Au fil du sang : Cœur de Lion (4)
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« La fin d'un monde | Cœur de Lion»

De nos jours, repaire de la FIM Delta-34 :

La porte s’ouvrit. Deux inconnus entrèrent et se ruèrent sur Vernadeau qui tira. L’un d’eux tomba tandis que l’autre était assommé proprement par l’arme de fortune de Boncoeur. Cependant, ce qu’elle ne vit pas arriver fut le troisième homme qui la visait, sur le palier.

« Attention ! » Hurla l’agent de la Fondation.

Vernadeau se jeta sur elle pour la plaquer au sol tandis que l’assaillant tirait un coup de feu silencieux. Il serra les dents, la balle s’était logée dans son bras droit. Boncoeur vit la blessure. Elle grimaça et pria pour que Vernadeau ne fusse pas droitier tout en le remerciant silencieusement.

L’agent de la Fondation, mettant de côté la douleur lancinante qui transperçait son bras, se rua vers l’intrus.

Deux autres encore arrivèrent. Boncoeur se releva tant bien que mal pour les voir se diriger vers le tableau.

« Pas touche au tableau, bande de malotrus ! » Rugit un Hervieux hirsute, brandissant comme seule arme un vieil appareil photo qu’il lança à la tête de l’un des assaillants. Hélas, ce ne fut guère efficace et l’un des deux l’assomma.

Vernadeau se battait du mieux qu’il pouvait mais était en très mauvaise posture. Les assaillants allaient se saisir du tableau. Boncoeur hésita entre le portrait et l’agent mais ce dernier l’avait sauvée. Elle se saisit de l’arme de Vernadeau qui était tombée à terre et visa l’assaillant. Du coin de l’œil, l’agent le vit et s’écarta. Elle tira dans la tête de l’assaillant. Choquée d’avoir tué un homme, Boncoeur ne vit pas celui derrière elle qui l’assomma. La dernière chose qu’elle entendit fut le cri horrifié de Vernadeau.


« Boncoeur ? Nom de Dieu, tu m’entends ? Juliette ? »

Elle avait l’impression que son crâne s’évertuait à se convertir en caisse de résonance. Elle ouvrit les yeux mais ne vit que des ombres floues.

« Je crois que t’as pris un méchant coup à la tête. Cette bande de chenapans ne t’a pas loupée. En plus, ils ont pris le tableau et Vernadeau. Je crois que la police va se ramener. On dit quoi ? On va faire quoi ? Ou peut-être qu’ils viendront pas. Ça fait une heure. Il n’y a pas de voisins ici ? Peut-être qu’ils ont l’habitude qu’il y ait du grabuge ici… Si seulement cette Fondation pouvait se bouger le fessi-
- Chut.
- Pardon, Juliette. Quand je suis bouleversé, je parle, je parle… Oh ma tête, je crois que j’ai une bosse.
- Bordel, tais-toi ! » S’exclama-t-elle.

Elle grimaça. Le son de sa propre voix martela son crâne. Un long gémissement plus tard, elle se redressa. La tête lui tournait encore mais elle tint bon tandis qu’Hervieux continuait son monologue :

« Peut-être un groupe d’intérêt. Peut-être un ennemi ? Un ennemi avec des moyens. Fichus intrus, j’espère qu’ils ont pas touché à la toile. Ils savent pas respecter l’art, ces gredins. »

Boncoeur, lorsqu’elle put à peu près penser correctement, vit qu’Hervieux était en réalité en état de choc. Il n’avait pas l’habitude de la violence. Les seules fois où il avait un regain de courage – ou de stupidité – c’était uniquement lorsque la « vie » d’une œuvre d’art était en jeu. Cependant, le contrecoup était rude.

Pour Boncoeur aussi.

Elle retint une soudaine envie de vomir. Elle avait tué un homme. D’une balle en pleine tête. Et Vernadeau…

« Ils ont enlevé Vernadeau ? »

Aucune réponse. Hervieux continuait son monologue. Il se leva d’un bond et fouilla dans les affaires éparpillées sur le bureau, marmonnant, telle une rengaine :

« Il est là. Si, il est là. Il est forcément là. Il doit être là.
- Hervieux ! »

Le cri de Boncoeur secoua l’expert en art d’une cinquantaine d’années qui semblait en avoir plus de soixante. L’œil hagard, il observa Boncoeur en silence puis répondit après un temps de latence :

« Oui ?
- Vernadeau n’est plus là ?
- Ces fripouilles l’ont enlevé.
- Qu’est-ce qu’on fait ? » Demanda Boncoeur, d’une voix peu assurée.

Tous deux étaient sous le choc, effrayés, se demandant ce qu’il fallait faire. Les mains de Boncoeur se mirent à trembler. Elle les cacha mais trop tard, Hervieux le vit. Il la prit dans ses bras dans un élan paternel.

Il sentait l’eau de Cologne et le vieux papier. Un mélange qui n’était pas sans lui rappeler son père. Un père qu’elle n’avait connu que partiellement, il était toujours parti en voyage d’affaires. Cela faisait bien longtemps qu’elle ne les avait plus revus, lui et sa mère. Elle avait été trop prise par ses études puis ensuite, entraînée par Hervieux, elle n’avait pas eu le temps de les revoir.

Et maintenant, elle risquait sa vie et mourrait certainement si elle continuait ainsi. Mais Vernadeau lui avait sauvé la vie, elle était son obligée. Et de toute manière, Hervieux ne voudrait jamais abandonner le tableau et elle n’allait tout de même pas le laisser seul.

Après quelques minutes de silence, Boncoeur se dégagea. Hervieux lui lança :

« Tu as une mine affreuse.
- Toi aussi. »

Elle lui sourit faiblement puis toussota pour masquer sa gêne. Il n’avait jamais été aussi chaleureux avec elle. Et bon Dieu… L’avait-il appelée par son prénom quand elle était à terre ?

Hervieux ne se préoccupait déjà plus de Boncoeur et se tourna à nouveau vers le capharnaüm qui prenait place sur la table.

« Je suis sûr qu’il est là.
- Quoi ?
- Le parchemin ! »

C’était Vernadeau qui l’avait tenu en dernier. Boncoeur le chercha avec Hervieux. Il devait être tombé dans la mêlée, avait dû rouler ou…
Boncoeur fouilla dans ses poches et sentit un morceau de papier. Elle le sortit. C’était le parchemin.

« Mais qu’est-ce que… »

Vernadeau avait dû le lui glisser à un moment donné. Ainsi donc il savait qu’il allait se faire kidnapper et espérait que les deux acolytes trouvent l’origine du tableau avant les assaillants. Du moins, c’était ce que Boncoeur devina.

« J’imagine qu’il faut attendre la Fondation.
- Je ne sais même pas si elle a été prévenue. » Remarqua Boncoeur.

L’attaque avait duré peu de temps et cela faisait maintenant une heure qu’elle avait eu lieu.

« Il faut peut-être les prévenir ? Peut-être qu’elle saura qui a fait ça et qu’elle pourra nous aider ?
- Je ne leur fais pas confiance. » Répondit-elle.

Hervieux non plus avait du mal à porter sa confiance sur une organisation dont il ne connaissait presque rien. Boncoeur enchaîna :

« On ira plus vite à deux.
- On y va alors ?
- On y va. »

Ils prirent le parchemin et quelques affaires. Ils ne trouvèrent pas d’armes ce qui fit grimacer Boncoeur qui aurait aimé avoir de quoi se défendre. Finalement, au bout de dix minutes, ils sortirent.

Ils s’attendirent à voir un véritable carnage mais il n’en fut rien. Tout était propre. Aucune trace de sang, de bagarre. Rien.

« Eh ! Vous là ! Oui ! Vous ! C’est vous les gugusses du dernier étage ? »

Ils sursautèrent tous deux puis se tournèrent vers la voix qui avait retenti. Une vieille dame attendait sur le palier du dessous, agitant frénétiquement une spatule de cuisine :

« Je vais vous apprendre moi à vous battre juste au-dessus de moi ! Heureusement que ces charmants jeunes hommes vous ont calmés. Bande d’enragés ! »

Hervieux et Boncoeur, blêmes et encore un peu sonnés, se regardèrent, haussèrent les épaules puis avancèrent vers la vieille dame :

« Des jeunes hommes ? Demanda Hervieux.
- Ouais, ceux qui vous ont dit de la fermer. Si vous êtes pas capable d’élever correctement votre fille, faut la tenir en laisse.
- Je n’y manquerai pas. » Dit-il d’un ton froid.

Il saisit Boncoeur par le bras et l’entraîna vers la sortie. Cette dernière fusilla du regard la vieille dame qui continuait à agiter sa spatule dans l’espoir vain d’être intimidante.


Ils avaient trouvé refuge dans l’appartement de Boncoeur. Ce dernier, moderne et bien équipé, contrastait avec l’ancienne cache.

« Bon, si on récapitule calmement…, commença Hervieux tout en s’asseyant en tremblant sur un fauteuil du salon.
- Si on récapitule, les connards qui nous ont surpris ont kidnappé Vernadeau, ont volé le tableau et ont fait en sorte de couvrir leurs traces. La Fondation n’a pas été prévenue, tous les agents de la FIM sont morts, il ne reste plus que nous. »

Hervieux encaissa difficilement le choc provoqué par ce résumé macabre. Boncoeur lui tendit un verre. Il bougonna :

« Tu sais bien que je ne bois jamais de ce liquide de Satan.
- C’est de l’eau. »

Elle lui tendit aussi un cachet d’aspirine qu’il avala sans broncher. Tandis que le médicament faisait effet et que Boncoeur avalait le sien, il se mit à réfléchir :

« La Fondation est du genre prompte. On parie combien que Vernadeau n’avait pas envoyé de message à son collègue pour l’identification du blason ?
- Rien du tout, je l’avais deviné depuis un petit bout de temps.
- J’imagine qu’on va devoir se débrouiller pour ça aussi. Même si je me demande encore pourquoi je m’évertuerai à aider ce Vernadeau qui n’a fait que nous mentir.
- Parce qu’il nous fait confiance, parce que je lui dois la vie et parce qu’un tableau est en jeu. »

Si Hervieux avait conservé un œil sceptique à l’annonce des deux premières raisons, la dernière fit mouche.

Boncoeur, devant le mutisme de son acolyte, décida de commencer les recherches qui n’avaient été que trop retardées.

Après quelques heures où elle apprit à décrire un blason selon la science héraldique, elle trouva enfin ce qu’elle cherchait.

« J’ai toute la généalogie, viens voir ! »

Hervieux se leva puis se plaça derrière elle :

« Les… Delion ?
- Ils sont venus avec Catherine de Médicis à la Cour du roi de France. Henri II en ce temps-là si je ne m’abuse, expliqua-t-elle.
- Descends un peu, on aura peut-être des descendants qu’on pourrait aller interroger. »

Boncoeur s’exécuta. La branche principale avançait dans le temps jusqu’à ce qu’elle s’arrête à la Révolution française, fin de la lignée et commencement d’une nouvelle. Ou était-ce la même avec un nouveau nom ? Nom qui était…

« Bordel de merde…, jura-t-elle.
- Fichtre, jura-t-il. »

Le nom de Vernadeau venait de s’afficher sur l’écran.


Palais du Louvre, 23 août 1572 :

« On a tenté de tuer l’Amiral ! »

Richard Delion sursauta :

« Diantre, François, si vous vous évertuez à faire irruption dans mon dos à chacune de vos interventions, vous allez finir par avoir raison de mon vieux cœur.
- Mais… Monseigneur… »

Richard fit taire les futures excuses d’un regard puis saisit enfin les paroles de son plus loyal serviteur :

« Qu’avez-vous dit ?
- L’Amiral, seigneur. Coligny. »

Richard leva les yeux vers le ciel puis haussa les épaules :

« J’imagine que d’aucuns diront que notre Seigneur ne supportait plus les bravades des hérétiques.
- Certainement pour venger la mort du Duc de Guise, remarqua François.
- Ne dites donc point de sottises, ironisa Richard. Allons donc… Jamais de bons catholiques ne se livreraient à un tel acte… Est-il encore en vie, tout du moins ?
- Oui, seigneur.
- Si j’étais à sa place, je partirais loin de la Cour… Loin de Paris en réalité. Si une bouche indiscrète pouvait bien le lui dire…
- La Régente n’apprécierait pas et on dit que Sa Majesté est déjà à son chevet, rétorqua un François blême.
- La Régente, j’en fais mon affaire. Je n’ai pas envie d’avoir une guerre civile sur les bras. Qu’elle se garde sa jalousie mal placée ! Elle va finir par obtenir un bain de sang si elle ne met pas un terme à ces exactions. » Répondit Richard d’un ton sans appel.

François s’inclina avec déférence puis alla au chevet de Coligny.

Richard s’assit lourdement sur un siège puis fixa un tableau au mur :

« Maria… si j’avais su que notre Catherine allait être sur le point de brûler tout Paris par jalousie, jamais je ne l’aurais suivie…
- A qui parlez-vous, Père ?
- Je parle seul, mon enfant. Venez donc sur mes genoux. »

Une adorable petite tête blonde du nom de Louis s’exécuta. Lorsqu’il fut à sa place, Richard le regarda pensivement puis demanda :

« Dites-moi, où est votre mère ?
- Elle m’a dit de vous dire qu’elle était partie chercher de nouveaux vêtements. »

Richard grimaça. Cette excuse n’était qu’un code entre elle et lui. Elle était en réalité parmi les pauvres huguenots. Sachant que Paris était en ébullition, la nouvelle ne l’enchantait pas, au contraire. Mais elle avait toujours été d’un naturel généreux et n’aimait pas les persécutions auxquelles se livrait sans vergogne le parti catholique dirigé par les Guise.

« Je vais demander à ce qu’on l’amène ici le plus vite possible. Entre ces murs, elle ne risque rien.
- Pourquoi dites-vous cela, Père ?
- Parce que des personnes risqueraient de lui faire du mal. Sachant cela, c’est le devoir de son époux de la protéger.
- Moi aussi, je protégerai une belle dame un jour ? »

Richard se mit à rire doucement :

« Oui, mon fils. Un jour… Maintenant, allez avec votre gouvernante, j’ai à faire. »

Louis se laissa glisser à terre puis courut vers la porte. Richard toussa. Son fils se mordit les lèvres puis se retourna :

« Je vous aime, Père.
- Moi aussi. »

Il fit une petite courbette puis s’en alla.

Richard se leva d’un bond puis ouvrit une autre porte qui menait à un petit salon. Il ne fit que dépasser sa tête et ordonna d’une voix pressante :

« Philippe ? Allez me chercher madame, de suite ! Prenez donc Charles et Robert avec vous, vous ne serez pas trop de trois. Faites vite !
- Bien, monseigneur. »

Richard referma la porte puis se dirigea vers les appartements de la Régente, non sans un dernier regard attristé vers le tableau. Il fallait à tout prix calmer les esprits.


« Si Sa Majesté pouvait considérer l’utilité de mettre un terme aux hostilités en éliminant les chefs protestants qui sapent son autorité…
- Devrais-je faire cela ? Massacrer une partie de mon peuple ? »

Le Duc de Nevers baissa les yeux et s’inclina avec déférence :

« Sire, je ne parle pas de massacrer une partie de notre bien-aimé peuple, mais juste d’éliminer quelques chefs protestants afin d’enterrer cette agitation intolérable. »

Le jeune roi, Charles IX, jeta un œil vers le Duc d’Anjou, son jeune frère qui n’osait prendre la parole :

« Je veux votre avis sur cette triste affaire, mon frère. »

Ce dernier sursauta comme si on l’avait piqué puis répondit :

« La question est épineuse mais à votre place, mon roi, mon frère, je sacrifierais quelques vies pour la paix du royaume, sauf bien entendu celle des princes du sang. Cela va de soi.
- Considérez cela comme une justice extraordinaire, insista le Duc de Nevers qui parla sans invitation.
- Le roi ne vous a pas autorisé à parler de nouveau. » Tonna la Régente qui était demeurée silencieuse depuis le début du Conseil étroit.

Le roi ne dit mot mais parut se souvenir qu’il avait sa mère parmi les membres du conseil. Il se tourna vers elle avec réticence mais aussi avec empressement, sa mère avait toujours été de bon conseil mais hélas, il connaissait d’avance son avis sur le sujet. Il lui demanda cependant :

« Et vous, Mère ?
- Cela est nécessaire. »

La décision fut alors prise.


Richard était arrivé trop tard. Il avait eu beau supplier la Régente puis le roi, il ne pouvait le faire avec plus d’insistance car on l’aurait alors pris pour un traître. Retranché dans le Palais du Louvre avec sa femme et son fils, il assistait impuissant à l’exécution des ordres royaux. Nombre de ses amis, nobles protestants, avaient été menés hors du Palais pour être exécutés. L’Amiral avait été défenestré. Il pleurait leur mort en silence d’autant plus que François lui avait fait part du traitement à leur égard. Leurs corps avaient été dénudés et jetés dans la Seine, quelle infamie !

« Monseigneur…
- Qu’y a-t-il ? Il se fait tard, mon bon François.
- Le massacre continue.
- N’ont-ils pas éliminé tout ceux qui devaient l’être ?
- Si, mais… »

François le regardait d’un air penaud. Richard tonna :

« Parlez ! Je vous l’ordonne !
- Ils continuent. Ils massacrent tous les protestants de la ville. »

Élisabeth, femme de Richard, poussa un cri d’effroi. Richard se signa puis murmura :

« Que Dieu nous pardonne… »

Soudain, l’on sonna le tocsin près du Palais. Puis tour à tour, les églises sonnèrent. Le son macabre emplit l’air. Tous frissonnèrent.

Élisabeth pleurait et priait, agenouillée sur le sol froid de la chambre. Richard regarda le tableau comme s’il s’y accrochait, tel un naufragé s’agrippant à une pauvre planche de bois à la dérive. François partit, en quête d’autres nouvelles mais rien ne changea jusqu’à l’aube.


Le roi se tenait devant les Parlementaires, assis sur le lit de justice, prêt à endosser la responsabilité de ses actes.

Trois jours. Trois jours de massacre. Il avait tout fait pour l’arrêter mais il avait été impuissant face à une colère enracinée depuis plusieurs années. Il inspira puis ouvrit la bouche, prêt à accomplir son devoir.

« Coeur de Lion | Maria Magdalena»

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