Au fil du sang : Omniscience Perdue (7)
notation: +8+x

« Un regard d'ange | Omniscience perdue»

De nos jours, Site-Aleph :

Le directeur Garrett et Hervieux regardaient les vidéos de surveillance, suivant le trajet de Boncoeur. On la voyait alors s’arrêter, chercher son chemin puis une femme se dirigeait vers elle et lui parlait, lui donnant une direction à suivre.

« Cette femme… Infirmière Collard, si je ne m’abuse. Niveau 2. Département médical. » Se rappela un Garrett physionomiste.

Hervieux ne l’écoutait pas, absorbé par la vidéo. On voyait la femme partir puis Boncoeur se diriger vers un long couloir.

« Il mène au département des amnésiques… C’est étrange, je ne connaissais pas cette porte. »

En effet, Boncoeur ouvrait une porte métallique puis entrait dans la pièce. La porte se ferma puis… Disparut.

« Ah. Voilà pourquoi je ne la connaissais pas. » conclut Garrett, pragmatique.

Hervieux lui lança un regard noir :

« Gardez vos remarques pour vous-même. Je viens de perdre celle que je considère comme ma fille.
- Je sais. »

Garrett avait une mine désolée.

Un agent arriva :

« On a retrouvé l’infirmière. On peut l’interroger, monsieur.
- Je vais le faire moi-même, dit Garrett d’un ton ferme.
- Bien monsieur. »

L’agent n’en croyait pas ses oreilles. Si le directeur du Site-Aleph en personne se déplaçait, c’était que cela devait être extrêmement grave.

Tandis qu’ils allaient vers la salle d’interrogatoire, Garrett expliqua à Hervieux :

« Je pense que ses ravisseurs sont les mêmes que ceux de Vernadeau. Je pense aussi qu’elle est encore en vie sinon ils auraient pris la peine de l’éliminer.
- En tout cas, vous avez un traître parmi vous.
- Je ne pense pas. Si cette infirmière avait été une traîtresse, elle serait morte ou partie.
- Vous avez toujours réponse à tout, vous, remarqua froidement Hervieux.
- Malheureusement non, monsieur Hervieux. Malheureusement non… »

Les deux hommes arrivèrent enfin à destination.

L’infirmière, lorsqu’elle vit le directeur, écarquilla les yeux et se mit à trembler. Garrett s’assit tranquillement en face d’elle tandis qu’Hervieux prenait place près de la porte, impatient.

« Avez-vous parlé à une jeune femme afin de lui indiquer un chemin ? Demanda calmement le directeur.
- Je ne vois pas de quoi vous parlez, monsieur. Je faisais mon travail, j’ai rien fait de mal, je le jure.
- Rien d’inhabituel ? Pas… d’absence ? De perte de mémoire ? Vous souvenez-vous de toute votre journée ?
- Oui, je crois. »

Hervieux bouillonnait à l’intérieur. Il s’avança vers elle, faisant fi des injonctions du directeur et lui cracha au visage :

« Vous croyez ? La vie d’une innocente jeune femme et peut-être même l’avenir de notre monde est en jeu et vous croyez ? »

Son regard était terrible, sa voix puissante et grave emplit la pièce. C’en fut trop pour la pauvre infirmière qui se mit à pleurer à chaudes larmes.

« Mais vous allez répondre, oui ? Continua Hervieux sur le même ton.
- Cessez de suite, monsieur Hervieux. » Ordonna le directeur.

Hervieux fit un intense effort sur lui-même pour se calmer puis se détourna d’elle non sans un dernier regard noir.

Ils sortirent puis le vieil homme explosa :

« Pourquoi n’avez-vous rien fait ?
- Elle ne sait rien. De toute évidence, elle a été manipulée. Comment ? Je ne le sais pas encore. Mais je ne doute pas de sa bonne foi, ni de sa loyauté. Je vous ordonne de vous calmer ou je vous renvoie chez vous après une bonne dose d’amnésiques. Est-ce clair ?
- Clair comme du cristal. »

Mais Hervieux était blême, ses mains tremblaient. C’était la première fois que la situation échappait à son contrôle et il avait un mauvais pressentiment au sujet de Boncoeur.


De nos jours, lieu inconnu :

« Boncoeur ? Mon Dieu, réveille-toi ! Boncoeur ! »

La jeune femme gémit. C’était la deuxième fois qu’elle se retrouvait inconsciente en quelques jours, son cerveau protestait vivement. Le sang battait dans ses tempes et son cœur tambourinait dans sa poitrine.

Elle ouvrit les yeux et son visage s’éclaira.

« Vernadeau ! »

Elle voulut se redresser mais n’y parvint pas. Vernadeau la prévint doucement :

« Ralentis, Boncoeur. J’aurais aimé te dire que j’étais content de te voir mais j’aurais préféré ne plus jamais te revoir. Pas ici en tout cas, se lamenta-t-il.
- Où ?
- Une cellule de prison. Au moins, nous sommes ensemble mais je crains que nos vies ne s’achèvent bientôt. »

Boncoeur se redressa. La tête lui tourna un peu, elle vit trouble mais put reprendre ses esprits. Elle vit alors Vernadeau, assis loin d’elle, recroquevillé dans un coin de la cellule. Elle vit alors qu’il saignait. Sa lèvre supérieure était enflée, un œil était rouge et à moitié fermé. Il était mal en point.

« Mon Dieu, qu’est-ce qu’ils t’ont fait ?
- Rien, je n’ai eu que ce que mon nom méritait. »

Elle se rapprocha de lui puis posa une main compatissante sur son épaule. Vernadeau gémit. Elle retira vivement sa main. L’épaule de l’ancien agent était démise.

« Je ne parviens pas à la remettre. J’ai plus de force. J’en peux plus, Boncoeur. Je veux mour-
- Ne dis pas ça, hurla-t-elle horrifiée.
- Si, je le dis, répondit-il calmement. J’ai failli à mon devoir, le tableau est entre leurs mains. J’ignore ce qu’ils veulent faire mais ça risque d’être terrible pour nous mais aussi pour le monde. J’ai révélé mon secret. Je suis indigne… »

Boncoeur se plaça face à lui, accroupie et rétorqua froidement :

« Vernadeau. Tu vas me faire le plaisir d’arrêter de te laisser aller.
- Je ne suis pas Vernadeau. Autant que tu le saches. S’il y avait bien une personne qui méritait de le savoir, c’était toi.
- De quoi parles-tu ? »

Vernadeau voulut se redresser mais son épaule bougea. Il étouffa un cri de douleur. Il portait un t-shirt maculé de sang, Boncoeur put voir alors à quel point elle était démise. C’était pas beau à voir, la tête de l’humérus pendait, loin de l’épaule.

« Ok… Ça va faire mal, je sais pas si je vais faire pire que mieux…
- Ça peut pas être pire.
- Respire et… ne hurle pas. »

Elle se saisit du bras, arrachant un cri étouffé. Elle le pivota, deuxième cri étouffé. Puis enfin, elle l’avança vers l’épaule. La tête de l’humérus cliqueta pour se retrouver enfin à la bonne place. Vernadeau pleurait de souffrance mais aussi de soulagement tandis que la douleur refluait. Il laissa tomber sa tête sur l’épaule de Boncoeur, profitant d’un instant de répit.

« Merci, souffla-t-il.
- De rien. »

Vernadeau se prit à penser que Boncoeur sentait bon. Mais avant de laisser son cœur être gagné par des sentiments malvenus en cet instant, il se redressa puis reprit d’une voix grave :

« Je disais donc. Je ne suis pas Vernadeau.
- Mais qui es-tu alors ? Demanda-t-elle inquiète.
- Je suis Henri Delion. »


25 avril 1800, près de Salzbourg :

« Je cherche mon oncle, Henri Vernadeau. »

Henri Delion ou Vernadeau se tenait devant la porte, face à son neveu accompagné de sa femme. Cela faisait maintenant sept mois qu’il avait attendu et désespéré ce moment. Maintenant qu’il était là, il ne savait que faire.

Son neveu avait dix-huit ans. Il en avait cinquante-deux. Le seul problème était qu’il n’en paraissait que trente, l’âge qu’il avait lorsque son père était décédé.

Car en effet, Henri Delion ne vieillissait pas. Si, lorsqu’il avait quarante ans, cela ne choquait pas grand monde, tout au plus recueillait-il des « Vous faites bien jeune ! » ; à présent, il paraissait l’âge d’un fils potentiel. Il devait se cacher. Il ne voulait pas être pris pour l’engeance du Diable !

Ce fut alors qu’il mentit, prétextant être un fils illégitime caché loin du royaume de France. Il regretta à l’instant-même son mensonge mais ne pouvait plus reculer. Impossible pour lui de dire la vérité.

Ce fut avec ce lourd fardeau, ce tableau et le poids des siècles qui s’accumulaient qu’Henri Delion devint Pierre Vernadeau, agent de la Fondation, prêt à tout pour comprendre sa longévité exceptionnelle et retrouver le tableau qu’il avait perdu lors de la Seconde Guerre Mondiale afin d’enfin en percer le mystère dont sa famille avait oublié la teneur.


26 juin 1478, Florence :

Au palazzio Vecchio, on pleurait la mort de Lorenzo de Médicis. Son frère, encore sonné par l’attaque, réalisait à peine ce qu’il venait de se produire. Son frère aîné était mort, le laissant seul à la tête d’une ville meurtrie.

Dans la ville, les gardes recherchaient les coupables, tous ceux qui ne se rallieraient pas à la cause des Médicis mourraient. Bientôt, elle serait vide de tout traître.

Maria Magdalena Da Leoni contemplait le chaos avec stupeur. Elle essayait de comprendre tout ce que cela impliquait. Est-ce que Florence irait mieux sous le commandement de Juliano et non de Lorenzo ? Elle n’en était pas sûre. Et il lui était incapable de voir au-delà de…

Que se passait-il ? Son omniscience était écourtée plus tôt que prévu. L’échéance se rapprochait à grands pas. Non, elle n’avait pas assez de temps. Elle devait revenir en arrière, tout arrêter.

Elle essaya de remonter le fil du temps mais l’horizon s’obscurcissait au fur et à mesure. Elle se sentit alors seule, abandonnée du temps. Elle ne pouvait remonter, ne serait-ce que de quelques heures.

Se sentant prise au piège, elle se précipita hors du palais, cherchant de l’aide. Mais nul ne connaissait son secret hormis un mort vieux de 1522 ans.

Elle courait à en perdre haleine dans les rues de Florence, désorientée, impuissante. Finalement, elle s’arrêta au beau milieu d’une ruelle, essoufflée.

« Maria ? »

Elle bondit et se retourna, arme au poing. Juliano, capitaine des gardes du Vatican, leva les mains pour lui montrer qu’il n’était pas animé de mauvaises intentions. Elle abaissa son poignard et se rua vers lui :

« Mon Dieu, j’ai eu si peur ! »

Elle lui prit les mains, les larmes aux yeux, tête baissée :

« Que se passe-t-il ? Demanda-t-il, très inquiet.
- Quelqu’un veut ma mort. Mon Dieu, mes yeux… Je ne vois plus rien… »

Le capitaine des gardes lui prit délicatement le menton et l’obligea à redresser son visage pour le regarder.

« Vous me voyez ? Demanda-t-il, pragmatique.
- Oui.
- Alors tout va bien. »

Il lui fit un petit sourire triste. Maria, terrifiée, se réfugia dans ses bras, maigre défense face à une force qu’elle ne comprenait même pas.

Juliano la serra contre elle :

« Quiconque vous menacera, mourra. Je vous le promets. Tant que je serai en vie, personne ne vous fera de mal.
- Je sais. »

Maria Magdalena se dégagea puis lui sourit faiblement. Soudain, son regard se fit plus intrigué et plus inquiet :

« Je pensais que vous étiez à Rome.
- Je le devais, oui.
- Ne me dites pas que…
- Je n’ai fait que mon devoir. »

Maria accusa le coup. Juliano avait donc mis en péril Florence, aidant la conjuration des Pazzi. Mais il pouvait encore être utile, ses sentiments pour elle étaient une aubaine. Il lui fallait s’entourer de personnes dignes de confiance afin d’empêcher l’entité qui lui voulait du mal de s’en prendre à elle. Peut-être cela ne suffirait-il pas mais elle se sentait en sécurité avec lui.

Cependant, elle joua le jeu et furieuse, se jeta sur lui, poignard en main. Juliano n’eut aucun mal à la désarmer puis l’attira contre elle. Maria trembla puis se remit à pleurer, bénissant sa capacité à le faire sur commande. Le petit numéro avait fonctionné et Juliano n’était pas prêt à la quitter.


De nos jours, lieu inconnu :

« Levez-vous ! »

Boncoeur aida Vernadeau à se lever mais n’alla pas suffisamment vite au goût du geôlier qui saisit l’ancien agent par le col pour le tirer hors de la cellule. Vernadeau tomba à terre, blême. Boncoeur se rua vers lui pour le relever à nouveau.

« Vite. »

Ils marchèrent dans un long couloir sombre. Ils devaient être dans un sous-sol. La lumière blanche clignotait par intermittence. Boncoeur serrait Vernadeau contre elle, apeurée. Ce dernier avait accepté son sort mais était révulsé à l’idée que Boncoeur paye pour une dette que seule sa propre famille avait contractée. L’injustice le rendait furieux.

Enfin, ils arrivèrent devant une lourde porte en bois que leur geôlier ouvrit.

« Entrez. » Ordonna-t-il.

Ils s’exécutèrent.

La salle était grande. Le tableau trônait en face d’eux, derrière un autel, dans un cadre richement décoré. Autour de lui étaient disposés des cierges dont les flammes dessinaient des ombres dansantes sur les murs. Un pentacle était dessiné à terre, devant l’autel, enserré dans un cercle parfait.

Vernadeau chuchota à l’intention de Boncoeur :

« Ce n’est que du folklore. Si tu te concentres, tu pourras voir un générateur d’Humes devant le tableau. »

Ce que Boncoeur avait pris pour un autel était en fait une énorme machine rectangulaire blanche. Et en effet, elle semblait bourdonner.

« Mais qu’est-ce qu’ils comptent faire ? Demanda-t-elle à voix basse.
- Ils vont générer des Humes. Ils vont épaissir la réalité, peut-être pour faire apparaître une entité dont l’énergie est trop faible dans notre dimension. »

Cela ne rassura pas Boncoeur qui fut soudainement séparée de lui par leur geôlier.

« Quand enfin la technologie nous permet de libérer notre Mère. » Dit posément une femme qui venait d’arriver.

Elle portait une robe noire encapuchonnée. Boncoeur se rappela des paroles de Vernadeau.

« Juste du folklore. »

Ils n’étaient pas dans une messe noire. Leurs ravisseurs n’étaient pas des satanistes.

« Place-la à l’intérieur du pentacle. »

Boncoeur voulut se débattre mais le geôlier lui tordit le bras. Elle grimaça et l’insulta. Vernadeau, épuisé, était au bord du cercle, à terre, incapable de faire quoi que ce soit. Boncoeur fut projetée à l’intérieur du pentacle. Elle voulut se ruer vers l’extérieur mais une barrière invisible l’en empêcha.

Elle hurla de terreur.

« Enfin, nous allons pouvoir libérer notre Mère. » Répéta la femme.

Boncoeur se tourna vers le tableau, essayant de comprendre ce qu’il se passait.

« Le sang du dernier des Lions doit être versé pour elle. »

Vernadeau grimaça quand le geôlier lui prit sa main et lui entailla la paume. Le sang coula. Le ravisseur brandit la lame pleine de sang puis rejeta Vernadeau loin du pentacle. Ce dernier, allongé face contre terre, s’avouait vaincu, pleurant silencieusement.

La femme jubilait :

« Mon frère, fais ton office. Que notre Mère accepte cette femme en réceptacle.
- Non ! »

Vernadeau hurla de terreur, anéanti, tandis que Boncoeur comprenait toute l’horreur qui l’attendait. Le tableau paraissait vibrer tandis que le geôlier planta le couteau dans la toile. Le sang de Vernadeau perla sur le portrait.

Puis d’un coup vif, le bourreau déchira la toile.

« Omniscience perdue | Le poids des promesses»

Sauf mention contraire, le contenu de cette page est protégé par la licence Creative Commons Attribution-ShareAlike 3.0 License