Ariane au bout du fil
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« Oui. Oui, oui, non, je comprends très bien. Je pense que j’aurais un bilan d’analyse complet d’ici la fin du mois, de toute façon. Attends, je reviens. »

Le Dr Ariane Aloices posa le combiné du téléphone sur le bureau et, prenant appui contre le mur, se projeta avec sa chaise à roulette en direction de la machine à café. Elle n’aurait pas vraiment su dire pourquoi la Fondation, en 2015, persistait à avoir installés dans ses labos de vieux téléphones fixes de l’âge de ses parents – et encore moins pourquoi elle s’en servait au lieu de son portable. Tiens, c’était vrai, ça. Elle sortit son portable de sa poche, et se souvint immédiatement pourquoi.

53 appels manqués. Au. Secours.

Qu’est-ce qu’elle leur avait fait, à tou-OUCH !

La brûlure lui fit lâcher le portable, qui s’écrasa dans un bruit mou sur le carrelage. Elle avait distraitement commencé à se verser une tasse en contemplant ses notifications – si distraitement, en fait, qu’elle était parvenue à s’arroser copieusement de café brûlant. Comme si les picotements ne suffisaient pas. Ces blouses de protection ne valaient rien.

Bref, tasse remplie dans les règles de l’art, retour aux choses sérieuses. Impossible de retourner à la paillasse comme elle en était partie sans renverser le précieux liquide – et, la vache, ça picotait déjà bien assez comme ça – aussi prit-elle sur elle de piteusement faire rouler la chaise à grands renforts de petits pas réguliers raclant le sol. Aussi rapide et élégant qu’un éléphant traversant les Alpes, certes, mais au moins aussi efficace.

Elle avala une gorgée de sa boisson – trop acide mais pas dégueu – et reprit le combiné.

« Allô, toujours là ? Allô ? Ah, oui. Non, j’étais juste allée me chercher un café. Dis, tu saurais pas comment faire pour bloquer automatiquement les appels répétitifs sur portable, histoire d’éviter le harcèlement ? Comment ça t’utilises pas de portable ? Ah oui. Ah bah oui. Bon, pas grave. »

Elle réajusta machinalement l’écran de son microscope numérique, lequel, vu son bruit, n’était peut-être pas conçu pour être réajusté tout compte fait.

« Non mais je sais bien qu’on a pris du retard… Oui… Non, ça, encore, extraire l’analyte de la bave, on s’est débrouillé. Le truc est hautement volatile, donc… Oui, en espace de tête, voilà. Non. Non, notre erreur c’est justement de nous être reposés sur ça : y’avait deux composants en fait. Attends, je te sors les analyses spectrographiques. »

Illisibles. Il faisait affreusement sombre, à cette heure. Prenant appui sur le mur, Ariane se projeta avec sa chaise à roulette en direction de l’interrupteur… le téléphone fixe toujours en main, dont le câble tirebouchonné se distendit du mieux qu’il put mais décida au final, plutôt que de lâcher, de la faire chuter de sa chaise. Merde. Ça lui apportait au moins un élément de réponse sur la volonté qu’avait la Fondation de garder ces vieux modèles de téléphones fixes : difficiles d’en venir à bout. Eux au moins ne se fracassaient pas sur le carrelage avec un « floc » pâteux – c’était plutôt eux qui vous faisaient vous fracasser dans un « floc » pâteux.

Blasée (et les fesses endolories) le Dr Aloices jura à terre, se retira une chaussure, visa l’interrupteur, et la lumière fut. Pas une victoire très glorieuse sur les ténèbres, mais à cette heure du soir il n’y avait de toute façon plus personne dans les labos à part elle.

Elle remit sa chaise de bureau debout, prit une grande inspiration, et se colla une énième fois le combiné sur la joie droite.

« Oui, désolée, le… hum… ma chaise vient de perdre une roulette. Non, rien de cassé, t’en fais pas. Donc, concernant les deux analytes… Ah mais maintenant c’est toi qui va te chercher un café ? Mais on ne va jamais en finir avec cette conversation, ahah… Ah… Je plaisante. Tiens, je vais en profiter pour ouvrir un peu les fenêtres, on étouffe ici, ça me met les nerfs à vif. Oui, à tout de suite. »


La chose était immense, et bombée, et graisseuse.
Elle n’avait vraiment pas grand-chose pour elle.

Elle émettait par intermittence un sifflement strident, pas loin des ultrasons, qui vous vrillait les tympans. De couleur jaunâtre, elle était hérissée de piquants flasques qui gonflaient et dégonflaient au rythme de, disons, faute de savoir comment cette chose marchait, sa respiration. Au-delà de ça, l’Agent Nielle aurait eu bien du mal à vous dire quelle taille elle faisait, et pour cause : la seule partie de la créature qu’il avait sous les yeux était celle qui bouchait de ses palpitations la porte du Laboratoire 8G. Mais, si vous lui aviez posé la question, nul doute que « ben, la taille du laboratoire » lui aurait semblé être une approximation tout à fait acceptable.

« Mais bordel, qu’est-ce que vous attendez pour tirer ? s’exclama l’Agent Verstrat, chef de la sécurité du secteur et belliciste notoire, en claquant la porte (pas celle du Laboratoire 8G, de toute évidence, une autre).

– Impossible, chef, on a quelqu’un à l’intérieur ! lui répondit un Nielle au garde à vous.

– À l'intérieur du labo ou à l’intérieur de la créature ?

– De ? Euh… ben, a priori les deux, chef !

– Alors il est mort, maintenant faites-moi éclater cette baudruche.

– Impossible, chef ! Le Dr Kudryavka dit que non !

– Qui ça ?

– Moi, dit le Dr Kudryavka, qui était là depuis le début.1 Les rapports sont formels : cette chose est dépourvue de dents, et ses acides gastriques mettent une dizaine d’heures à faire leur travail. Et encore ! Seulement pour de petits animaux. Aucune raison qu’un sujet humain ait plus que quelques irritations cutanées, à l’heure qu’il est.

– Oh, excusez-moi, docteur, peut-être aurais-je dû préciser officiellement mort. Agent Nielle, vous allez me faire sauter fissa ce fruit de mer obèse avant que–

– C’est du personnel de Classe-B, chef ! »

Verstrat se tût, avant de se bouffer nerveusement la lèvre inférieure. S’ils entreprenaient quoi que ce soit alors qu’il y avait un Classe-B vivant à l’intérieur de cette saloperie, tous les putains de bureaucrates à la tête du Site voudraient sa tête et auraient sa peau. Même avec Vandrake pour le couvrir, il n’était pas vraiment dans les bonnes grâces de l’administration ces temps-ci. Empêchez l’invasion du Site-Aleph par une vague de crabe auto-répliquants avec pour seules armes l’alarme incendie et trois générateurs auxiliaires, tout le monde dira que vous êtes un héros, mais faites-le dans l’Aile des Soins Intensifs alors que la fille du dirlo est sous respirateur artificiel, là, bizarrement, plus personne ne vous connaît.

« Très bien, très bien… On attend que des experts du sauvetage en milieu organique viennent pour sortir not’ doc’ de là-dedans, alors. Ils doivent déjà être en route. Et après on le démonte.

– C’est bien aimable de votre part, répondit froidement Kudryavka.

– Mais que ce soit bien clair, docteur : si cette saloperie est en train d’incuber, ou prolifère davantage, ou se recharge de quelque manière que ce soit pour nous anéantir après nous avoir fait croire que c’était une grande passive, avoir tout ça sur la conscience sera une bénédiction pour vous, parce que ça voudra dire que vous êtes encore en vie.

– Dans l’état actuel de nos connaissances, c’est un risque que je suis prête à prendre.

– Et même si rien de tout ça n’arrive, et que ce blob immobile reste un blob immobile, sachez que pour la moindre ampoule pétée, la moindre feuille froissée, je ferais tout ce qui sera en mon pouvoir pour que l’administration retienne ça sur votre paie.

– C’est juste. Rien d’autre ?

– Oui : merci de ne pas rester dans nos pattes alors que l’équipe de sécurité est de toute évidence en pleine sécurisation du périmètre ! Vous n’avez pas des petites fioles pleines d’ADN à faire tourner dans un tube ?

– Si si.

– Alors retournez bosser !

– Impossible, la salle est prise. »

Entrainant le bâtiment dans ses vibrations assourdissantes, la masse jaune et grotesque éclata en un nouveau et douloureux crissement.

« ET CELA VA DE SOI, hurla Varstrat, les mains sur les oreilles, en essayant de parler par-dessus le son, SI CE BRUIT COMPTE COMME UN GENRE D’ATTAQUE SONORE, JE ME FOUS QU’IL NE TUE PERSONNE, JE VOUS FAIS TOMBER POUR COMPLICITÉ !

– AUCUNE CHANCE, s’égosilla Kudryavka, ON L’A DÉJÀ OBSERVÉ LORS DU PRÉLÈVEMENT DES PREMIERS ÉCHANTILLONS : IL SEMBLE QUE CE SOIT UN CRI DE DOULEUR ! »


« Voilà, on est quand même bien mieux la fenêtre ouverte ! reprit le Dr Aloices en essuyant sur sa blouse ses mains toutes humides de la condensation déposée sur les vitres. C’est bon, t’as ton café ? Parfait, reprenons. Donc, dans la matrice qu’elle sécrète, on est parvenus à isoler non pas un, mais deux composants différents. Le premier, et c’est celui sur lequel on s’était fourvoyé en se concentrant uniquement dessus, n’a rien de très différent du diéthyllysergamide : à part une chaîne moléculaire plus complexe, on reste sur un psychotrope qui permet de complètement perdre sa victime pendant qu’elle se fait ingérer. »

Le téléphone coincé entre son oreille et son épaule, elle fit défiler devant elle les dizaines de pages composant les analyses spectroscopiques de la substance. Il commençait définitivement à se faire tard, elle avait un mal de chien à se concentrer pour les lire correctement. Elle laissa tomber : le rapport définitif serait de toute façon livré en temps et en heure d’ici un mois, la conversation qu’elle avait en ce moment tenait plus du papotage que du domaine professionnel.

« Sauf que, et c’est là où on a compris que quelque chose clochait, on parle bien d’un psychotrope, pas d’un sédatif, les résultats sont assez aléatoires et les victimes peuvent très vite partir en crise psychotique, ce que le prédateur ne veut pas pour des raisons évidentes. »

Pensivement, elle se mit à entortiller le cordon téléphonique autour de son index.

« Je ne pense pas que qui que ce soit aimerait avoir quelqu’un en bad trip directement dans son système digestif – surtout quand on voit à quel point la pauvre chose est fragile. Épaisse, certes, mais on parle plus d’une succession de couches de papier crépon, entrecoupées de canaux et de fluides divers… et des ramifications du système nerveux, bien sûr. Un système nerveux extrêmement fin et développé, pour le coup. »

Assez mal à l’aise sur sa chaise à roulette – sans parler de ces picotements de plus en plus désagréables sur tout le bas du dos – Ariane décida de rehausser son dossier. Sa main alla chercher à l’aveugle la petite molette de réglage, la tourna (tant bien que mal) et ondula du dos pour faire remonter le dossier à auteur d’omoplate – peine perdue, la maudite chaise était coincée. Levant les yeux au ciel, toujours le téléphone bloqué par son épaule, elle se leva et redressa d’un coup sec le dossier. Voilà. Ah, elle avait encore les doigts mouillés ? Il devait y avoir de la pluie qui perlait du plafond, quelque chose dans le genre.

« C’est là qu’intervient le second composant : il nous reste encore pas mal de tests à faire, vu qu’on ne l’a découvert que récemment, mais sa composition n’est pas très éloignée ni des mnésiques, ni des amnésiques. Il infiltre les neurotransmetteurs et va venir stimuler le centre de la mémoire, afin de provoquer des sortes de réminiscences du quotidien, en boucle. C’est pas bête du tout, et ça marche bien par couplage avec le premier composant qui annihile totalement la lucidité de la victime. La victime est perdue, mais se figure qu’elle est chez elle, c’est pas le sédatif du siècle mais ça prévient toute forme de violence intestinale une fois ingérée. Attends, ne quitte pas. Où est-ce que… Où est-ce que j’ai mis mon café ? »

Ah, elle l’avait laissé sur le meuble du fond au moment où elle était allée ouvrir la fenêtre, super. Les réflexes et tous ces petits gestes inconscients du quotidien pouvaient être une vraie plaie, parfois. Elle n’était sans doute pas la seule à le penser, dans son esprit embrumé.

Un esprit embrumé qui méritait bien un peu de café pour le remettre sur les rails.

Qu’à cela ne tienne. Tout se passa très vite.

Ariane orienta sa chaise, prit appui sur le mur. Elle avait toujours le combiné du téléphone en main.

Sa jambe se plia, puis se déplia violemment, la projetant en direction de l’objectif fumant, près de la fenêtre ouverte.

Il y eu un claquement retentissant ; le cordon du téléphone n’avait cette fois pas tenu le choc.

Elle perdit l’équilibre, une fois encore, mais parvint, par réflexe et par miracle, à s’accrocher à la poignée de la fenêtre pile au moment où sa chaise à roulette commençait à reposer de moins en moins sur ses roulettes, justement.

La fenêtre lâcha.

Et, et elle n’aurait pas exactement su dire comment exactement, et encore moins pourquoi, le reste du laboratoire lâcha avec elle. Les paillasses se rétractèrent, les analyseurs organiques palpitèrent – plus important encore, le carrelage, le faux plafond, les murs se mirent à se gonfler, à convulser, à la balloter partout à travers le laboratoire, au milieu de lamelles de verre qui ne se cassaient pas, de microscopes qui ne pesaient rien, et d’une bruine désormais omniprésente qui venait d’elle ne savait où.

Machinalement, le cerveau hébété, noyé sous un déluge d’informations contradictoires, le Dr Aloices porta le combiné du téléphone, dont le câble rompu se balançait tristement à ses côtés, à son oreille, et demanda :

« Au fait, qui est à l’appareil ? »


Les cris de la chose n’avaient jamais été aussi désespérés, aussi intenses, aussi aigus – si aigus, à vrai dire, qu’ils venaient de passer pleinement dans le domaine de l’inaudible, au grand soulagement de tout le monde à l’exception peut-être des quelques rares chiens qui se trouvaient dans les environs.

L’Agent Verstrat, en particulier, était très content de lui : à peine une seconde avant que le bruit ne disparaisse des oreilles humaines, il s’était permis un « Vous permettez ? » ironique et résigné, avant de fermer la porte du Laboratoire 8G sur le renflement de la créature aux picots boursoufflés. Et le bruit avait cessé.

« AHAH ! s’exclama-t-il victorieusement. Vous avez v- »

La porte explosa, et, comme dans un jaillissement de liquide amniotique sentant l’ail, le Dr Aloices glissa sur le sol avant de doucement heurter le mur du couloir, un bout de chair poisseux entre les doigts.

« Allô ? Allô ? »

Il y eut un moment de silence, celui où tous les hommes d’action se figent d’incompréhension avant d’interpréter ce que leurs yeux viennent de voir, puis la scène reprit vie tout d’un coup dans une précipitation renouvelée.

« Que quelqu’un lui apporte une couverture ! »

« Bâtiment en quarantaine ! Je veux rien entendre ! »

« Et une serpillère aussi ! Gambion ! »

« Faites gaffe aux échardes, chef ! »

« Protocole Profanateur, que personne ne la touche, c’est peut-être un duplicata ! »

« Gambion j’en ai rien à foutre, en l’absence d’un concierge tu t’y colles ! »

« Fascinant… Je veux dire : on dirait très sérieusement un rejet. »

« Mais ne glissez pas dessus, Nielle, on a déjà assez de problèmes comme ça, putain ! »

Le Dr Aloices, à mille lieues de tout cela, contemplait toute l’agitation militaire de la Fondation de ses yeux endormis. Doucement, précautionneusement, le Dr Kudryavka se pencha vers elle :

« Ça va aller ? »

Et Ariane de lui répondre :

« Merde… Je crois que j’ai oublié mon portable à l’intérieur. »

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