encore maintenir des amitiés ? Un comportement qui pouvait sembler totalement incongru pour une personne extérieure, mais Sylvie avait une réponse à cette interrogation, une réponse pas forcément dénuée de logique. Elle souhaitait tout simplement ne pas être déçue. Déçue d'actes immoraux de la part de personnes de confiance, de réactions non-appropriées et déplacées, de réflexions haineuses et injustes… Avec ce comportement, elle ne prenait pas de risques.

Une autre question lui vint à l'esprit, alors que son cerveau s'embrumait peu à peu et ses gestes commençaient à se faire plus lents et lourds : pourquoi donc ressassait-elle ce genre de pensées à une heure aussi tardive, assise sur un banc inconfortable au beau milieu d'un village paumé de Bretagne et… Et elle ne put parvenir au bout de cette réflexion : ses yeux se fermèrent et elle plongea dans un demi-sommeil quelque peu âpre.


"Heu… Hé ho ?"

Sylvie grogna et tenta de s'extirper des bras de Morphée. La dureté du banc lui rappela, assez douloureusement hélas, que la plupart de ses membres étaient presque gelés, pas au point de les perdre cependant, et réclamaient une source de chaleur le plus rapidement possible. De vilaines courbatures la firent quelque peu gémir lorsqu'elle se déplia. La gendastre tenta vainement d'avoir l'air présentable en remettant une fois de plus les lunettes sur son nez, et réprima un bâillement inopportun. Clothilde se tenait devant elle, l'air inquiet et tenant à la main le fameux carnet. Elle semblait soucieuse, comme s'il y avait quelque chose d'autre que ce maudit rituel.

"Alors, que… que vous a-t-il dit ?"

L'esprit encore endormi, les paupières quasiment closes et la voix pâteuse, Sylvie avait presque honte de son état : elle était censée montrer l'exemple. Mais ceci ne choqua pas outre mesure le spectre, qui répondit :

"Il… il a eu l'air agité. Il a passé beaucoup de temps à consulter ses ouvrages, à relire d'anciens rituels et à comparer plusieurs légendes entre elles. Sur la fin, il m'a donné une liste d'actions et d'ingrédients assez précise et m'a demandé si tout ceci correspondait à ce qu'on avait pu retrouver chez lui. J'ai acquiescé, puis il m'a annoncé que…
— Que quoi ?
— Que normalement ça aurait marcher."

La révélation surprit la gendastre. Ainsi donc, un médium paumé de Bretagne avait réussi là où tant d'autres avaient échoué ? Le secret de la vie éternelle, si on ignorait ce léger inconvénient qui consistait à errer éternellement sous une forme spectrale, aurait donc été découvert ici, à Ploumabergue, envers et contre tous, alors que nul ne s'y attendait. Fascinant. Ce carnet valait donc plus que de l'or. Restait tout de même un détail assez préoccupant pour s'assurer de l'efficacité d'un tel rituel…

"Mais Forméliard…
— Ça aurait dû marcher…"

Effectivement : la théorie semblait fonctionnelle, mais pas la pratique. Bien que Sylvie doutât de la justesse de la réalisation dudit rituel, le fantôme avait au contraire l'air de tellement croire à un autre problème qu'elle préférât ne pas pousser plus loin ses réflexions : la gendastre s'imaginait qu'elle risquerait de blesser le spectre si elle lui annonçait d'une manière aussi brute. Elle décida cependant prudemment d'investiguer le sujet :

"Mais… mais alors, quelle aurait pu être la cause de cet échec…
— Il doit… il doit y avoir quelque chose d'autre à l'œuvre."

Sylvie épousseta son uniforme et se leva lentement, tout en regardant à droite et à gauche afin de s'assurer de l'absence de témoin. Personne, heureusement.

"Alors quoi ?
— Pourrions-nous…"

Le fantôme hésita. De toute évidence, il n'osait pas demander quelque chose. La gendastre brisa ce léger silence afin d'accélérer les choses : elle n'avait pas vu l'heure, mais elle souhaitait retourner chez elle le plus rapidement possible afin de profiter du peu de temps de sommeil qui lui restait. Déjà qu'elle n'avait pas beaucoup dormi, mal qui plus est, alors si en plus elle devait veiller jusqu'au matin…

"Est-ce que je pourrais consulter le rapport de police traitant de la découverte du corps ? C'est juste pour vérifier que Forméliard avait bien tout accompli…"

La demande n'avait rien d'insurmontable en soit. Simplement à se rendre au commissariat, à présenter sa carte de police et à patienter. Quelqu'un devait bien au moins faire acte de présence là-bas. C'était plus la profonde lassitude qui avait envahi Sylvie qui l'empêchait d'accéder de plein gré à cette requête. Encore à se déplacer, à marcher dans le froid et le noir, à parler à des gens qui s'en fichaient… À la longue, ça en devenait juste répétitif et soulant. Clothilde dut remarquer cela car elle se rapprocha et, d'un air implorant, prononça le mot magique :

"S'il vous plaît… J'ai vraiment besoin de le savoir…"

La gendastre soupira profondément, se massa l'arête du nez et, d'un ton infiniment magnanime, surtout pour un tel caractère, accepta cette demande à contrecœur. Cette nuit ne finirait donc jamais ? Le fantôme, lui, parut infiniment satisfait, et remercia chaudement la représentante de l'ordre avant de se remettre en route pour le commissariat, situé bien sûr à l'autre bout de la ville.

Au bout de quelques minutes de marche silencieuse, Clothilde entama la conversation : elle semblait avoir retrouvé tout son entrain et se comportait comme une enfant lors d'un jeu de piste. Ça devait la changer de cette existence morne et ennuyeuse. Une infinité de temps et uniquement des choses pas forcément intéressantes à faire… Il y avait de quoi vouloir en finir, ce que les spectres ne pouvaient pas faire. Sauf peut-être justement avec ce carnet… qui devenait tout à coup le centre de tous les intérêts.

"Vous… vous croyez que ce… ce problème dans le rituel est lié à la disparition des autres fantômes ?"

La question avait le mérite de soulever une problématique intéressante. Le lien proposé n'était en effet pas dénué d'intérêt. Cela intrigua grandement Sylvie. Elle ne possédait hélas aucun élément de réponse, peu versée dans l'art occulte qu'elle était.

"C'est… possible. Mais je pense que c'est quelque chose que nous verrons demain.
— Demain ?"

Le fantôme leva les yeux au ciel, inquiet, et se figea lorsqu'il s'aperçut avec effroi que le ciel s'était quelque peu éclairci : la voûte étoilée commençait peu à peu à s'estomper, l'indigo à laisser sa place à un bleu marine et l'horizon à prendre une teinte de plus en plus orangée. Pas de doute là-dessus : le soleil était en train de se lever. Clothilde, complètement paniquée, se retourna et se mit à courir comme une dératée. Sylvie emboîta immédiatement le pas, sans pour autant devoir sprinter pour la suivre : sa condition physique, qualité nécessaire mais non suffisante afin d'accéder à ce poste, dépassait largement celle de l'entité ectoplasmique, qui avait conservé celle qu'elle possédait au moment de sa mort, c'est-à-dire pas grand-chose. La gendastre devait cependant de temps à autres consentir à de légères accélérations afin de rattraper le fantôme qui fuyait en criant :

"Il faut que je rejoigne ma tombe !"

Les rues commençaient peu à peu à se remplir de citoyens matinaux se rendant à leur travail, d'écoliers malheureux de cette longue semaine leur restant avant d'être en vacances, ainsi que d'animaux esseulés qui rentraient chez leur maître après avoir vagabondé toute la nuitée. Bien que Clothilde avait pensé à redevenir invisible aux yeux de la population, son passage n'en restait cependant pas moins inaperçu : sans s'en rendre compte, elle passait au travers de personnes qui s'arrêtaient momentanément, ayant ressenti un grand froid en eux, avant de reprendre leur marche en boutonnant jusqu'au col leur manteau ; sans y penser, elle redevenait très vaguement visible dans le reflet des vitrines, que certains passants regardaient d'un air interloqué avant de se frotter les yeux et de continuer leur trajet ; sans y réfléchir, elle traversait des murs, des palissades, voire des bâtiments entiers, ce qui obligeait la représentante de l'ordre, toujours équipée de ses encombrantes lunettes à vision éthérique qui lui cachaient les obstacles du monde matériel qui parsemaient son chemin, à effectuer de longs et fatigants détours, perdant parfois de vue le fantôme pendant plusieurs dizaines de secondes. C'était une véritable course-poursuite qui se déroulait à Ploumabergue, du jamais-vu dans un bled aussi paumé.

À force de sprinter, Sylvie réussit à rattraper Clothilde, qui continuait sa route, toujours en courant, alors que le gris des quelques nuages présents devenait de plus en plus orangé. Même s'ils n'avaient fait que la moitié du trajet jusqu'au cimetière et que le Soleil allait paraître d'une seconde à l'autre, le spectre n'avait pas pour autant abandonné son objectif, s'imaginant que chaque mètre, chaque pas, chaque pavé qu'elle dépassait permettait de retarder l'inévitable. Elle fuyait une douleur qu'elle redoutait, une souffrance qu'elle craignait, une sensation si terrible que nul ne cherchait à l'expérimenter une deuxième fois, sauf de pauvres fous. Clothilde coupa à travers un petit bois, ignorant les branches, les racines et les souches que Sylvie devait esquiver. La distance avait beau se réduire, le Soleil grimpait bien plus vite que ses pieds ne pouvaient la porter.

Finalement, l'astre émergea de l'horizon. Enfin, ses rayons fusèrent parmi les feuilles, illuminant quelque peu le petit bois dans lequel elles se trouvaient. Clothilde chuta à terre, hurlant. Lorsque la gendastre arriva, ce ne fut que pour constater un corps qui se tordait de douleur, criant, implorant à l'aide, se démenant pour avancer de quelques mètres supplémentaires, vain effort. Le fantôme convulsait, assailli par un mal invisible et lancinant. Les cris résonnaient parmi les arbres environnants, plusieurs petits animaux à peine réveillés fuirent eux-aussi les lieux, effrayés par ce macabre spectacle. Sylvie s'approcha, incertaine de la conduite à adopter : elle ne pouvait abréger ces souffrances d'aucune manière que ce soit, et ne pouvait qu'assister impuissante à la longue agonie du spectre, qui hurlait et, lorsqu'à de brefs instants la douleur semblait s'atténuer, demandait à ce qu'on l'achève. Les mains de la gendastre tremblaient, tant de stress que de ce froid caractéristique lorsqu'elles passaient au travers du corps tourmenté qui s'agitait sous ses yeux. Quelques paroles d'encouragement murmurées, c'était bien tout ce que elle pouvait apporter au pauvre fantôme.

Cette scène de torture dura plusieurs longues, très longues minutes pendant lesquelles Clothilde s'époumona, incapable de résister, incapable de s'habituer, incapable de faire face à cette souffrance infinie qui ne s'arrêtait pas. Ses bras se trouvaient soit battant l'air, combattant d'invisibles démons, soit cloués au sol, les doigts profondément enfoncés dans le terre humide afin de maîtriser un tant soit peu ses convulsions, soit enserrés autour de sa tête, comme si elle souhaitait se l'arracher et en finir. Elle roulait parfois sur elle-même, sans toutefois laisser de traces au sol.

Enfin, la douleur sembla atteindre son paroxysme, Clothilde hurlant de plus belle, avant de subitement s'estomper. Le fantôme se désagrégea en une grande quantité de résidu ectoplasmique, toujours en criant, adoptant une forme de plus en plus floue et imprécise avant que les petites particules ne se détachent complètement de cette enveloppe et se séparent, se dispersent et volètent un peu partout, laissant une curieuse impression féérique contrastant de plus belle avec l'abominable spectacle qui venait de se terminer. Une dizaine de secondes plus tard, il n'y avait plus aucune trace du fantôme. Ne restait dans cette forêt plus que Sylvie, seule et agenouillée, immobile dans ce glaçant silence alors que les hurlements résonnaient encore à ses oreilles.


La gendastre se tenait devant la tombe, exactement semblable à la veille. Elle était extrêmement fatiguée, ses paupières refusant parfois de rester ouvertes, et aurait bien voulu finir son service. Mais non, elle avait préféré attendre ici, dans ce froid d'octobre, avec ce PUTAIN de vent qui donnait un ressenti de moins quarante. Sylvie regarda sa montre, impatiente, puis le ciel, où le soleil descendait lentement. Elle tenait avant tout à se décharger de sa culpabilité en s'assurant que Clothilde allait bien. Même si sa part de responsabilité dans ce fiasco s'était avérée assez minime, elle avait tout de même joué un rôle dans cet étalage de souffrance si dérangeant, et elle tenait à se faire pardonner. Ne serait-ce que pour ne pas se mettre à dos une des rares personnes qui avait continué à lui parler au bout de cinq minutes. La moindre des politesses oui.

Sylvie se frotta les mains et souffla dedans, se maudissant de ne pas avoir pris de gants, et regarda une fois de plus le ciel qui s'assombrissait. Constatant que le Soleil s'était bel et bien couché, elle s'équipa de ses lunettes à vision éthérique afin d'assister à l'apparition du spectre, le cœur palpitant. La gendastre ne savait quoi dire, hésitant sur les mots à utiliser, craignant de froisser et de se fâcher avec le fantôme. C'est alors qu'elle remarqua qu'il n'y avait aucune trace de résidu ectoplasmique. Rien du tout, nada. Comme s'il n'y avait jamais eu de fantôme à cet endroit. Sylvie regarda à droite et à gauche, mais il n'y avait rien de semblable. Absolument rien.

Suspicieuse, elle vérifia la tombe devant laquelle elle se tenait, qui s'avérait être la bonne, et appela le spectre. Toujours rien. Sylvie dut se rendre à l'évidence : Clothilde avait disparu, tout comme d'autres fantômes récemment.

La révélation lui fit un choc et elle s'assit sur la dure et froide pierre, avant de sortir son briquet et de machinalement jouer avec. Sa compagne d'infortunes venait-elle de tout simplement cesser d'exister ? En avait-elle enfin fini avec cette longue, si longue vie d'errance ? Cette souffrance infinie était-elle devenue la solution pour mourir définitivement ? Dans ce cas, pourquoi Forméliard…

Ces questions se bousculaient dans sa tête fatiguée. Son esprit était troublé par le décès si brusque de Clothilde. Elle ne parvenait pas à produire de pensées claires et sensées, à part une :

Il y avait dorénavant un problème avec l'anormal.

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