Nous l'avons mérité
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Équipe 7 : Gémini, Karaghan, Natemy et Tesla

Natemy

Jour 29 après la chute d'Aleph

Une averse tonitruante s'écrase contre la terre desséchée. Après le beau temps vient la pluie, et c'est avec une joie insoupçonnée que je lève les bras vers le ciel, le sourire aux lèvres, profitant au maximum de ce rafraîchissement. Le Dr. Tesla et l'agent Karaghan doivent me prendre pour une folle, mais je m'en moque. Une semaine à parcourir des kilomètres sans l'ombre d'un nuage est loin d'être agréable. Nous avons quasiment consommé la totalité de notre réserve d'eau, et le temps était idéal pour se ressourcer.

Trois semaines que le monde entier est en ruine, et c'est déjà la galère. Au moins, il n'y a aucune tension entre nous, bien que l'agent Karaghan puisse se montrer fortement désagréable (probablement dû à l'absence de sa volaille tant aimée). Personne ne cherche à connaître l'autre, comme si chacun de nous voulait garder un secret inavouable. J'apprécie cette distance, même si je connaissais leur profil psychologique bien avant de les avoir rencontrés. Étant médecin traitant, j'ai pu avoir accès à des informations normalement confidentielles pour des raisons professionnelles.

Enfin, les rumeurs traînant dans les couloirs m'ont bien aidée, aussi. Mais je préfère ne pas en discuter, c'est à eux que je réserve ce droit. En ce qui me concerne, je n'ai jamais aimé parler de ma vie privée, préférant m’intéresser à celle des autres. En y repensant, j'aurais peut-être dû choisir de devenir psychologue ou psychiatre, mais mon ancien boulot me plaisait tout de même, et me plaira encore si jamais nous arrivions à remettre les choses dans l'ordre.

Je me souviens du jour où l'alarme résonna dans les couloirs du Site Aleph. Une panique générale s'en est suivie et tout le monde se dirigea dans le bunker, tels des lapins essayant de se protéger du vil renard. Mais avant de rejoindre mes confrères, j'avais profité du fait d'être dans mon bureau pour récupérer ma très chère caméra. Elle ne servira pas à ma survie, mais son contenu m'est précieux. Malheureusement, je n'ai pas pu sauver mes livres en rapport avec la médecine ainsi que les littératures davantage exotiques, et rien que d'y penser, cela m'attriste énormément. Les pauvres, ils doivent être en miette à l'heure qu'il est.

« Docteur, on doit reprendre la route. Alors remontez, sinon on part sans vous.

Je jette un regard exaspéré vers l'agent. Partir sans moi, juste parce que je profite du mauvais temps ? Laissez-moi rire !

- Je vous ai déjà dit de me tutoyer. Depuis le temps, quand même ! Et nous ne sommes pas pressés que je sache, ce n'est pas comme si le monde était sur le point de s'écrouler, puisque c'est déjà le cas.

- C'est une mission capitale, donc oui, nous sommes pressés. Alors montez, ou partez. »

Le ton sévère de l'agent m'agace énormément. Mais c'est qu'il serait capable d'abandonner ses coéquipiers juste pour faire le beau devant ses supérieurs, lui ! Je monte dans le véhicule malgré tout. Le Dr. Tesla ne me sort aucune remarque, et me passe une serviette, histoire que je ne reste pas dans cet état déplorable. Je le remercie, et m'essuie le visage avec. Contrairement à l'agent, le docteur est plutôt calme malgré son côté paranoïaque.

Pendant que nous roulons droit vers notre objectif, une pensée me traverse l'esprit. Alors que la Fondation est au point mort, alors que les anomalies sont désormais libres, nous continuons à obtempérer. Le conseil des O5 ordonne, nous obéissons. Mais pourquoi ? Pourquoi les membres survivants décident de suivre au lieu de profiter du cataclysme pour faire ce qu'ils veulent ? Au fond de moi, j'ignore si cela est une bonne idée de « réparer » ce monde. N'était-il pas déjà brisé ? Plus de guerre, plus de corruption, plus d'artifice. La nature a repris ses droits, un point c'est tout. Mais nous continuons à nous débattre, comme si notre nature humaine nous poussait à reconquérir ce que nous avons durement acquis.

Comme d'habitude, le silence règne dans le 4x4. Seuls la pluie et le bruit du moteur se chargent de mettre l'ambiance sonore. Le docteur regarde machinalement son arme (cela faisait partie des secrets qu'il tentait de cacher, mais malheureusement pour lui, nous l'avions pris sur le fait. Depuis, il ne fait plus attention à ce détail), tandis que l'agent se concentre sur la route. Et moi, je pense. Je me pose des questions. Nous avons enfermé des entités ou objets inanimés car ils représentaient une menace pour l'humanité. Pour éviter que celle-ci retourne se réfugier dans sa grotte primitive. Tout ça pour qu'un jour, une chose décide de tout détruire sans que personne ne puisse faire quoique ce soit. Eh bien, quelle tristesse. Ou non, c'est une bonne chose, en fait. Cela remet en question le principe même de la Fondation.

« Nous l'avons mérité. »

Je ne m'étais pas rendue compte d'avoir parlé à haute voix. Le regard interrogatif du docteur me fit comprendre mon erreur.

« Non, rien. Je pensais à voix haute.

- Vous pensez que nous avons mérité cette situation ?

Le timbre de la voix du Dr. Tesla laissait transparaître son étonnement.

- Oui, nous avons merdé. Je ne sais pas quel genre de SCP c'était, mais il devait le faire. Pourtant, j'ai l'impression que ça n'a servi à rien.

- Servi à rien ? Si, à faire chier le monde. Et maintenant on doit réparer ses conneries.

On dirait bien que mes propos ont attiré l'attention de l'agent.

- Ce n'est pas de ça dont je veux parler. On aurait pu profiter du bordel pour se remettre une bonne fois pour toute en question. Mais non, on continue comme si de rien n'était. Comme si, malgré toutes ces horreurs qu'on a pu faire subir à ces entités incomprises, c'était normal.

Un silence pesant me répond. J'ai touché un point sensible ?

- Êtes-vous en train de nous dire que vous voulez trahir la Fondation ?

- Non, pas du tout, Tesla. Et tutoyez moi, s'il vous plaît. Je n'appelle pas ça de la trahison, puisque, admettons-le, la Fondation n'est que poussière désormais. Il fallait que ça arrive un jour ou l'autre, nous ne pouvons nous en prendre qu'à nous-même.

- Alors pourquoi vous restez avec nous ? Rien ne vous oblige à partir vous-même.

Je ne savais pas quoi répondre à la remarque de l'agent. Je ne voulais pas partir. Seule, je ne pourrai rien faire. Je suis médecin, pas aventurière.

- Je n'ai jamais dit que je voulais partir. Sinon, je l'aurais fait depuis le début, pensez-vous bien. Juste, je me pose des questions. Mais ne croyez pas que je vais vous trahir. Si vous tenez tant à « sauver » ce monde, alors je vous suivrai.

- Je pense vous… te comprendre. Mais je doute que ces choses aient réellement leur place dans notre réalité. Les anomalies sûres bénéficient davantage de liberté que celles qui représentent une véritable menace. La Fondation est froide, pas cruelle. »

Tesla a raison sur ce point. Certaines anomalies se montrent plus dévastatrices que l'humanité entière. Pourtant, je continue de penser que nous ne sommes pas innocents pour autant.

Sans prévenir, l'agent s'arrête brusquement. Le docteur et moi sursautons suite au choc.

« Que se passe-t-il, enfin ?

- Y'a une carcasse d'avion droit devant nous. Probablement civil, vu la gueule. Je jette un coup d’œil pour voir s'il y a des blessés. Auquel cas, il faudra vous en charger, docteur. Et s'il y a quoique ce soit qui puisse nous servir, je prends aussi.

- Alors, autant que je vienne avec vous.

- Je vous suis aussi. »

Nous descendons alors du 4x4, sous une pluie qui s'était calmée depuis, devenue dorénavant plus fine. On peut alors se permettre de sortir sans finir trempés jusqu'aux os.

L'avion paraît plus ou moins intact. Seulement l'aile gauche, les hélices, et une partie de l'empennage sont sévèrement détériorées. Le pilote a dû assurer pour l'atterrissage.

« Vu l'état de l'avion, les survivants ont déjà dû décamper.

- Autant aller vérifier. »

Après un rapide tour, la porte est grande ouverte, mais impossible d'y accéder à cause de la hauteur.

« Quelqu'un m'entend ? »

L'agent veut s'assurer qu'il n'y a personne coincé à l'intérieur. Et d'après l'absence d'un hurlement strident ou d'une faible plainte, nous supposons que c'est bel et bien le cas.

« Bon, on reprend le chemin.

- Non, attendez.

Le Dr. Tesla regarde de gauche à droite, comme si quelque chose a attiré son attention.

- Qu'y a t-il, docteur ?

Il semble hésiter avant de répondre.

- Non, rien… ça devait être mon imagination. »

Je ne pense pas, me dis-je intérieurement. Nous vivons dans un monde où des choses capables de distordre l'espace-temps par leur propre volonté existent, donc rien n'est issu de l'imaginaire à ce stade-là. Je me demande juste si nous serons encore en vie lorsque nous regagnerons le véhicule.

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