AΣY, Partie I : Styx et Asphodèle
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L’aube était encore lointaine mais Euménès était déjà réveillé. Allongé à côté de sa femme, il fixait d’un regard distrait le plafond de bois recouvert de tuiles en terre cuite. Il savait que, dans moins d’une heure, Korax viendrait le chercher pour aller au travail. Étant petit, Euménès pensait devenir potier comme son père, mais les Parques sont parfois retorses et c’est vers le métier des armes qu’il s’était engagé. Avec le recul, il se disait qu’il aurait préféré façonner dans la glaise amphores et cratères jusqu’à la fin de ses jours, mais sa famille avait besoin de ces drachmes. Celle-ci s’imaginait qu’il était payé pour veiller sur la maison de campagne de quelque riche citoyen et il valait sans doute mieux qu’ils ne sachent pas l’hideuse vérité.

C’est en proie à ces idées noires qu’Euménès se leva sans un bruit et fit ses ablutions matinales. Il passa ensuite un exomide1 de lin grossier et déjeuna rapidement. Juste un peu de fromage de brebis sur du pain de seigle avec quelques olives. Comme tous les athéniens, il déjeunait frugalement, mais n’oubliait pas d’en laisser une part aux dieux domestiques. C’est pourquoi il déposa quelques olives sur le petit autel situé à côté de l’âtre. Il fit une prière rapide afin que ceux-ci protègent sa famille pendant son absence et qu’il puisse les rejoindre au plus vite.

À peine eut-il terminé qu’on frappa à sa porte. En l’ouvrant, il trouva sur le seuil le visage sévère de Korax, qui lui dit d’un signe de tête évocateur que le temps du départ était venu. Il jeta un dernier regard à la maisonnée endormie, puis monta sans un mot dans la carriole tirée par un mulet. Ils s’arrêtèrent encore cinq fois pour aller chercher les autres hommes du quartier qui, au cours des jours à venir, l'aideraient dans sa tâche.

Le trajet fut plus lugubre qu’un convoi funéraire. S'il s'était agi du dernier voyage d’un défunt, il y aurait au moins eu des pleureuses ou des musiciens pour escorter la procession. Ici, ils n’étaient accompagnés que par les grincements des essieux du char et le silence de mort des passagers. Seule l’absence de chaînes les différenciait des esclaves qu’on montait à l’Agora pour y être vendus aux plus offrants.

Le soleil ne s’était pas encore levé quand ils sortirent des murs de la ville. Aurore commençait à teindre les cieux de ses doigts roses, puis orangés. Ils n’eurent pas à attendre longtemps avant qu’un disque étincelant ne commence à s’élever au-dessus de la terre des Hommes. Lentement, le soleil montait dans le ciel pour réchauffer la terre et réveiller les oiseaux. Euménès avait l’impression qu’il lui aurait suffi de plisser les yeux pour voir Apollon sur son char en train de tirer l'Hélios dans le firmament. Ou bien peut-être était-ce une barque comme l’avait un jour affirmé un marin venu d’Orient ? Il secoua la tête. Lui, pauvre mortel, qui était-il pour juger le moyen de transport des dieux ? Pensant ainsi à sa place dans le Cosmos, le voyage lui sembla durer un instant.

Ils avaient traversé la campagne attique sur plusieurs dizaines de milles2 et le soleil était déjà bien haut quand ils arrivèrent à l’orée du bois épais qui était leur destination. Il est vrai qu’il aurait été plus pratique pour Euménès de venir vivre plus près de son lieu de travail, mais il aurait préféré mettre mille mers entre sa famille et cet endroit maudit s’il en avait eu la possibilité. Certains disaient que ce bois avait été créé par les dieux pour y mettre tout ce que le Tartare ne pouvait accueillir. D’autres encore mentionnaient à mi-voix des noms autrement plus anciens et terrifiants comme Baomota, Ariomath ou encore le Roi des Rochers.

Toute la nature aux alentours semblait ressentir la corruption malsaine de la zone. Aucun chant d’oiseau ne se faisait entendre et le sol stérile n’accueillait nulle plante, si ce n’est les ronces et les cigües. Les arbres noirs dressaient leurs troncs torturés sur une hauteur de plus d’une centaine de coudées3. Leurs feuillages ne ressemblant à aucune espèce connue étaient tellement épais que le sous-bois était complètement plongé dans la pénombre. Les animaux étaient rares dans ces bois, mais les fugaces ombres aperçues du coin de l’œil au crépuscule trahissaient les furtives bêtes noires se faufilant entre les troncs une fois la nuit venue. La question de la nature, du nombre et de la variété de ces horreurs chtoniennes étaient sur toutes les lèvres, mais on était trop terrifié pour vraiment chercher une réponse. Parfois, des cris déchirants retentissaient dans les bois à la nuit tombée, signe qu’un malheureux avait tenté de pénétrer dans le lugubre domaine des bêtes noires. On trouvait le lendemain, sur le bord d'un sentier de patrouille, un tas d'os rongés, parfaitement nettoyés et disposés dans des arrangements blasphématoires à soulever le cœur du guerrier le plus endurci. Tel était le prix qu’il fallait payer pour préserver la quiétude absolue du lieu vers lequel la carriole se dirigeait.

Après plusieurs minutes, ils arrivèrent à une porte en pierre cyclopéenne gardée par deux hommes en armes. Korax leur montra le laisser-passer et ils purent entrer dans l’enceinte de ce qui semblait être un fort militaire. Tous descendirent de la carriole et se dirigèrent vers une petite cabane située non loin de là. À l’intérieur se trouvaient d’autres hommes venus de cités différentes pour faire leur tour de garde dans le secret. L’atmosphère se détendit un peu. On revoyait de vieux amis, on discutait de l’organisation des Grandes Panathénées l’année suivante, on comparait, goguenards, les conquêtes amoureuses des uns et des autres. Un premier coup d’oliphant mit fin à ce semblant de contact humain. Il était temps de se préparer. Chacun se tourna vers le râtelier qui lui était assigné et entreprit de s’équiper de la lourde armure des hoplites. Celles-ci n’était pas de la couleur de bronze brillant de ceux qui protégeait les citées helléniques des barbares mais noires d’encre, du casque corinthien aux cnémides4 achéennes en passant par l’énorme aspis5. Là où aurait dû être l’épisème symbolisant la cité d’origine du combattant, il n’y avait que trois flèches blanches pointant chacune vers le centre du bouclier.

Une fois l’armure enfilée, Euménès prit un xiphos6 ainsi qu’un xiphidion7, tous deux pendus au mur, et en attacha les fourreaux à son ceinturon. Un tel équipement aurait fait pâlir d’envie les plus riches citoyens d’Athènes. Euménès ignorait qui avait bien pu payer ce trésor d’attirail militaire. Était-ce la cité d’Athènes qui accueillait sur son territoire ce lieu maudit ? Était-ce la Ligue de Délos qui avait juré de protéger la Grèce des attaques extérieures et qui maintenant se souciait de la menace intérieure ? Étaient-ce de fortunés patriciens soucieux de préserver l’ordre et la normalité ? Le sujet était un tabou parmi les officiers supérieurs et aucun garde n’aurait osé ne serait-ce que poser la question.

Un second coup d’oliphant le tira de sa rêverie. Il prit un javelot sur le râtelier et sortit en même temps que les autres. Une fois dehors, ils allèrent se mettre en formation au milieu de la cour du fort. Un officier au cimier couvert de crin de cheval blanc fit l’appel ; personne ne manquait.

Vint alors le moment le plus redouté par tous les gardes : l’attribution des tâches de la semaine. Deux esclaves arrivèrent avec une énorme jarre et chaque homme sortit un jeton en étain avec d’un côté leur nom et de l’autre leur cité d’origine. Ils allèrent ensuite à tour de rôle déposer dans l’urne l’ostracon tant redouté. Cette part de la journée était la plus crainte par les gardes car les dieux allaient désigner, par l’intermédiaire du hasard, qui serait assigné aux tâches les plus dangereuses. Comme tous les autres, Euménès espérait être assigné à la garde d’un des fortins servant à entreposer les artefacts les moins dangereux. En effet, le fort dans lequel ils se trouvaient n’était que la porte d’un vaste complexe militaire entouré d’une muraille cyclopéenne qui s’étendait sur des milles et des milles à travers la forêt. Du fait de son importance parmi tous les autres sites d’utilité similaire et de sa taille exceptionnelle, il portait tout naturellement le nom de site Alpha.

Encore une fois perdu dans ses pensées, Euménès l’Athénien n’entendit pas l’officier qui clamait son nom. Peu attentif à ces palabres jusqu’à maintenant, il fut déçu quand il apprit le sort que les dieux lui avaient réservé. Certes, c’était loin d’être le poste le plus dangereux, mais les chances d’y rester étaient néanmoins sensiblement élevées. C’est avec appréhension qu’il alla avec une nouvelle recrue vers le fond de la forêt.

Au bout d’un peu plus d’un demi mille, ils arrivèrent dans une zone un peu mieux éclairée que le reste du bois impie. Face à eux se trouvait une grotte à l’entrée obstruée par une lourde porte en bois. Ils se mirent en position de garde de chaque côté de la porte et se préparèrent à passer la journée de faction afin de garder l’abomination qui se cachait derrière elle. Au-dessus du portail était marqué ΛΙΘΟΜΙΑΣΜΑ sur un morceau d'écorce.

Alors qu’il cherchait une façon confortable de s’asseoir sur les pierres moussues de l’entrée de la caverne, Euménès engagea la discussion avec son jeune collègue. Il s’appelait Bréphos et c’était un béotien de Thèbes. Euménès lui posa des questions sur le passé grandiose de sa cité et Bréphos fit de même à propos de la splendeur nouvelle d’Athènes. La discussion commençait à peine à s’orienter vers la construction d’un titanesque temple dédié à Athéna Parthénos sur l’Acropole qu’ils furent interrompus par un ignoble bruit provenant de l’intérieur de la grotte.

Il ne s’agissait d’abord que d’un vague murmure provenant du fond de la caverne mais le son se fit de plus en plus fort, jusqu’à devenir impossible à ignorer. C’était un bruit de raclement, comme si quelqu’un traînait une grosse pierre sur le sol de roche rugueuse. Une immonde odeur, mélange de sang séché et de fèces en putréfaction, se répandit dans l’atmosphère et la Chose tapa violement à la porte.

Bréphos empoigna son javelot et le pointa vers la barrière avec un regard aussi déterminé que terrifié. Pour sûr, il allait défendre chèrement sa vie face à cette abomination puante. Pendant ce temps, Euménès regardait la scène avec un air amusé, un brin d’herbe au coin des lèvres. Il savait qu’il s’agissait là de la réaction classique des nouvelles recrues quand elles étaient confrontées à la Chose. Lui-même avait failli décamper la première fois qu’elle était venue frapper à la porte mais il avait été rassuré par le vieux spartiate qui était avec lui ce jour-là. Il s’agissait d'un des postes où il était obligatoire pour une nouvelle recrue d’être accompagné d’un garde plus expérimenté depuis que deux néophytes avaient abandonnés leur poste pour aller chercher de l’aide, malgré les consignes qu’on leurs avaient données, et s’étaient perdus dans les bois dans leur fuite. Les bêtes noires n’ayant aucune pitié pour les lâches et les imbéciles, leurs ossements furent retrouvés une semaine plus tard au pied d’un des arbres blasphématoires.

L’Athénien préféra donc rassurer son compagnon avant qu’il ne fasse quelque chose de stupide comme s’enfuir ou ouvrir la porte. Euménès n’avait jamais vu la Chose de ses propres yeux et il préférait que cela reste comme ça. Les rares descriptions qu’il avait entendues étaient au moins aussi ignobles que l’odeur de l’abomination et il savait que le seul moyen pour qu’ils la voient serait qu’elle s’échappe de sa cellule de pierre. La consigne dans cette situation était de ne pas la quitter des yeux et prier Hermès que les renforts soient prompts à arriver.

Ils devaient veiller ainsi pendant une semaine, du lever au coucher du soleil. Les gardes étaient dispensés de veiller la nuit. En théorie, les officiers considéraient que les bêtes noires suffisaient à assurer la protection nocturne des ignobles tombeaux où les abominations étaient confinées et qu’il n’était donc pas nécessaire de déployer des hommes aux heures les plus sombres. Dans la pratique, tous savaient que les chances de survie de quiconque, garde ou pas, s’aventurant dans la forêt une fois que Séléné avait entamé sa course dans le ciel nocturne allait au-devant d’une mort affreuse.

Il était toujours difficile d’évaluer l’heure dans ce bois maudit où jamais le soleil ne perce la canopée noire et biscornue. Une énorme clepsydre au fort principale laissait donc son fluide s’écouler tout le long du jour sous l’œil vigilant d’un esclave. Une fois l’objet vide de son contenu, un officier sonnait l’oliphant et était imité par ses homologues dans tous les autres fortins de la forêt.

Ayant entendu ce signal si doux à l’oreille des gardes, Eumenês et Bréphos décampèrent à pas rapides sur le petit sentier forestier slalomant entre ronces et cigües sans une fois regarder derrière eux. Ils allèrent retirer leurs cuirasses et l’appel fut fait. Athéna soit louée, aucune sentinelle n’avait succombé sous les assauts des abominations. Les hommes s’engouffrèrent ensuite dans le seul endroit un tant soit peu accueillant à des centaines de stades8 à la ronde : la spartiate taverne du fort principal.

Sans être digne des infâmes gargotes qu’on trouvait sur le Pirée, le fameux raffinement hellénique était pour le moins difficile à dénicher dans ce grand réduit au sol en terre battue. Les murs étaient faits de vieilles planches de chêne qui laissaient passer les courants d’air car nul charpentier n'aurait même osé faire entrer dans son échoppe le bois dur et cassant des arbres maudits. Elles étaient décorées de grossières peintures grivoises afin de pallier à l’absence de femme dans un rayon de plusieurs milles. Qu’à cela ne tienne, ils buvaient debout et laissaient les sièges aux officiers supérieurs et aux philosophes. Il y en avait toujours plusieurs sur le site pour en apprendre plus sur les abominations. Ils buvaient leur vin à petite gorgées sur une table à l’écart, peu enchantés à l’idée d’être mêlés à une plèbe aussi bruyante et inculte que celle des gardes. Ces frêles vieillards aux blancs himations9 avaient un immense savoir qu'ils mettaient au service de la cité mais les soldats les détestaient cordialement pour leur froideur.

Les discussions du matin reprirent leur cours. On apprit que la femme d’Eudoxos, un brave mycénien à l’épaisse barbe noire estimé de tous, avait finalement accouché et qu’il s’agissait d’un garçon. Une exclamation avinée s’éleva dans la foule des soldats. Pour sûr, les mérites du père allaient déteindre sur le fils et il serai un grand guerrier qui défendrai vaillamment sa patrie. La seule chose qu’ils espéraient était que celui-ci ne serait pas de ceux qui échoueraient un jour dans ce bois maudit. Cependant, trop de vin avait déjà rempli les coupes en argile pour que de telles inquiétudes n’obscurcissent leurs esprits bien longtemps et ils commencèrent à débattre du meilleur lutteur parmi les sentinelles.

Ce fut Bréphos qui le premier entendit le bruit. Ce n'était d'abord qu'un faible grattement sur la porte en vieilles planches, à la manière d'un chien manifestant son envie d'entrer. Pourtant, personne ne l'entendit à cause du capharnaüm de la taverne. Bientôt, le bruit reprit en intensité, jusqu'à en faire tourner la tête aux convives placés au plus près de la porte. On entendit les chevaux hennir de panique et les lampes à huile s'éteignirent toutes en même temps. Sitôt que les ténèbres envahirent la petite pièce enfumée, le silence glacial de la nuit reprit la place qui lui était due. Le temps semblait s'être arrêté. Euménès ne voyait rien. Il n'entendait rien. Si l'odeur de transpiration et de vin renversé ne l'avait pas ancré dans la réalité, il aurait pu croire avoir été transporté en Asphodèle, là où les ombres livides de ce qui fut jadis des humains attendent en vain le terme de leur sacerdoce éternel.

Soudain, un son vint briser la torpeur nocturne. C'était un bruit de respiration. Elle semblait provenir d'un énorme animal car les expirations résonnaient jusqu'au plus profond de la cahute. À la fois grave et sifflante, elle ne ressemblait à rien de connu de l'humanité. Le cauchemar atteignit son paroxysme quand un bruit inimaginable retentit dans l'obscurité. Était-ce un cri ? Était-ce un gémissement ? Nul n'aurait su dire. Il s'agissait là de la quintessence de tout ce qui pouvait distiller la terreur dans le cœur des Hommes. On y retrouvait le hurlement du loup, le rugissement du lion, le rire de l'hyène et les cris déchirants d'un enfant immolé sur un autel païen. Aucun doute n'était plus possible, ce n'était point une créature de la Terre qui déchirait la nuit de ses brames blasphématoires et assourdissants mais bel et bien la sombre engeance du Tartare.

La panique se répandait à mesure que les cantiques bestiaux gagnaient en intensité. D'une voix paniquée, les soldats se remettaient à Athéna, Zeus ou même leur mère. L'instinct primaire inscrit dans chaque humain les suppliait de sortir de cette obscure souricière, mais les terrifiants glapissements dont la violence semblait faire vibrer tout le dehors les pétrifiaient d'horreur.

Nul n'aurait su dire combien de temps dura cette cacophonie infernale. Plusieurs minutes ? Plusieurs heures ? La nuit entière ? La détresse immense qui envahissait les cœurs masquait perfidement les repères temporels. Les cris vinrent pourtant à cesser. Brusquement, ils s'éteignirent comme ils étaient venus, laissant place à une quiétude morbide. Les hommes restèrent malgré tout plusieurs minutes immobiles et silencieux comme des rats restant tapis dans leur terrier le temps de s'assurer que le chat a bel et bien disparu.

Après plusieurs minutes d'attente hagarde, un Ionien se décida enfin à entrouvrir la porte. Il n'y avait rien d'autre au dehors que la nuit noire. On se risqua alors à sortir, d'abord un par un, puis tout le monde en même temps. La cour de la forteresse était dévastée comme si des dizaines de démons y avaient dansé. Au sol se trouvaient des paniers éventrés, des amphores brisées et des javelots tombés de leurs râteliers. La plupart des portes du fortin étaient ouvertes aux quatre vents, y compris les stalles maintenant vides où avaient été les chevaux. Les équidés affolés s'étaient rués dans la forêt quand les portails qui les retenaient avaient été arrachés par la tempête. Une seule était encore fermée. C'était la stalle la plus proche de la muraille qui avait été protégée du vent par l'immense mur ainsi qu'un chariot de foin renversé par la tempête. Euménès s'approcha à pas prudents du box silencieux.

Il fut accueilli par un sourire radieux qui lui donna la nausée. Dans le box, le regard sans yeux d'un crâne équin le fixait avec un air aussi morbide que moqueur. Toujours accroché aux vertèbres cervicales, ces dernières tenaient en équilibre sur l'immense cage thoracique elle-même maintenue droite par des arcs-boutants de tibias et d'humérus. Le reste des os étaient arrangés en cercle au niveau du dos comme une parodie de roue de paon. Enfin, sinistre touche finale à cette fresque funèbre, la mâchoire inférieure avait été délicatement posée sur le sommet du crâne en parodie macabre et impie des couronnes des rois de ce monde.

Bréphos vomit en voyant l'idole blanche, avant d'être imité par plusieurs autres soldats. L'identité de l'artiste inhumain auteur de cette nature très morte ne faisait pas de doute. Les hurlements déchirants, le capharnaüm dans la cour, la peur irrationnelle et instinctive qui s'était répandue en eux et puis maintenant, ce dieu osseux les contemplant, hilare, depuis son trône de paille. Tous ces éléments n'autorisaient qu'une seule terrifiante explication : les bêtes noires étaient sorties du bois.

Il fallut toute son autorité au commandant pour empêcher la mutinerie. Pour la masse superstitieuse des soldats, cette sinistre apparition était de sombre augure. Nul doute pour eux, quelqu'un allait mourir. Les philosophes étaient plus nuancés. Même si la nouvelle était alarmante, il s'agissait également d'une occasion en or d'en savoir plus sur ces créatures. Néanmoins, la crainte pour leur sécurité primait sur leur soif de savoir et l'idée de finir comme l'infortuné cheval ne les enchantait pas vraiment.

Un ordre aboyé par le commandant rétablit le calme dans les rangs. L'officier macédonien leur exposa d'une voix calme et forte la marche à suivre. Il choisirai une dizaine d'hommes parmi la troupe pour monter la garde sur les tours de guet pendant que les autres iraient dormir. Tous savaient que cette protection était superflue face aux horreurs de la forêt mais se savoir ainsi veillés dans leur sommeil par des compagnons en armes fit baisser la tension générale. Euménès promit un coq aux Parques quand il apprit qu'il ne serait pas de ceux qui resteraient en haut des murailles cyclopéennes à guetter une menace aussi invisible qu'implacable.

C'est d'un pas relativement assuré qu'il marcha vers le dortoir des soldats. C'était une pièce sombre et basse de plafond à demi souterraine pourvue de quelques paillasses. Une geôle pour un thébain mais un palais pour un spartiate en somme. Il prit instinctivement celle qui se trouvait le plus près de la porte. Il s'allongea sur la paille recouverte d'étoffe de lin et se couvrit d'une couverture de laine. Il n'y eut pas de discussion et les lampes à huiles s'éteignirent rapidement. Malgré le silence, Euménès ne dormit pas cette nuit-là. Recroquevillé sous sa couette de bure, il sursautait au moindre bruit venant de l'extérieur. Après ces interminables heures à se retourner dans tous les sens, il abandonna l'idée de dormir. Dans les ténèbres du cachot, il s'assit sur son lit et resta ainsi jusqu'au lever du jour à fixer la porte dont il aurait juré avoir entendu quelque chose gratter le bois.

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