Au fil du sang : La fin d'un monde (3)
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« La révolte de la mélancolie | La fin d'un monde»

De nos jours, repaire de la FIM Delta-34 :

Vernadeau avait de plus en plus de mal à détourner ses yeux du portrait, certainement un effet mémétique qui rendait sa contemplation presque vitale. Ce tableau était dangereux, pourtant il renfermait un grand et lourd secret. Il savait aussi que sa lignée était étroitement liée à ce tableau et que leur destinée était commune. Cela le troublait beaucoup, d’autant plus que le regard fixe de la femme semblait vouloir sonder son âme.

Oui. Il devait absolument trouver ce secret. C’était primordial.

« Non, Boncoeur. Je t’interdis de faire ça.
- Quoi ? On est plus à ça près !
- Nom de Dieu, Boncoeur, si je te dis qu’on ne le fera pas, c’est qu’on ne le fera pas. »

Vernadeau se tourna vers les deux compères en pleine discussion houleuse :

« Qu’y a-t-il ?
- Boncoeur… Tais-t-…
- J’aimerais démonter le cadre. Il y a peut-être un double-fond, expliqua Boncoeur tout en jetant un coup d’œil à Hervieux qui fulminait.
- Je pense que…, commença Vernadeau.
- … Que c’est une idée stupide. Si jamais on abîmait la toile, ce serait une catastrophe ! Se lamenta Hervieux.
- … Que c’est une bonne idée. »

Hervieux fusilla Vernadeau du regard. Ce dernier l’ignora superbement. Boncoeur surenchérit :

« J’ai peut-être vu trop de films mais il y a peut-être un message caché.
- Je ne sais pas si l’on trouvera quoique ce soit mais allez-y. Si Hervieux appuie cette décision, la Fondation acceptera sans trop de difficultés. »

Vernadeau et Boncoeur se tournèrent vers Hervieux avec un regard plein de détermination. L’expert en art se renfrogna.

La jeune femme se planta à quelques centimètres de lui et soutint son regard. Elle était plus petite que l’expert en art mais sa détermination la grandissait. Hervieux, engoncé dans un costume trois pièces pas des plus modernes, croisa les bras. Boncoeur dit d’une voix douce :

« On a besoin de ton appui. C’est toi l’expert en art, pas nous. Tu n’as pas envie de connaître son origine ?
- Si. Mais vous avez intérêt à être délicats. Si vous touchez la toile, je vous étrangle. Avec amitié bien sûr. »

Boncoeur et Vernadeau acquiescèrent en chœur.

Ce fut le directeur de la FIM qui demanda à son supérieur s’il pouvait toucher au tableau.

La réponse intervint au bout d’une heure. Ils pouvaient risquer d’abîmer la toile.

Avec beaucoup de minuties et de sueurs froides, le cadre fut retiré ainsi que le fond. Un parchemin roula aux pieds d’Hervieux qui le prit avec précaution et émotion. Le pressentiment de Boncoeur s’était révélé juste, son acolyte la félicita du regard une nouvelle fois. Il commença à lire :

Chère Isabeau,

J’ai dû fuir la Cour, honteusement, je dois vous l’accorder, mais je n’ai pas eu le choix. Paris gronde et Versailles va bientôt sombrer. Déjà, ceux qui osent appeler leur réunion traîtresse Assemblée Nationale, cherchent à enfermer notre souverain bien-aimé dans le palais des Tuileries, au beau milieu des révolutionnaires.

Le château ne sera bientôt plus qu’une ruine démantelée, tout comme l’a été la Bastille en ce jour funeste du quatorze juillet.
J’ai en effet peur qu’il ne supporte pas les pillages. J’ai donc pris la liberté de vous faire acheminer ce portrait.
Sachez juste que Sa Majesté et moi-même y tenons beaucoup. J’espère de tout cœur que vous pourrez un jour me le restituer lorsque cette insurrection sera étouffée. Prenez-en grand soin, je vous en conjure.

Si Dieu le veut, nous nous retrouverons, chère sœur. En attendant, je m’en vais rejoindre l’armée qui se forme à l’Est. Nous irons bientôt délivrer Sa Majesté si toutefois Elle en a besoin.

Prenez soin de vous, éloignez-vous le plus possible de Paris.

Je prie chaque jour pour nos retrouvailles,

Votre frère qui vous aime,

Henri

Vernadeau était silencieux tandis que la voix grave d’Hervieux finissait de retentir. Ce dernier fronça les sourcils :

« Je ne suis pas expert en héraldique mais il y a un sceau frappé d’un blason. Peut-être que… »

Soudain, Vernadeau lui arracha presque le parchemin des mains pour regarder le blason. Ses mains tremblaient presque et Hervieux lui lança un regard noir. Le papier était fragile, l’encre presque effacée, il fallait être le plus doux possible.

L’agent se rendit compte de son impétuosité et s’obligea à se calmer. Il se racla le fond de la gorge pour se donner une contenance puis mentit :

« Je ne reconnais pas ce blason, je demanderai à l’un de mes collègues de vérifier son origine. »

Hervieux et Boncoeur étaient sceptiques. Plus les investigations avançaient et plus ils avaient l’impression que l’agent, sous son masque lisse, leur cachait des choses. Ils allaient devoir enquêter. Hervieux se promit de faire des recherches sur ce blason même s’il n’y connaissait rien en héraldique.

Vernadeau leur sourit tout en tenant le parchemin entre ses mains.


18 juin 1791, Château de Versailles :

Isabeau sourit tout en tenant le parchemin entre ses mains. Son fils, Philippe, le lui rendit tandis qu’elle s’obligeait à ne pas refouler ses larmes. Elle glissa la lettre dans l’un des plis de sa robe puis s’agenouilla devant son fils :

« Nous allons devoir partir, mon cœur.
- Mais mère ! Vous m’aviez dit que vous resteriez avec la reine jusqu’au bout ! »

Isabeau grimaça puis serra son enfant d’à peine sept ans dans ses bras :

« Philippe… Ton oncle est parti, nous devons en faire de même. Sa Majesté comprendra.
- Vous aviez juré de rester jusqu’au bout. »

Philippe fit la moue tandis que le regard gris d’Isabeau était voilé par les larmes :

« Nous devons y aller. »

Elle se leva puis prit la main de son fils :

« Va préparer tes affaire, ordonna-t-elle. Je reviens. »

Le tableau dont elle avait désormais la garde était posé sur le lit de ses appartements. Elle avisa sa dame de compagnie :

« Allons, Élisa, ne restez pas plantée là ! Venez m’aider. Nous devons démonter le cadre, je ne peux pas l’emmener discrètement ainsi ! »

Élisa s’exécuta. La tâche fut ardue mais elles parvinrent avec difficulté à retirer le cadre, rouler la toile et à la mettre dans la malle à vêtements.

« Merci Élisa. Si vous pouvez aider mon fils, ce serait fort aimable.
- Où allez-vous, madame ?
- Dire au revoir à ma reine. »

Isabeau sortit de ses appartements et marcha dans le dédale de couloirs. Ses pas résonnaient sur le sol de marbre. Il faisait nuit, rien n’était allumé. Les serviteurs n’avaient pas pris la peine d’éclairer cette aile du palais. En effet, mis à part Isabeau, Philippe et Élisa, il n’y avait plus personne, presque toute la Cour avait quitté les lieux.

Elle avait trouvé cette conduite honteuse. Fidèle et attachée à la personne royale, jamais elle n’aurait pu oser La laisser seule contre les révolutionnaires qui voulaient donner le pouvoir au peuple.

Au début de la révolution, elle s’était laissée attendrir par le sort des plus démunis, comprenant aisément la terreur d’une mère qui ne parvenait plus à nourrir ses enfants, ainsi qu’en partie les prétentions de cette Assemblée Nationale. Mais jamais elle n’aurait pu penser que cela puisse aller aussi loin. Et elle avait peur que cela empire.

La perte de ses privilèges avait été pour elle quelque chose de terrible. Le château de son mari, situé non loin de la Loire, avait été pillé et brûlé par les paysans. Son mari en était d’ailleurs décédé, son cœur n’avait pas tenu. Portant le deuil de son mari, ainsi que le deuil de toute une noblesse, elle avait décidé de rester à Versailles, bravant les dangers et les menaces des insurgés parisiens.

Fort heureusement pour la France, les députés semblaient opposés aux ardeurs de la foule. Mais pour combien de temps ?

Empêtrée dans des considérations qui la dépassaient, elle arriva enfin devant les appartements de la reine. Elle se présenta aux gardes qui allèrent l’annoncer. Elle se souvint trop tard de l’heure tardive mais Sa Majesté ne semblait pas avoir trouvé le sommeil puisqu’Elle l’accueillit avec bienveillance :

« Ma chère Isabeau, que me vaut ce plaisir ? »

Isabeau se jeta aux genoux de la reine, en pleurs :

« Majesté… je dois…
- Je comprends, ma chère. Relevez-vous. »

La reine aida Isabeau à se relever. Cette dernière sécha ses larmes puis se justifia :

« Ma Reine, je le fais avec un cœur brisé.
- Ce n’est rien, je vous pardonne. Partez tant qu’il en est encore temps. Bientôt, Versailles sera entièrement vide. »

Le regard de la Reine se perdit quelques instants au loin puis revint au moment présent :

« Je suis de tout cœur avec vous. Ayez une belle vie et peut-être nous reverrons-nous un jour.
- Je prierai chaque jour pour vous.
- Priez plutôt pour notre cher royaume. J’espère que la raison triomphera et que nous pourrons enfin retrouver la paix. »

Isabeau s’inclina puis se retira.


L’on sonna dix coups en ce jour de janvier.

Isabeau, son sang noble caché sous des guenilles, regardait avec terreur l’échafaud. Son ombre était projetée sur la foule, comme une menace.

Le citoyen Louis Capet monta les marches en bois, une à une, d’un pas lourd. Il essayait de conserver un minimum de dignité qui incombait à son rang. Rang qu’il n’avait plus.

Isabeau essaya de capter son regard afin qu’il puisse voir un visage ami avant de mourir mais Louis ne fit que contempler son peuple qui hurlait son envie de le voir mort.

Il murmura quelques paroles que seul le bourreau put entendre, la clameur couvrant sa voix.

Isabeau détourna les yeux lorsque la lame s’abaissa. Le silence se fit.

La France n’avait plus de roi.


« Je cherche une certaine… Isabeau Vernadeau. On m’a dit qu’elle était ici. »

Vernadeau était le faux nom qu’employait à présent sa famille. Henri était enfin revenu de Prusse, après plus de dix ans et avait grand hâte de revoir sa sœur bien-aimée.

Le badaud secoua la tête négativement. Henri se crispa. Mais où était-elle ? Elle lui avait pourtant dit qu’elle était là !

Il avisa la vieille demeure située dans la ville de Lyon. Elle semblait vide. Les fenêtres étaient fermées, rideaux tirés. Il n’y avait aucune lumière. Henri s’adossa à la porte puis se laissa tomber à terre de désespoir.

Il ignorait où était la dernière famille qui lui restait. Son monde s’écroulait. Le destin était si cruel. Il sentit une larme couler le long de sa joue.

« Qu’est-ce qu’on a fait, Seigneur, pour mériter ça ? » Se lamenta-t-il.

Une main le secoua et une voix féminine assez âgée retentit :

« Z’avez fini de pleurnicher contre cette porte ? Elle risque pas de s’ouvrir mon brave, le propriétaire est parti.
- … Le ?
- Oui, s’appelle Philippe Vernadeau j’crois. L’est parti avec sa dulcinée on ne sait où. Depuis que sa mère est morte, paix à son âme, il a un peu perdu de son esprit, m’voyez. Du jour au lendemain, il a tout pris et il est parti. »

Henri essaya de digérer ce qu’il venait d’apprendre. La nouvelle de la mort de sa sœur l’anéantit. Savoir que son neveu était en vie le réconforta un temps mais hélas, il était désormais introuvable.

Il se leva bon gré mal gré, chancelant. La vieille dame, qui devait être sans doute la commère de la rue, l’aida à se relever.

« Vous m’avez l’air bien pâlot m’sieur.
- Je… je vais bien, merci.
- Tant mieux, tu as une tâche à remplir, Henri. »

La voix de la vieille dame n’était plus âgée. Elle était intemporelle et teintée de mélancolie. Henri sursauta puis interrogea du regard la vieille dame qui cligna des yeux plusieurs fois d’un air hébété puis reprit :

« Traînez pas ici, m’sieur ! C’pas un quartier où il fait bon vivre la nuit, ça j’vous le dis !
- Mais… Vous avez dit quelque chose, non ?
- Oui, j’viens de parler pour vous dire de vous magner le train si vous voulez pas finir à moitié nu dans un caniveau. Allez ! Du balai !
- Mais… »

Il n’eut pas le temps de protester, la vieille dame disparut en grommelant.


Philippe déballa ses affaires tandis que Bérénice se reposait de ce long voyage.

Ils étaient enfin arrivés en Prusse. Le passage à la frontière avait été houleux mais un avenir meilleur s’annonçait ici. Bonaparte n’arrangeait pas les relations entre les États. Philippe avait quitté la France, plus rien ne le retenait là-bas. De toute manière, rien ne l’avait retenu hormis sa mère.

Il trouva un vieil étui à toile parmi les affaires de celle-ci qu’il n’avait pas osées déballer jusqu’à présent. Il déroula la toile, un vieux parchemin tomba à terre. Philippe se souvint de ce jour de juin, la veille de leur départ de Versailles. Beaucoup de choses avait changé. Il lut la lettre, se rappelant que son oncle était ici, en Prusse.

Le jeune homme poussa un cri de joie. Cet oncle pourrait les aider !

Il entreprit donc d’aller à sa recherche, écumant chaque ville, chaque village. Sa femme, Bérénice, avait bien du mal à suivre le rythme, son état ne le lui permettant que difficilement.

Arrivée presque au terme de la grossesse de Bérénice, Philippe retrouva enfin la trace des Vernadeau.

Leur oncle avait trouvé refuge dans une petite maison de campagne à la frontière entre la Prusse et l’Empire d’Autriche, près de Salzbourg. Elle était modeste mais confortable.

Épuisé par ses recherches, Philippe se hâta de se présenter à son oncle. Cependant, ce ne fut pas lui qui ouvrit mais un homme d’environ trente ans. Philippe fronça les sourcils :

« Je cherche mon oncle, Henri Vernadeau. »

Le visage de son interlocuteur se ferma tandis qu’il annonçait d’une voix sombre :

« Henri Vernadeau est décédé il y a quelques mois. J’imagine que vous êtes Philippe ?
- J’en suis désolé, cette nouvelle m’afflige… Vous lui ressemblez beaucoup.
- Je suis son fils, expliqua-t-il. »

Il s’appelait Henri Vernadeau, deuxième du nom. Il lui expliqua qu’il était le fils illégitime d’Henri Vernadeau, premier du nom, et qu’il avait été élevé ici, en Prusse.

Bérénice tremblait de froid sur le pas de la porte. Elle tomba dans les bras de Philippe qui expliqua avec empressement :

« Elle est enceinte. J’ai… j’ai tout abandonné pour vous retrouver. On a laissé la chambre qu’on avait louée, nous n’avons plus que nous et quelques bagages. J’ai besoin d’aide. »

Henri Vernadeau fils parut soudain se rendre compte de la misère dans laquelle était Philippe et sa femme et les mena à l’intérieur.

La nuit tomba et bientôt, le cri d’un nourrisson à peine né retentit dans la maisonnée. Il allait devenir alors Philippe Fabien Vernadeau et garderait toujours, comme symbole de sa famille et de l’ancien-régime, le portrait qui n’aurait de cesse d’être lié à sa lignée.


De nos jours, repaire de la FIM Delta-34 :

Vernadeau sentit les larmes lui monter aux yeux. Les refouler lui demanda un effort considérable mais il tint bon.

« Je vais appeler mon collègue pour savoir à qui appartient ce blason. Beau travail, Boncoeur, dit-il d’une voix blanche. »

Il alluma son portable et composa un message. Lorsqu’il fut assuré que les deux acolytes étaient certains qu’il l’avait bien envoyé, il le supprima à la place.

Au moment où le message disparut, des éclats de voix retentirent dans l’immeuble. Vernadeau leva la tête, aux aguets. Boncoeur et Hervieux se figèrent. L’agent de la Fondation leur ordonna silencieusement de se taire puis se saisit d’une arme.

Hervieux, haïssant la notion-même de « se battre », s’accroupit pour se cacher derrière une table. Boncoeur se saisit silencieusement d’une chaise, la souleva au-dessus de sa tête et se plaça en embuscade, près de la porte. Vernadeau salua son courage d’un signe de tête puis attendit.

Peut-être qu’il n’y avait rien. Après tout, les autres agents de la FIM étaient postés à l’étage du dessous. Mais Vernadeau avait un mauvais pressentiment.

Après quelques secondes qui parurent durer des heures, la porte s’ouvrit.

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