Au Delà De L’Écran Noir
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~ À tout(e) artiste, anartiste et autre saltimbanque qui se respecte




~§ Prologue §~



Le soleil se levait lentement sur le Bronx, signant le début d'un nouveau jour. Sa caresse chaude vint traverser la fenêtre au second étage du 19, Beverway Street, et réveilla Clarence. Le vieil afro-américain mit peu de temps à sortir de son lit grinçant et inconfortable, avant de se diriger vers le lavabo où il fit une toilette sommaire, constituée principalement d'eau fraîche et ruisselante. Il enfila ensuite son costume, dont les imperfections et quelques fils s'en détachant éveillaient les sens de ses vieilles mains rugueuses, puis sortit de la pièce, le parquet vermoulu grinçant sous ses pas.

Il alla se faire un café, estimant et soupesant les grains qui glissaient entre ses doigts pour finir dans le moulin à café. Il le fit tourner avec une énergie peu commune pour son âge, sentant les vibrations à chaque craquement sous les mâchoires d'acier cabossées de la vieille machine en bois vermoulu, avant de faire distiller la poudre dans le percolateur qui sifflait paisiblement. Une fois le chaud breuvage achevé, il alla s'asseoir dans le fauteuil de cuir rugueux et s'imprégna un instant des fragrances douces et amères que dégageait les vapeurs tièdes de la tasse brûlante. Il la posa sur la grosse table basse aux multiples imperfections. Puis il entraîna sa main vers la droite pour attraper le bras d'un tourne-disque, qu'il posa délicatement sur le vinyle solitaire qui s'y trouvait, non sans avoir au préalable mit l'appareil en route.

La contrebasse se mit à sautiller tranquillement, montant vite avant de redescendre en battant le rythme, suivie de près par la basse, plus entreprenante et volubile. Alors arriva avec légèreté le piano, limpide et résonnant, qui entreprit pour un temps de prendre le pas sur les deux instruments à cordes qui lui avaient préparé le terrain. Ceux-ci lui cédèrent volontiers la place, continuant modestement de leur côté à converser en rythme. Mais voilà que le saxophone rejoignit la fête, et bien que son excentricité retentissait dans ses tons et ses notes bruyantes et irrégulières, il ne parvint pas à tenir tête au piano qui reprit ses accords de plus belle, et s'effaça donc peu à peu pour se limiter à quelques complaintes singulières de temps en temps.

Mais soudain, annoncée par un scintillement régulier de cymbale, fit son apparition la trompette à coulisse, ainsi que ses consoeurs qui n'avaient de coulisse que la cachette où elles attendaient patiemment que le piano baisse sa garde. Lui tombant à trois dessus dans une vibration formidable et royale, appuyées par la batterie qui venait de laisser tomber les scintillements pour les flamboiements, le piano ne put que frapper une dernière fois ses cordes avec rage avant de se murer dans un mutisme complet. La mascarade dura ainsi quelques temps, la coulisse coulissant plus que les trompettes tempêtant, celles-ci s'étant infligées la sourdine pour ne pas surenchérir sur leur chef de chœurs. Soudain, laissant ce dernier sans voix, les sourdines tombèrent et les cymbales grondèrent, et alors que la contrebasse et la basse se perdaient sur un nouveau rythme, distraites par ce retournement, les trompettes se lancèrent chacun leur tour sur un solo improvisé, se répondant, semblant se disputer pour un quelconque motif.

Ce n'est que quand elles mirent ensemble un terme à cette discussion puérile sur un dernier éclat de voix commun que le piano reprit avec méfiance. Comme pour lui donner du courage, une voix différente de toutes les autres s'éleva alors, l'accompagnant avec justesse. Une voix humaine, faisant glisser les mots et maniant la mélodie, si bien qu'on eût fini par croire que ce fut elle qui la dirigeait. Une voix féminine, maternelle, qui accordait et suivait les autres instruments comme ses enfants, tantôt ferme et agressive, tantôt douce et mélancolique. La mélodie continua ainsi, on s'y perdit, et les chœurs vinrent nous enfoncer plus profondément dans la musique, effaçant petit à petit le monde…

Clarence Stein posa sa tasse de café froid. Il le préparait par principe, mais le buvait rarement. Il pris soin de mettre le tourne-disque à l'arrêt, resserra son col et déplissa son costume. Il effleura la montre au verre brisé pour connaître l'heure et sortit de son taudis avec droiture. Il descendit avec prudence les escaliers et sortit dans la ville qui s'animait lentement sous la lumière matinale. Mais de lumière, il n'y en avait jamais eu pour Clarence Stein, septuagénaire aveugle se dirigeant d'un pas ferme vers le Gran Oliver Theater.



~§ Acte I §~



Le Gran Oliver Theater n'avait plus accueilli aucun spectacle depuis des années, malgré une tentative risquée de le reconvertir en cinéma, ce qui n'avait pas rencontré un franc succès. La façade était plus que délabrée, dur de croire que quiconque aurait voulu s'aventurer dans la vieille bâtisse. Le vieil homme s'engouffra dans le lieu en poussant les portes écaillées, passa devant l'ancienne billetterie ainsi que le bar et rentra dans l'unique salle. Il fut accueilli par une atmosphère âcre et poussiéreuse ainsi que par une voix, qui l'interpella d'en bas, se réverbérant sur la scène :

- M'sieur Stein ! Z'ètes bien matinal dit' donc !

- Jimmy, un peu de tenue devant notre ami, il se lève à l'heure qu'il veut.

- Finissez le petit déjeuner, c'est rare qu'il y en ait autant, Everet va râler s'il y a des restes.

Jimmy, Alphonse et Annita. Clarence descendit lentement les marches de la salle, caressant les sièges de velours. Les autres devaient déjà être au travail, se disait-il. Les braves petits.

La troupe de comédiens Oblique&Co était gardienne du théâtre, ce dernier leur faisant office de quartier général. Ses membres étaient talentueux, soudés et complémentaires, sans aucun doute. Du peu qu'en savait Clarence, le petit groupe maîtrisait des formes d'art sortant de l'ordinaire, suffisamment pour qu'un groupe d'artistes dangereux viennent les solliciter. Préférant l'art impossible à l'anart anormal, ils avaient fui et s'étaient cachés dans ce quartier du Bronx, à l'abri des regards envieux de leur art merveilleux. Il n'arrêtèrent pas pour autant d'exercer leur art, mais sans public, cela perdait de sa saveur.

C'est dans ce quartier où personne n'écoutait personne que Clarence, qui ne pouvait qu'écouter de par sa cécité, avait surpris quelques conversations en passant devant le théâtre. Clarence étant un vieil homme profondément ennuyé au quotidien, il était repassé plusieurs fois devant le Gran Oliver Theater, avait fini par rencontrer quelques membres de la troupe, puis avait sympathisé avec eux. Il passait presque tous les jours, cela lui faisait un peu de compagnie. Ce n’était que récemment qu'Everet, le metteur en scène et co-fondateur de la troupe, lui avait fait part de son projet un peu fou et ambitieux.

- Everet est dans la loge de droite, si tu le cherches, sinon viens donc prendre le repas avec nous, il risque d'y avoir des restes de toute façon.

On entendit alors l'intéressé sortir des coulisses en repoussant les rideaux sur son passage.

- Quid ? On m'invoque ? Ah ! Clarence, bien le bonjour mon ami ! Ne perdons pas de temps… À moins que tu souhaites te joindre à eux ? Pour ma part je n'avais pas faim, prenez donc ma part ! Tiens, Annita, mets lui une part de côté pour après notre affaire !

- Je vous assure, Everet, je n'ai pas tant faim.

- Pas de problème, Clarence, ce sera pour plus tard ! Venez à l'étage, j'ai quelque chose à vous montrer, Frank et Lily sont déjà au travail.

Clarence salua rapidement les trois membres d'Oblique&Co qui terminaient leur repas. Il sortit de la salle et prit les escaliers grinçant et précaires derrière le chef de troupe, qui faisait claquer ses talonnettes en fredonnant de façon excessive. Arrivés en haut, il passèrent un couloir avant d'entrer dans une salle sans écho, le sol recouvert d'un lino caoutchouteux. Le vieil homme savait à peu de chose près à quoi s'attendre, depuis le temps qu'Everet lui en parlait.
Manquant de se prendre les pieds dans un pan de lino décollé, il s'assit à la suite de son interlocuteur sur une chaise en osier bancale.

- Bien ! Tu n'es pas sans savoir que ça nous plairait de remettre ce théâtre en état, n'est-ce pas ? Et je t'ai déjà parlé de mon projet de cinéma immersif ? Tu sais, nous permettre de vivre un film comme si on y était ? Avec une telle possibilité, on pourrait jouer nos spectacles en montant des effets spéciaux spectaculaires et à bas prix, tenant bêtement sur une bobine ! Ou bien les enregistrer et les diffuser, pour faire de la publicité au théâtre ! Peu importe ce qu'on en ferait, ça n'est pas ça le mieux.

- Allons-bon ! Je sens bien que vous jubilez, Everet, mon garçon… Vous voulez me donner la vue, n'est-ce pas ? Je ne suis pas si bête que j'en ai l'air, depuis le temps que vous m'en parlez.

Everet Chatterton se leva dans un grincement de chaise et le prit par les épaules.

- Je vous ai déjà dit que vous étiez exceptionnel, Clarence Stein ? C'est pour ça que la troupe vous apprécie, vous n'avez pas de jugement de valeur, vous n'êtes pas effrayé par l'inconnu et l'anormal. Il faut bien que l'on vous récompense, c'est la moindre des choses.

- Ma perception du monde y joue peut-être un rôle, vous savez. J'ai eu toute ma vie pour y réfléchir. J'ai entendu bon nombre de choses sur lesquelles je ne pouvais mettre de concepts, vous savez ? Les couleurs, ou les espaces dans une moindre mesure, quand ils dépassent certains seuils. Des choses que je ne peux pas comprendre, il n'y a que ça, alors je ne suis pas à deux ou trois irrégularités près.

- Vous êtes brillant, Clarence, vous comprenez très vite. C'est effectivement une affaire de perception.

- Que voulez-vous dire ?

- Dans votre cas, il s'agit d'un défi on ne peut plus complexe, car comment vous faire voir quand vous ne pouvez pas ? Je suis donc parti de ce problème de perception. Je me suis renseigné, et suis tombé sur une théorie intéressante sur votre condition.

- De quoi s'agit-il ?

- Certaines recherches sont parties du principe que puisque vous ne pouviez voir, les zones du cerveaux qui se chargeaient naturellement de cette fonction ont été progressivement prises en charge par d'autres fonctions, d'autres de vos sens par exemple.

- C'est assez improbable, le cerveau ne doit pas fonctionner comme ça.

- Raaah… Ne soyez pas septique comme ça ! Un petit test, dites-moi combien de personnes sont présentes dans cette pièce.

- Et bien… A priori, vous et moi, assis sur ces chaises, Frank dans un coin derrière, qui semble brancher des raccords de projecteurs, et mademoiselle Anders qui… serait-ce du satin, mademoiselle ?

L'intéressée leva les yeux de son ouvrage un instant, et verbalisa une rapide approbation.

- Ah, je ne doute pas qu'elle sera magnifique. Tout ça ne me dit pas où vous voulez en venir, Ev…

- Vous n'avez pas regardé.

- Pardon ? Bien sûr que non, comment…

- Vous êtes rentré dans cette pièce, avez esquivé la table, contourné les trois caméras et leurs fils, avez trouvé la chaise et vous êtes assit sans un tâtonnement. Puis vous avez entendu et situé Frank qui raccordait un projecteur et Lily qui cousait un rideau en satin. Un projecteur et du satin. Personne d'autre n'aurait pu être plus précis, même en voyant. J'ai bandé les yeux de toute la troupe et leur ai fait faire le parcours hier soir. Heureusement que Frank était là pour rattraper son matériel.

Clarence entendit le technicien lâcher un rire jaune et grommeler en soupirant. L'aveugle prit un temps pour réfléchir à ce que cette découverte impliquait.

- Bien, soit, admettons… Mais du coup, cela risque d'être plus compliqué, si ma… zone de la vue est inexistante.

- Bien au contraire ! Pour ma part, je suis persuadé que la zone ne peut disparaître complètement, et comme elle est exploitée par les autres sens, me vient alors naturellement l'idée de tous les solliciter.

- C'est-à-dire ?

- Ce que je souhaite essayer, c'est de solliciter tout tes sens à la fois pour stimuler cette zone morte, et nos compétences feront le reste. Tu peux me rappeler les détails techniques, Frank ?

Frank Stajano se leva, abandonnant ses câbles, et se rapprocha des deux individus, l'odeur de sa cigarette s'amplifiant.

- Ce qui va se passer, mister Stein, c'est que je vais vous poser ce casque d'électrodes que j'ai récupéré d'un vieux copain de l'université, un gars qui travaille dans le médical. Ce casque va relever l'activité de votre cerveau, et mon logiciel va traiter les données. Il fonctionne par extrapolation et différenciation des signaux, puis en lissant les données par rétro-ingénierie quantique, enfin je vous passe les détails. Puis le logiciel va créer une image mémétique à partir des résultats, bon, a priori ça ressemblera à un genre de brouillon d'angles en noir et blanc, mais c'est après que ça devient intéressant. Une fois que toutes les images seront sorties sous forme de bobine de film, on passera ça sur un projo qu'on a récupéré sur le marché noir. Ce truc m'a coûté une blinde, c'est de la pure technologie anormale, de la qualité sans danger. Elle devrait pouvoir diffuser la bobine grâce au bricolage d'Annita, et potentiellement vous permettre de voir ce qui se passe dessus.

- Je ne suis pas bien sûr d'avoir tout compris, mais je te fais confiance.

- En clair, votre rôle sera de toucher le décor dans ses moindres détails, de le sentir, de vous focaliser sur les mouvements, et en vous concentrant du mieux possible. Tout le système retranscrira les sensations en images.

Clarence fronça les sourcils et balbutia avec confusion :

- Enfin bon je… je veux dire, je… je ne vais quand même pas aller palper chaque acteur en permanence, cela friserait l'indécence, tout de même ?

- Ne vous en faites pas ! Cela se fera sans acteurs, nous prendrons une poupée et feront un petit court-métrage image par image, pour vous donner le temps d'être attentif à chaque moment du tournage. Je ne vous cache pas que cela risque d'être assez long, et… bien que je soit convaincu de votre grande patience, je ne tiens pas à vous faire perdre votre temps.

Il fallut peu de temps à Clarence Stein, septuagénaire à la routine inintéressante, pour donner sa réponse. Il se leva en riant, et fit son plus beau sourire au gérant du théâtre.

- Allons-bon, je serais ravi d'avoir un peu compagnie quotidienne et de vous aider à réaliser cette prouesse. Votre bonté me touche, mes amis, j'accepte volontiers !

Il sentit le gérant auto-proclamé du théâtre lui serrer vigoureusement et chaleureusement la main et se confondre en remerciement, ainsi que le technicien se remettre au travail, l'odeur de sa cigarette flottant un instant dans les airs avant de s'éloigner.



Clarence sentit qu'on lui passait le casque d'électrodes et qu'on l'ajustait pendant qu’Everet Chatterton lui donnait une dernière fois les consignes.

- Prenez bien le temps de toucher, il nous faut le plus d'informations sensorielles possibles. Prenez aussi garde à ne rien faire bouger entre les coups, et soyez concentré sur votre ressenti entre chaque prise d'images, attentif aux différences.

- Compris, compris.

- Alors vous pouvez y aller.

Le vieillard avança ses mains tremblantes avec délicatesse vers le diorama. Il tomba directement sur une commode en bois dont les rainures avait été partiellement comblées par un verni léger, sûrement à base de colle, qui lui donnait un aspect de bois ciré. Il prit le temps de passer ce qu'il pouvait de son doigt sous le bord de celle-ci, remarquant qu'il était délaissé par ce verni à l'aspect de cirage, puis le laissa descendre pour découvrir des gravures assez basiques. Marquant la présence du panneau en bois qui fermait ce coté-ci de la commode, elle formait une tranchée rectangulaire sur sa face, descendant tantôt droite et remontant tantôt courbe.

Plus il explorait la scène avec douceur, plus il la visualisait avec détails dans son esprit. Cela était déjà un grand pas en avant pour ses sens, il n’avait jamais pu percevoir un lieu avec autant de précision, et il trouvait ce travail fascinant de minutie et de justesse. Il continua l'exploration sur les autres faces, tombant à la fois sur la serrure de la commode et une paroi. Il porta sa concentration sur le mur de carreaux en émail lisse et froid, losanges en quadrillage serrés et liés entre eux par un mortier imperceptible… non, par des joints en caoutchouc. Il fit glisser ses doigts pour appréhender l'ensemble du motif, puis revint vers la serrure, dont la clef dépassait. Il pouvait la faire tourner, sentir les moindres détails des bords de l'ouvrage métallique ainsi que les minuscules vis.

- C'est bien, vous prenez votre temps.

- Je suis surtout admiratif du travail de Miss Anders.

- C'est tout à votre honneur ! Disons en effet qu'elle a des méthodes d'une redoutable efficacité pour ce qui est des accessoires et de la costumerie.

- Mais là c'est du modélisme, j'en ai fait un peu étant jeune, et permettez-moi de vous dire que c'est du grand art de précision, cette scène.

Il continua ainsi sur le sol, frôlant un parquet vermoulu sur lequel il trouva des bouteilles en verre sur lesquelles étaient collées des étiquettes qui devaient présenter leur contenu. Elles étaient collées au sol, ainsi et fort heureusement il n'en fit pas tomber une seule. Il lui semblait, à leur aspect cabossé ainsi qu'à leur goulot métallique et tranchant, qu'il devait s'agir de limonade.

- Ah ! Oui tiens, apporte-moi la limonade, Lily, s'il-te-plaît.

Clarence entendit des déplacements, sans se déconcentrer pour autant.

- Tenez, ouvrez la bouche et goûtez celle-ci, a-t-elle bon goût ? Si on peut lier le plus de sensations ensemble, c'est le mieux.

Le vieil homme ouvrit la bouche, et sentit le goulot en verre froid que l'on portait à sa bouche. Coula ensuite, un peu plus fraîche, la fameuse liqueur citronnée qui frétillait sur ses papilles, telle un torrent foisonnant qui roulait dans sa gorge, réveillant celle-ci et apportant de nouvelles données au logiciel de Frank. Une fois cela fait, ils se remirent au travail, subjugué par cette toute nouvelle palette de sensations issues de sa concentration admirative.

Il trouva une table dont il mémorisa l'emplacement, puis se ravisa, se disant qu'il serait préférable de connaître le lieu dans sa globalité. Il longea donc les murs et le fond du diorama, trouva une fenêtre aux rideaux de dentelle et un lit moelleux au sommier qui grinça faiblement à son contact. La scène devait bien faire un demi-mètre de large pour une trentaine de centimètres de profondeur, et tout autant de hauteur de plafond. Il continua ainsi jusqu'à ce dernier, où une lampe à l'abat-jour pyramidal en tissu était suspendue.

- 'Tention à la lumière, mister Stein.

Il se détourna de la lampe pour revenir à la table. Il s'agissait d'une table ronde à un pied, lequel se tenait sur trois branches. Il prit soin de les palper et de remonter la colonne en visualisant la forme de celle-ci. Rétrécissement, encoche, boule, deux nouvelles encoches d'affilée, plus étroit rétrécissement, inversion, partie bombée, rétrécissement, plateau. Il estima la largeur de la table et s'affaira ensuite à deviner son contenu. Il trouva un manuscrit sur la table, d'à peine plus de deux centimètres de large, à la quatrième de couverture collée sur le bois. Cela ne l'empêcha pas d'en feuilleter le contenu. Il devina une écriture à ce que lui renvoyait le relief atypique du papier.

- Qu'est-ce qui est écrit ?

- …Et bien, as-tu déjà… lu beaucoup de pièce de théâtre ?

Il se retourna vers la jeune fille sans lâcher le manuscrit de son ongle, souriant devant sa naïveté.

- Oh ! Excuse-moi, bien sûr que non, pardon, je… Eh bien, en as-tu déjà été en voi -enfin je veux dire, bien sûr… tu vois ce que j -oh pardon, encore une fois, je suis désolé…

- Ha ha ha ha ! Pas de problème, je m'amuse plus que je ne m'offense. Voyons-voir… Je me souviens, une fois, une drôle de pièce à propos d'un roi italien qui se vengeait d'une tentative d'assassinat… Cette pièce m'avait laissé une drôle d'impression, et puis elle était terrible. J'ai entendu dire en sortant qu'il s'agissait d'une adaptation libre, et que dans l'original le roi mourrait dès le début de la pièce… La metteuse en scène était un peu timbrée, semblait-il…

- Et bien, imagine qu'il s'agit du texte de cette pièce, si tu t’en souviens un peu bien sûr…

Clarence se retourna et feuilleta lentement la reproduction en s'attardant sur le relief du papier avec une concentration visible qui figeait ses traits. L'opération dura au moins cinq minutes. c'est au terme de ces cinq minutes, en refermant le livret, qu'il tomba sur une main.

Intrigué, il remonta le long de celle-ci, pour tomber sur des manches bouffantes en dentelle épaisse. Il pris le temps de détailler le personnage inconnu. Celui-ci portait apparemment un costume du dix-septième siècle assez caricatural, tel qu'il avait pu déjà trouver dans la costumerie du Gran Oliver Theater. C'était pour sûr un homme d'âge moyen, avec une légère barbe et des traits sévères, la tête relevée vers le ciel.

- Comment diable avez-vous retranscrit cette texture de peau ?

- Oh, ça n'est pas si parfait. C'est qu'une bonne couche de silicone, comme pour les joints entre les carreaux.

- C'est remarquable…

- C'est surtout assez solide pour que tu puisses toucher sans crainte, renforcé avec du métal et du bois.

Clarence s'attarda sur son expression, pensive, les traits fermés, et effleura les deux minuscules billes en verre qui lui tenaient d'yeux. Il fit un dernier tour d'horizon de la pièce, méthodiquement, puis posa ses mains sur ses genoux.

- J'ai fini.

- Très bien ! Maintenant on va effectuer le premier mouvement, et tu pourras toucher de nouveau. Seul le personnage va bouger, tiens, d'ailleurs, appelons-le Giocondo. Je te conseille de te concentrer sur lui alors, puisque le décor ne changera pas. Cependant si tu as besoin de le toucher de nouveau, tu n'hésites pas surtout.

Clarence tapota sur ses jambes alors que l'on s'affairait sur le décor en face de lui. L'opération dura une trentaine de secondes tout au plus, puis Frank, reparti s'installer derrière sa console, l'invita de nouveau à toucher le décor. Il sentit immédiatement que Giocondo avait bougé. Il lui sembla que ses épaules s'étaient légèrement soulevées, quant au reste, il avait du mal à savoir. Si, la main gauche s'était soulevée. Il prit le temps de déceler d'autres mouvements imperceptibles, mais c'était à peu près tout. Il se remémora une fois l'ensemble, puis leur laissa de nouveau la place.

Le tournage se déroula ainsi durant deux où trois bonne heures, il était difficile de se rendre compte. Petit à petit, Clarence arriva à reconstituer l'action, assez simple. Giocondo réfléchissait sur sa chaise, les yeux vers le ciel, puis se levait, son texte à la main, et parcourait la pièce de long en large en répétant son texte, s'interrompant pour expérimenter telle ou telle posture de jeu, jusqu'à s'asseoir de nouveau. Cela aurait pu être épuisant, mais la curiosité et l'émerveillement de notre vieil aveugle croissait au fur et à mesure qu'il pouvait reconstituer et comprendre l'action qui se déroulait sous ses yeux. Action, d'ailleurs, c'était tout à fait approprié. Il ne faisait que toucher cette forme inerte et figée, mais cela sous différents états. C'était la seule chose qui n'était pas anormale dans le processus, et pourtant c'était ce mouvement éternel et inexistant d'une minuscule créature sans vie qui le fascinait le plus. Quand bien même, à ce stade il n'aurait plus fait la différence entre normalité et anormalité.

- C'est terminé, j'effectue le traitement des données.

- Merci à toi Clarence, ce fut un plaisir, et ta patience a été exemplaire !

- Oh, vous savez mon petit Everet, ce fut assez prenant de le sentir prendre vie sous mes doigt.

- Je n'en doute pas, je n'en doute pas !

- Dites-moi, une question me turlupine depuis tout ce temps…

- Dites-là donc, ne vous gênez pas ! Depuis le temps, vous devriez savoir que nous sommes une grande famille, si ce n'est plus, ne l'oubliez pas !

Clarence eut un léger moment de flottement, les paroles du metteur en scène faisant ressurgir de sa mémoire d'anciens souvenirs. Il finit par sourire.

- J'aurais voulut savoir, pourquoi est-ce que vous alternez le tutoiement et le vouvoiement ?

- Ah ! C'est bien simple, quant il s'agit de certaines personnes de mon cercle proche que je tiens en haute estime, je n'arrive tout simplement pas à me fixer. C'est pour cette raison qu'il m'arrive parfois de vous tutoyer où de te vouvoyer dans une même phrase, Clarence. Il me faudrait vraiment un pronom neutre, n'est-ce pas ? Non ! Le contraire, un pronom qui veuille tout dire à la foi.

Frank Stajano soupira devant les élucubrations du gérant excentrique, puis on entendit un vrombissement long suivit d'un bruit de projecteur qui explose, puis d'un claquement sec.

- C'est prêt.

- Ah ! Très bien ! Asseyez-vous donc sur la chaise de tout à l'heure. Bon, il est peut-être temps que je vous avoue quelque chose…

- Quoi donc ?

- Vous êtes sur le point d'expérimenter quelque chose que vous n'avez jamais ressenti auparavant… Mais quelque chose d'énorme. Je ne sais pas comment tu pourrais réagir, alors… Si jamais ça ne va pas, fais-le nous savoir.

- …Très bien.

- Merci Clarence.

Il lui donna une tape sur l'épaule avant de rejoindre Frank qui ajustait la précieuse bobine mémétique sur le projecteur. Clarence attendit, une légère appréhension lui serrant la gorge. Lily se tenait dans un coin, à côté de son décor, alerte.

- Et… ça tourne !

Au commencement, tout était noir. Un noir d'encre, sans vie, délivré par des yeux d'un marron profond, dont les beautés qu'ils percevaient n'allaient pas jusqu'à son cerveau, dieu seul ou un bon et coûteux chirurgien auraient su pourquoi. Un noir tel qu'aucune autre couleur n'était possible, ou même concevable. Un noir qui durait depuis une bonne minute de plus.

- Clarence ?

- Oui ?

- Qu'est-ce que vous voyez ?

- …Rien de plus que d'habitude, j'en ai bien peur.

Il sursauta en entendant une chaise voler en morceaux.

- Calme-toi Everet, ça ne peut pas fonctionner du premier coup. Laisse le temps à de nouveaux essais, c'est pas rien ce qu'on tente de faire.

- …Si c'est pour refaire ça, je reste partant. Mes journées sont bien mornes, donc si je peux me rendre utile…

Il entendit la voix tremblante d'Everet qui se calmait progressivement.

- Bon sang, on ne vous remerciera jamais assez, Clarence Stein.



~§ Entracte §~



Le Gran Oliver Theater était décidément un endroit bien peu fréquenté. C'était triste pour un groupe comme Oblique&Co. Quel drôle de nom d'ailleurs, y avait-il besoin qu'il ait du sens ? Quand il avait posé la question, Clarence avait reçu comme réponse que c'était un nom spontané, que la spontanéité c'était important. Quoi qu'il en soit, ils avaient subsisté dans la bonne humeur, acteurs sans publics, conteurs sans oreilles attentives. Clarence était peut-être même la dernière personne à les écouter se déchaîner sur scène ou dans la vie de tous les jours, d'où le traitement de faveur à l'égard du vieillard.

Oblique&Co n'était que le nom qui ralliait sous sa bannière quelques personnalités qui avaient laissé tombé la bienséance et les normes de la société pour se tourner vers la liberté débridée et l'anormalité qui se cachait au grand public. Ce qui était ironique d'ailleurs, tristement ironique, car on aura compris que dans leur condition on ne pouvait plus parler d'art du spectacle, puisqu'il n'y avait pas de spectacle sans spectateurs. Clarence l'avait compris. Mais ça lui passait au-dessus, ce qu'il voyait, lui, c'était des gens extraordinaires, anormaux ou pas, qui lui offraient compagnie et divertissement.

Everet Chatterton, d'abord. Un personnage excentrique et enjoué, qui aime jouer avec les mots, et qui les utilise, eux et leurs pouvoirs, pour parvenir à ses fins. Convaincre, persuader, animer, exhorter, peut-être même manipuler, remercier surtout. Du haut de ses vingt-six ans, il avait réuni la troupe à lui tout seul, non sans mal. Son chapeau melon vissé sur la tête et sa montre à gousset dans la poche, il avait fait le tour du monde avec sa troupe, enfin le tour de la Côte Ouest, ce qui revenait au même à peu de chose près. C'est lui qui écrivait les textes, bien entendu, il avait déjà quelques manuscrits à son actif.

Alphonse Egmont, aussi. Un grand type, deux mètres au moins, une nonchalance propre à ceux qui doivent redoubler d'énergie pour faire fonctionner leur grand corps encombrant. Il s'amusait à porter un costume de scène différent à chaque apparition. Paraît-il même qu'il suffit que l'on tourne la tête un instant pour qu'il en change, d'après les dires de la troupe. Il a sûrement porté plus de costumes à vingt-deux ans qu'un acteur de quatre-vingt quatorze. L'énergie qu'il mettait sur scène contrastait bien souvent avec celle qu'il utilisait tous les jours, et ébranlait les planches dans des tornades de voix rauques et agressives, gardant leur justesse et leur conviction. Il se plaisait ainsi à passer d'un état à un autre, et de changer de conversation sans prévenir pour déstabiliser son interlocuteur.

Annita Alister, bien entendu. La doyenne du groupe, si l'on puis dire, du haut de ses trente-sept ans. Une véritable battante, issue d'une famille noble dont elle appréciait moyennement les mœurs. Elle avait décidé de suivre la troupe pour gagner son indépendance, en tant qu'actrice, bien sûr, mais aussi en tant que comptable, cuisinière, réparatrice du théâtre, et d'autres tâches diverses qu'elle effectuait avec détermination. Elle avait ainsi gagné ce surnom de "Grande Sœur" auprès de la troupe, car elle veillait sur eux, à l'instar d'Everet, avec une vigilance farouche et fraternelle.

Frank Stajano, comment parler d'Annita sans lui. Ces deux-là s'aiment follement, même si ça n'est pas évident d'en avoir la certitude exacte. En effet, Annita est très calme, et Frank, lui, est blasé. Blasé de tout, sauf d'Annita et de son travail, mais c'est indécelable pour ceux qui ne sont pas habitués à eux. Toute la troupe le sait et ils n'y font pas exception. Frank est le technicien. C'est lui qui répare, raccorde, branche, éclaire, règle le son, la scène, les lumières. C'est le plus qualifié, c'est sûr, même si il ne monte jamais sur scène. Il ne l'avouera jamais, mais quand il se trouve à l'arrière de la salle, dans sa petite pièce sombre au-dessus de tous, il se sent comme Dieu, Dieu qui règle son monde dans les moindres détails, et qui s'émerveille devant ce que la troupe fait de ce monde de lumière et de son.

Jimmy, parlons-en de Jimmy. Le benjamin de la troupe, du haut de ces quatorze ans et de son mètre quarante. Jimmy tout court, pour tout le monde, même pour lui, sauf pour ses parents, si tant est qu'ils existent. Jimmy tout court, court sur pattes, mais court partout, sur scène, hors scène, nulle part. Toujours avec son trilby sur la tête, son patois à couper au couteau et sa nature impressionnable et candide. Le premier à rire, le premier à s'exclamer, le premier à manger, le dernier à coucher, le temps qu'on le rattrape.

Lily Anders enfin, car il faut des accessoires, des costumes et des rêves dans toute troupe. Un savoir-faire en costumerie hors-norme pour une gamine de dix-neuf ans, des doigts de fée et une poigne de fer. Car même si elle reste réservée et calme, ç'en est tout autrement quand il s'agit de monter sur scène. Une passion brûlante explose en chacun de ses mots, de ses gestes, de ses rêves, de ses rôles. Tant de personnes qu'elle peut être à la fois, s'éclater et se donner à fond, peu importe les regards, bien qu'ils ne soient plus très nombreux.

C'est dans ces ruines pleines de vie que Clarence passa un mois entier à toucher des figurines qui bougeaient en restant fixes, à palper des décors miniatures et à regarder des films qui n'existaient pas. La ferveur d'Everet se transformait en doutes, en colère, en impuissance, face à un problème qui ne valait pas la peine que l'on se donne autant de mal, disait Clarence. Everet ne répondait pas, il savait qu'il avait raison, mais ça aurait représenté quelque chose de tellement énorme qu'il ne pouvait baisser les bras.

Ainsi tout les matins, Clarence allait se faire du café qu'il ne buvait pas, écoutait toujours le même disque, puis allait au théâtre faire inlassablement la même chose. Jusqu'à cette matinée ou Everet eut besoin de prendre l'air, et où Clarence se retrouva à errer dans le théâtre, inquiet pour son ami.



~§ Acte II §~



- Mademoiselle Anders, c'est vous ?

Clarence venait d'entendre du bruit dans la costumerie.

- Oui.

- …Tout va bien ?

- Oui, ne t’en fais pas, je m'inquiète juste un peu pour Everet.

- Je vous comprends tout à fait. J'ai peur que cette affaire lui monte à la tête.

- Comme tu dis.

Le vieil homme alla s'asseoir sur le sol en face de la jeune fille.

- Tu es en train de coudre, n'est-ce pas ?

- Oui, ça passe le temps…

- Je peux ?

Elle lui passa l'ouvrage. Il prit le temps d'apprécier la dentelle du coussin, son moelleux disparate et son motif rugueux et incomplet. Il fronça les sourcils en le lui rendant.

- Sans vouloir être désobligeant, je le trouve moins réussi que d'habitude.

- Ha ha ! C'est normal, il date de mon entrée dans la troupe. Quand je ne vais pas bien, j'y rajoute quelque chose et ça marque le coup, puis je le regarde et je me dis que vu tout ce que j'ai traversé, c'est pas la fin du monde.

- Ma foi ! Voilà une belle histoire.

- Et toi, Clarence, tu as une histoire ?

La question l'avait surpris.

- Oh ! Euh… Et bien non, je ne suis qu'un vieillard sans histoires…

- Mais avant d'être un vieillard ?

- J'étais ouvrier dans une fabrique de tuyaux en fonte.

- Oh…

Un peu déçue, Lily retourna à son ouvrage.

- …Mes… mes parents étaient musiciens.

L'aiguille se suspendit au-dessus du coussin.

- Toute ma famille en fait, j'étais le petit dernier. Les Holothuries qu'on s'appelait. Du jazz qu’on remettait à notre sauce, c'était formidable. Mon père au piano, ma mère au chant, mon frère aîné et sa fiancée respectivement à la contrebasse et la basse, mon frère cadet au saxophone, ma sœur à la batterie, les triplés aux trompettes. On avait même engagé un Chœur, c'est pour dire. C'était phénoménal, on faisait salle comble presque tous les jours. Je passais demander la monnaie parmi les spectateurs, qui donnaient presque tout le temps, en souriant à pleines dents, subjugués par la musique. Et honnêtement, il y avait de quoi. Si tu les avais entendus ! Ce n'était pas du son, mais de l'émotion pure, des sensations et des sentiments qui coulaient par nos oreilles jusqu'à nos cœurs.

Il y eut un mouvement de flottement, puis l'euphorie de Clarence retomba.

- Qu’est-ce qu’il s’est passé ?

- Des émeutes raciales, ma chère. Une très grosse émeute raciale. Je me suis caché dans le grenier pendant qu'ils les massacraient avec leurs instruments. Les notes désaccordées et les cris de supplication ont formé la pire des symphonies, la fin des Holothuries. Je suis resté toute la nuit, terrifié, puis la matinée, effondré, puis l'après-midi, affamé et fatigué. C'est ma tante Hélène qui est venue me récupérer, ayant eu vent de l'incident et s'inquiétant pour nous. Elle a pris soin de me cacher la vue du massacre, tellement elle était inquiète que ma cécité ne suffise. Je ne sais même pas ce qu'il est advenu de ma famille et de ma maison. Tout ce qui me reste d'eux, c'est un vinyle que tante Hélène avait gardé d'une de leur visite. Below the Music.

- Je suis désolé.

- Et moi donc.

- …Donc en fait, le domaine du spectacle, ça te connaît.

- Pas tant que cela, au final. Mais c'est vrai que vous m'inspiriez une certaine sympathie quand je vous ai rencontrés, tous. Tant que nous sommes aux questions, dites-moi… Vous êtes sur la paille, vous n'avez pas de public, et pourtant vous continuez à jouer, pourquoi ? En fait, la famille d'Annita est même plutôt riche, j'ai cru comprendre… Pourquoi est-ce que vous ne demandez pas de quoi remettre ce théâtre en état une bonne fois pour toutes ?

- Annita n'est pas en très bons termes avec sa famille… Même si elle l’était pas comme ça, ça ne changerait rien…

- Alors ?

- Dehors, les gens sont tous… normaux. Ils s'enferment dans des normes idiotes de bon sens, de bienséance, de savoir-vivre qui ne veulent parfois rien dire. Et des fois c'est pire, c'est la compétition, la performance, le meilleur, le classement, le jugement de valeurs… C'est terrible même si ça fonctionne bien en apparence, parce qu'on peut pas se permettre d'instaurer l'anarchie. Vous savez, il y a des gens comme nous, qui se font appeler anartistes, et qui luttent pour la plupart contre la société de façon malveillante en utilisant l'art anormal. Même si les messages se valent, leurs œuvres font bien souvent des victimes. Mais en tant qu'acteurs, on sait que ça n'est pas la solution. Ici, on ne se juge pas, on se tire vers le haut, et on s'encourage tous ensemble à donner le meilleur de nous-même tout en partageant des moments forts. On peut être qui on veut et se donner à fond, on se met à nu face aux autres et à nous même. C'est ce qui fait de nous plus que des amis ou une famille, c'est tellement fort, je sais pas comment l'exprimer.

- Je comprends…

- Peu de chance. Il faut en faire pour le comprendre. Mais surtout il faut un groupe bienveillant. Une bonne troupe de théâtre, c'est un bon groupe d'amis, pas un assortiment de divas en compétition permanente. Enfin, vous avez quand même raison, c’est un échange, c’est important d’avoir un public. C’est de la communication très forte, on donne de soi pour les autres, pleinement. C’est un peu comme de l’humanitaire pour l’esprit et le divertissement. En tant que comédien, notre rôle est de récupérer les masques que les autres ont laissé tomber et de leurs montrer ce qu’ils renferment.

- Je vois, c’est en effet particulièrement complexe… Dans tous les cas, la qualité de vos représentations en atteste !

- Et encore, vous ne pouvez pas… voir ce que l'on joue sur scène.

- Je ne doute pas que vos actions sont au moins à la hauteur de vos paroles. Mais c'est sûr, sans la totalité des informations, je ne risque pas d'apprécier au mieux vos représentations.

Il entendit la jeune fille se lever en sursaut, et un déplacement d'air indiqua que le coussin était tombé au sol.

- C'est ça !

- Quoi, qu'est-ce qui…

- Pas le temps ! A-allez chez vous chercher votre disque, et… Et venez me l'apporter au plus vite !

Sans lui laisser le temps de comprendre, elle courut à l'étage en dérangeant les costumes accrochés au passage. Curieux, Clarence ramassa le coussin, le posa sur une petit table et sorti du théâtre pour aller chercher Below the Music.



Ainsi, Clarence se retrouva dans la même salle que ce dernier mois, son disque à la main, Frank et Everet installés à sa gauche.

- Donc, qu'est-ce que tu voulais nous dire, Lily ?

- J'ai… j'ai eu une idée, je me suis dit qu'il fallait tenter.

- Quoi qu'on fasse, ça a peu de chance de fonctionner…

- Parce qu'on prend ça du mauvais côté ! J'ai discuté avec monsieur Stein, et j'ai eu cette idée. La musique de sa famille lui fait ressentir quelque chose de très fort, plus encore que notre installation, c'est sûr…

- Et donc, tu veux faire un film avec uniquement de la musique ? Pas de décor, d'acteurs, d'histoire ?

- Attend Everet, c'est peut-être pas si con. Mister Stein… Clarence, comment ressentez-vous cette musique ?

- Cette musique ? C'est toute mon enfance, cette musique. J'ai vécu dedans depuis mon plus jeune âge… C'est pour ça, d'ailleurs, que là où l'on entend des instruments, moi, j'entends des gens, des personnes que j'ai connues et aimées. J'entends leurs défauts, leurs relations, leurs écho, et ce souvenir me revient. Tout mon passé, toute ma famille, ce qui me reste d'eux…

Frank Stajano se leva dans un grand fracas, et se dirigea vers sa console.

- Lily, va me chercher un tourne-disque dans la réserve, au-dessus du meuble.

- Qu'est-ce qui te prends, tu penses que ça pourrait marcher ?

- Cette musique est la chose la plus chargée en sensations qui lui reste, bien sûr que ça pourrait marcher.

- Bien sûr ! Et une fois de plus, ça ne fonctionnera pas et tout sera à refaire, encore et encore…

Frank se dirigea d'un pas ferme vers le chef de troupe qui s'était levé dans un accès de colère, et lui empoigna les épaules.

- Reprends-toi, Everet, bon sang ! Tu ne dois pas lâcher, il faut bien persévérer et trouver un autre moyen. Bien sûr que ça se base sur du vent, mais souviens-toi, souviens-toi bon sang ! Ce que tu nous répétais tout le temps. Tout le temps, quand ça n'allait pas comme quand on réussissait. "Nous faisons de l'Imagination une Réalité". C'était ta devise, Everet, souviens-toi !

Les lèvres tremblantes, les larmes vinrent aux yeux d'Everet Chatterton.

- Ah oui ? C'est bien ça, c'est beau, oui. Faisons une pause, voulez-vous ! Quand nous l'aurons fait, si nous le faisons, et que nous réussissons, parfaitement même, qu'adviendra-t-il du reste !? Qui donc remettra notre réalité sur pied ? Regarde. Autour. De toi.

Ses mots, prononcés avec une fatigue désespérée, obligèrent le technicien, perturbé, à jeter un coup d’œil autour de lui.

- Ces ruines, c'est notre réalité. On aura beau essayer d'y mettre un terme, ça reste ça. Un théâtre délabré, coupé du reste du monde. C'est tout. L'imagination nous a mené ici, et pourtant voilà le résultat.

C'est alors que Clarence se leva de sa chaise, et se racla la gorge pour attirer son attention.

- Permettez-moi d'apporter ma perception des choses.

- Sauf ton respect, Clarence, à quoi ça nous avancerait ?

- Moi je ne vois pas le théâtre, je ne vois pas votre déchéance. Je ne peux, pour mon plus grand honneur, qu’expérimenter votre constante ascension.

- De quoi vous parlez ?

- Lily m'a fait comprendre que vous étiez tous bien plus qu'une famille ou que des amis, et que vous étiez libre, plus que tout au monde. Peu m'importe votre pauvreté, je le suis presque autant que vous, à vrai dire. Votre richesse, c'est indéniablement une richesse d'esprit. Si vous vous y prenez de la bonne façon, je suis persuadé que rien ne vous arrêtera. Et quand bien même ! Il vous restera la troupe.

- Qui mourra de faim à la première dette. Je pense que vous n'avez pas bien compris la sit…

Sa voix s'était suspendue, puis elle se radoucit, toujours tremblotante.

- Votre vinyle… Je peux voir ?

Méfiant, Clarence lui dévoila la face du précieux disque. Il entendit un hoquet étouffé.

- Vos parents, c'étaient les Holothuries ?

- On l'était tous, toute la famille.

- Mon grand-père me parlait tout le temps d'eux. C'était un grand fan, il devait avoir quasiment tous les disques. Celui-là par contre… Je ne l'ai jamais vu dans sa collection.

Durant le silence qui suivit, Lily revint avec le tourne-disque. Son pas ralentissant à l'entrée de la salle indiqua qu'elle était inquiète et se demandait ce qui avait bien pu se passer durant son absence.

- …Très bien. Frank, passe-lui les capteurs. Lily, installe le tourne-disque.

- Hum…

- Qu'est-ce qu'il y a ?

- Si ça n'est pas trop déranger, pourrais-je avoir un café ?



Ainsi Clarence se retrouva à faire ce qu'il faisait presque tous les matins depuis prêt de soixante ans. Il écouta, et bien entendu ce mot était un euphémisme. Ce qu'enregistra le logiciel de traitement mémétique de Frank Stajano fit tourner la machine au maximum de ses capacités, et la bobine de pellicule eut du mal à sortir de l'appareil. Une fois la pellicule mise dans le projecteur, celui-ci fut lancé sans attendre.

Au commencement, tout était noir. Non, pas tout à fait. Il lui semble qu'il y a un peu plus de… Il ne savait pas trop comment le décrire. C'est moins noir. De moins en moins. C'est stupéfiant.

Et alors quelque chose d'autre arrive. C'est magnifique, c'est différent de ce noir et de ce moins noir qu'il n'avait jamais vu. C'est incroyable… C'est ça, une couleur chaude ? Non ! C'est peut-être cette nouvelle… Qu'elle est magnifique ! Encore toi ? Non ! Tu es plus… Noir. Non. Foncé, c'est ça, foncé, peut-être. Oh encore une nouvelle ! Attend ! On dirait en fait que… toi, tu es un peu de toi et toi !

Encore !? Combien êtes-vous !? Qui êtes-vous !? Est-ce toi, Rouge, Bleu, Vert, Jaune, Violet, Orange !? Et vous Indigo, Pourpre, Turquoise, Corail, Brun, Acajou, Héliotrope, Ocre, Parme, Rubis, Safre, Sépia, Vermeil, Incarnat, Glauque, Cramoisi !? Où bien êtes-vous vous autres, et vous divins ? Toute description est vaine, toute contemplation est incertaine. Et aux couleurs se joignent alors les formes, et la musique. Des formes familières.

Nul n'aurait su décrire ce que Clarence voyait, pas même lui. On ne pouvait que constater les larmes aux mille couleurs qui ruisselait des yeux vides du vieillard, qui pleurait comme un enfant, de pures larmes de joie. Chose des plus surprenante pour les observateurs extérieurs, l'écran était d'un noir d'encre. Le projecteur envoyait un faisceau de lumière, certes, mais à l'arrivée, rien d’autre qu’une ombre opaque. Le plus grand spectacle resta donc les pleurs du vieillard que l'on débarrassait de son deuil, contagion qui se répandit à Lily et à Everet, qui se précipita sur la jeune fille pour la combler d'éloges pour son idée brillante. Même Frank avait les larmes aux yeux.

Une fois la bobine finie, car tout a une fin, Clarence se leva tout en pleurant, et fit le tour du théâtre sur un pas dansant, jouant avec le lieu entier comme pour lui rendre hommage, gratifiant chacun des membres qui croisait sa route d'une grande étreinte humide et pleine de joie. Le manège dura jusqu'à ce que, à court de larmes et d'énergie, il s'effondre sur scène. Et de nouveau, ce fut le noir.



~§ Entracte §~



Elton Denvers était un sale type. Pour sûr, c'était à lui qu'on confiait les tâches ingrates. Les autres non plus ne l'aimaient pas vraiment, mais ça, Elton s'en foutait. Ils ne pouvaient pas se passer de lui. Il était l'un des meilleurs du groupe, sa batterie donnait le tempo.

Elton Denvers faisait parti d'un groupe de musique rock expérimental. Lui et ses potes jouait une musique pour le moins peu commune. Et ils avaient un différent avec les personnes qui se cachaient dans ce grand bâtiment délabré. Ces dernières n'avaient pas voulu les aider à changer le monde. Elles s'étaient cachées, tandis que lui, son groupe et des milliers d'autres artistes à travers le monde s'activaient pour faire bouger les choses par la manière forte. Mais eux, eux ne sont pas comme ça, ils ne sont pas prêt, ils ne sont pas…

- Et maintenant ?

Il se retourna face à son collègue, plus costaud et plus grand, encapuchonné, sa basse en bandoulière. Elton sortit ses baguettes et lui répondit avec un grand sourire carnassier.

- On Est Cool, pardi.



~§ Acte III §~



- Vous n'entendez pas un battement ?

Everet se retourna vers Lily, interrogatif. Ils étaient tous en train de border Clarence dans un vieux canapé aux accoudoirs déchirés. Annita enserra immédiatement Jimmy.

- Everet, je l'entends aussi…

- Quelqu'un tape contre les murs ?

- Everet, regarde.

Il suivit son doigt jusqu'à la tasse de café froid de Clarence. Le liquide était agité par des vibrations, mais pas des vibrations conventionnelles. D'étranges vibrations dont les formes n'avaient pas de sens commun, et dont la simple vue lui faisait tourner la tête.

- Oh, non, pas eux.

- C'est les Friendly Freaks ? N'est-ce pas ?

- Putains d'anartistes à la con. Je vais chercher de quoi nous défendre dans la remise.

C'est sur le départ rapide de Frank que le mur d'en face commença à se déformer et se défaire brique par brique, suivant les ondes du battement qui devenait de plus en plus fort. Rentra alors Elton, agitant frénétiquement ses baguettes d'une main de maître. L'air concentré et les yeux fermés. Il les rouvrit pour trouver la troupe sur la défensive.

- Bon, on vous a laissé un peu de temps tout seul histoire de voir si vous alliez changer d'avis, mais apparemment pas. Donc on vient vous voler vos secrets de fabrication, vos œuvres tout ça tout ça… Vous devez bien avoir produit des trucs depuis le temps, non ?

- On a rien qui puisse faire du mal aux autres, donc tu peux bien te fourrer tes baguettes là où je pense.

- Ouais, ouais, m'enfin vous êtes des comédiens, non ? La critique des gens, de la société, tout ça c'est votre truc ? De toute façon une œuvre ça se parodie, ça se détourne, on connaît déjà deux ou trois personnes qui seront ravies de jouer vos pièces. Des types biens, je vous assure.

- Annita, Jimmy, Lily, Everet, allez vous mettre à l'abri. Je me charge de le faire partir. Il risque d'avoir amené des complices.

Le groupe se dispersa sans protester en laissant Alphonse Egmont face au batteur ricanant.

- C'est qu'il est malin le saltimbanque ! Pas assez pour me fuir par contre.

Alphonse sortit de sa torpeur habituelle et se précipita sur scène alors que le batteur commençait un rift endiablé sur les planches, qui se disloquaient progressivement. Sans se laisser impressionner par la menace qui se rapprochait de ses chaussures, il fit le pitre avec l'anartiste tout en évitant les échardes qui volaient.

- Que vois-je ? En ce temple tu pénètres, et détruis sans que l'on t'offre le gîte ! Quelle bonne plaisanterie ! Penses-tu que l'on t'offre quoi que ce soit après cet affront ?

- Je m'en vais vous arracher vos créations, bande d'acteurs vaseux !

- Tu crois pouvoir ? Il me plairait de voir ça !

- Cesse tes sottises dont je ne saurais souffrir !

- Ah, tu souhaites jouer à ce petit jeu avec moi ? Et bien allons-y alors ! Les chaussettes de l'archiduchesse sont-elles sèches ou archi-sèches ? M'en fout ! Si mes chaussettes ne sont pas sèche, je les fais sécher sans me faire chier ! Est-ce ainsi que s'achève ce charivari, et que chaque choses qu'ils chérissent, chant, pas chassés et soliloques, ne sont que sottises incessantes dont tu ne saurais souffrir à moins que leurs rêveries raillées ne soient réduite en loques ! Il faudra me passer sur le corps ! Mais avant, sur celui qui sied derrière toi, cela va de soi.

Elton se retourna vivement, ses baguettes prêtes à frapper. Mais il n'y avait personne.

- Qu'est-ce tu essaies de…

Alphonse avait changé de costume. Il avait abandonné son accoutrement habituel pour une armure de chevalier qui ne semblait pas gêner ses mouvements outre mesure. Une voix tonitruante sortie du casque.

- BAT-TOI, COQUIN !

- Comment est-ce que t'as…

Il n'eut pas le temps de finir que l'acteur se jeta sur lui. Il para l'épée avec ses baguettes, bien entendu plus résistantes qu'elles n'aurait dû l'être. S'ensuivit un combat déséquilibré, mais dont le musicien se sortait plutôt bien pour un type qui n'avait que deux bouts de bois contre une lame en métal. Il para les estocs, les coups du droit et les plats de la lame de justesse pendant qu'il reculait, la sueur au front. Alphonse parvint finalement à le désarmer d'une baguette.

- FI DE TA TERREUR, MANANT !

- Ah ouais ? Bah on va voir ça…

Il envoya sa baguette tournoyer en l'air. La suivant du regard, Alphonse eut le temps de la voir percuter un éclairage, mais pas d'éviter celui-ci lorsqu'il retomba au sol. Elton ricana. Puis regarda en l'air pour rattraper sa baguette. Elle retomba dans sa main, et il se retrouva nez à nez avec Alphonse, portant des lunettes de soleil noir, un débardeur blanc et un short motif camouflage. Il chargea son fusil à pompe et tira sur son cigare. Sa voie caricaturalement virile trancha alors l'incrédulité dans laquelle était suspendu le batteur.

- T'as tué mon pote. J'vais t'apprendre à jamais quitter ton adversaire des yeux, gamin.

- Et merde.

Il se jeta sur le côté en esquivant de justesse le tir imprécis qui vint trouer le rideau derrière lui en décrochant du crépi côté cour. Il se faufila hors de la salle de spectacle avant de laisser le temps à l'acteur de recharger, l'entendant hurler un chapelet d'insultes à son nom. Il se retrouva assez vite dans la costumerie. Il tomba alors nez à nez avec Lily, qui pleurait, recroquevillée dans un coin, son coussin sous le bras. Il se rapprocha lentement.

- Tiens donc… Un otage, voilà qui me sauve la mise… Est-ce que ça te dérangerait de lâcher ça et de m'accompagner ?

Soudainement, elle cessa de pleurer, se releva d'un coup sec, en souriant, de la colère dans le regard.

- Oh, mais avec plaisir.

Sans lui laisser le temps de comprendre, elle écarta les mains du coussin. Il ne tomba pas pourtant, car des fils restèrent accrochés autour de ses doigts. Elle tira d'un coup sec, cassant ceux-ci. C'est alors que l'ouvrage si vieux, le coussin aux cents couches, vit ses fils se défaire, filer les uns contre les autres à une vitesse phénoménale, et les strates de tissus anormalement imbriquées les unes dans les autres explosèrent. Un gigantesque serpent au plumage en spirale et aux dents d'aiguilles surgit de cet œuf et vint percuter le pauvre batteur, qui nageait dans l'incompréhension et la dentelle. Aux prise avec les dents acérées du monstre qui l'aveuglait d'autant plus que ses teintes alternaient du vert à l'orangé, il ne remarqua pas qu'il était sortit de la pièce. Quand le dragon s'éclipsa en un millier de draps qui volèrent dans la salle, il aperçu derrière l'un d'eux la silhouette d'Alphonse qui rechargeait son fusil.

- Time to atone for your sins.

Et le projecteur s'alluma.



Andrew Shelton était arrivé dans la salle du projectionniste. L'idée de faire de ce théâtre un cinéma n'était pas une si mauvaise idée, à vrai dire. Et puis c'était déjà presque le cas étant donné les installations multimédias qui étaient présentes pour les spectacles. Il commença à fouiller et à feuilleter deux ou trois manuscrits. Ils les mit finalement dans son manteau avant d'entendre un fracas. Il regarda à travers la vitre pour voir son collègue empêtré dans de beaux draps, au sens propre du terme, menacé par un genre de GI avec un fusil à pompe.

- Putain de merde. Vite, une diversion.

Il se précipita vers les bobines, prit la première qui lui passait sous la main et la mit dans le projecteur. Et le projecteur s'alluma. Surpris, il ne vit pas arriver Frank Stajano.

- Alors, on fais joujou avec le projecteur ?

Il se retourna vers le technicien qui l'avait en joue en portant sa main vers sa basse.

- Hin, hin. Je ne tenterais pas si j'étais toi. Regarde ce que je tiens.

Andrew observa le fusil qu'il tenait. Celui-ci était pourvu d'un grand barillet circulaire au-dessus de la crosse.

- Un fusil photographique.

- Exact. Je pense que tu te doutes bien que sa fonction n'est pas simplement de prendre des photos en rafales pour constituer une animation. Alors tu va doucement remettre ce que tu as pris à sa place.

Le bassiste sortit à contrecœur les manuscrits de sa poche, mais les fit tomber en voyant ce qui était sur l'écran.

- Allez, on ramasse.

- Bordel la vache ! Vous y allez fort, là quand même.

- Je vais pas me faire avoir par ça.

- Qu'est-ce que vous avez fumé ?

Frank jeta un coup d’œil sur le titre de la bobine. Il était écrit en gros au marqueur "GIOCONDO #41". L'une des nombreuses bobines de test pour Clarence. Une bobine anormale, pas conçue pour passer sur un projecteur classique. Pris d'un mauvais pressentiment, il se jeta devant la vitre. Ce qu'il vit le glaça d'effroi.

C'était la même scène, le même décor, mais Giocondo était bizarre. Mais surtout, il était pendu.

- C'est pas censé apparaître…

- Qu'est-ce qui n'est pas censé apparaître ?

- Ce… C'est qu'un contenu expérimental, un film pour aveugle basé sur le ressenti de ses autres sens.

- Wow. Pour le coup ça c'est cool.

Soudain, d'une image à l'autre, le visage se releva. De ses orbites vides, il souriait à pleine dents, et son visage vibrait frénétiquement au rythme des claquements du projecteur qui tournait de plus en plus vite. Le combat entre les artistes de l'anormal dans la salle de spectacle fut définitivement stoppé par cette vision malsaine.

- Wow. Pas cool, pas cool du tout.

- Mais comment est-ce que c'est possible ?

- Je ne sais pas, il devait y avoir un scénario à votre machin, non ?

- Pas vraiment.

Une image plus tard, Giocondo était hors de l'écran, corde coupée, texte à la main. Chaque parcelle de l'entité alternait entre deux et trois dimensions de façon chaotique.

- D'a… d'accord, mais alors c'est quoi son manuscrit.

- C'est… c'est rien, on avait demandé à notre ami de penser à une pièce au pif pour que ça le fasse mieux…

- Mais c'est quoi cette putain de pièce !?

- Aucune idée, merde ! Il nous a dit que c'était une adaptation libre d'un truc avec un roi qui se faisait assassiner, mais dans l'adaptation ça ratait, et…

La créature hurla. Ce fut pire qu'un son, ce fut l'absence de son, un manque si violent qu'on aurait dit qu'il arrachait tout bruit de toute chose avec force, et ça vrillait les tympans, obligeant tous les occupants du théâtre à plier le genou sous le choc. En se relevant, les deux adversaires virent que l'écran affichait un dialogue de film muet, dans son écriture caractéristique et entouré d'un cadre stylisé qui rappelait avec force les années trente.

La vengeance du Roi Non Pendu sera terrible !


Andrew Shelton soupira, la boule au ventre. La bobine se mit à brûler et à fondre sans s’arrêter de prendre de la vitesse.

- Non, mais là c'est un sketch, vous devez vous foutre de notre gueule.



~§ Épilogue §~



Clarence Stein, abattu, sortit du Gran Oliver Theater en proie aux flammes. Il s'y était réveillé de justesse, des images étranges étaient incrustées sur les murs, celles d'assaillants, et d'un étrange personnage qui lui était familier. Cela faisait beaucoup trop d'informations d'un coup. Sont-ils morts, ces magnifiques artistes ? Non, ils s'en sont sortis, bien sûr qu'ils s'en sont sortis. Que faire maintenant ? Se reposer, il avait besoin de repos. Il éclata en sanglots silencieux et désespérés.

- Allons bon, quelle affaire ces anartistes !

Clarence se releva, alerte, des larmes chaudes coulant de ses yeux morts.

- Pas de problème… Monsieur Stein, c'est votre nom, n'est-ce pas ? Ah, j'étais un grand amateur des Holothuries.

- Qui… que…

- Un ami, fiez-vous à votre instinct.

- …

- … Bien. Pas plus grand parleur que moi, à ce que je vois. Je vous ramène vos collègues, et on parlera tous ensemble autour d'un bon gigot à l'ail.

- Ils sont vivants ? Dites-moi qu'ils sont vivants…

- J'espère, mon ami les piste en ce moment même, il devrait sans aucun mal les retrouver.

Clarence s'effondra, épuisé. Son imposant interlocuteur se précipita pour le rattraper de justesse, dans la mesure de sa condition physique.

- Bon sang ! Ne me faites pas ça ! Bon, il est grand temps que vous vous reposiez.

L'homme massif l'assit à l'arrière de sa voiture, puis s'assit devant. Il tapota sur le volant, attendant son ami. Il se retourna un instant et regarda le vieux Clarence Stein en se grattant la barbichette, et réajusta ses lunettes, avant de dire à voix basse comme pour lui même, son interlocuteur s'étant évanoui :

- Au fait, je ne me suis pas présenté, monsieur Stein. Appelez-moi Hervé Werter. Nous avons beaucoup de choses à nous dire.

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