Un beau temps de fin du monde
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Équipe 7 : Gémini, Karaghan, Natemy et Tesla

Tesla

Jour de la chute d'Aleph

Je revenais d'un bref passage à la cafétéria, direction mon laboratoire. Les recherches ne pouvaient attendre. Une anomalie électromagnétique venait d'être découverte, et avec elle, la possibilité de révolutionner la transmission d'énergie sans fil. J'en étais persuadé.

Dans un des innombrables couloirs d'Aleph, je marchais d'un pas rapide, décidé. Toutes mes pensées se tournaient vers le fonctionnement de l'anomalie.
Un flash de lumière m'aveugla. Puissant, comme à chaque fois. Je vacillais presque. Immobile au milieu du couloir, les solutions à mon problème apparaissaient. J'étais tétanisé et ravi à la fois. Un voile blanc et lumineux recouvrait ma vision, accompagné de diagrammes électriques qui se bousculaient dans ma tête. Je me tenais seul en plein milieu du couloir.

—Après deux ans, je ne me suis toujours pas habitué…

—Après 160 ans, moi non plus. Mais le jeu en vaut la chandelle. Vous rendez-vous compte ? Mon expérience à Wardenclyffe me paraît dérisoire, désormais. Peu de gens ont imaginé la portée que pourrait avoir cet objet.

—Vous êtes sûr que la Fondation vous laissera l'exploiter ?

—Je ne sais pas. Mais…

L'inventeur ne finit pas sa phrase. Une foule compacte se déversa dans les couloirs. Tous se rentraient dedans en essayant de fuir, tandis que je restais planté là, dans l'incompréhension la plus totale.
Une explosion. Puis une seconde. Je compris. Le grondement venait de vers mon laboratoire. L'alarme. Je n'avais pas entendu les hurlements stridents de l'alarme. On me bouscula. Je faillis tomber, mais au moins, je sortais de ma transe.
Le navire était en train de sombrer, et tous voulaient s'en échapper. Alors je fis de même. Courir. Essayer de suivre les gardes. Courir. Pousser le type devant soi. Ne pas trébucher. Et courir. Une telle course contre la mort ne laissait pas de place à l'humanité. Tous voulaient sauver leur peau. J'essayais de ne pas mourir. Et en même temps, que l'inventeur ne meure pas non plus. Pas à nouveau.

Puis, le bunker. Au détour d'un couloir, je remarquai la lourde porte d'acier encore ouverte. Je me précipitai à l'intérieur, et continuais à courir jusqu'au fond de la salle. Comme si quelques mètres allaient faire la différence si une entité décidait de venir ici. La salle empestait le sang, et le bruit des explosions et des cris résonnait encore. Je m'écrasais un peu plus contre le mur du fond. Mes sens alertés pouvaient prendre un peu de repos - tout relatif. Et alors que le glas du monde sonnait en boucle, un flot de pensées s'écrasa sur moi. Que s'était-il passé ? Pourquoi les entités s'étaient-elles échappées ? Et qu'allait-il se passer ? L'ogive nucléaire. La pensée me glaça le sang. Une brèche de confinement majeure, l'alarme XK : l'ogive allait être activée, cela ne faisait aucun doute. Et alors que les portes se fermaient sur les derniers arrivants, scellant notre destin, l'appréhension s'installa.

Et la routine s'installa. L'ogive n'avait pas explosé. Un homme pleurait sans cesse. Un autre, le docteur Benji, le regardait comme s'il était prêt à le jeter dehors. Il y avait l'œil artificiel d'un agent qui luisait dans le bunker sombre. Il y avait un balafré, le docteur Grym, probablement plus connu sur le Site que le Directeur lui-même. Il y avait la respiration caverneuse d'un homme masqué. J'avais beau posséder la personnalité d'un inventeur mort il y a près de quatre-vingt ans, Aleph avait ça de merveilleux : son personnel était parfois aussi étrange que les anomalies qu'il étudiait. Je m'y sentais chez moi. Même si après ces deux ans, je ne connaissais pas tant de monde que ça, un simple cas de personnalité multiple n'avait pas été un problème pour m'intégrer. Mais tout cela était terminé. Je pensais soudainement à mon pistolet. Même les larges carrures des quelques agents ne me rassuraient pas. La mort rôdait dehors. Je pouvais compter sur l'arme.
L'inventeur ne savait pas quoi penser de tout cela. L'on m'a ressuscité, et voilà la fin du monde… Qui n'aurait jamais rêvé de cela ? Le messie du courant alternatif ne révolutionnerait pas le monde une fois de plus. L'anomalie électromagnétique avait été détruite, comme tout le reste. Ironique, n'est-ce pas ? Mes recherches touchaient à leur but, et voilà que les entités s'échappent, massacrent le personnel et détruisent les installations. Personne n'osait encore briser le silence depuis que le vacarme meurtrier de l'extérieur s'était tu. Tous devaient penser aux proches qu'ils avaient perdu en quelques minutes. Je venais de perdre mon chez-moi. L'inventeur venait de perdre sa nouvelle vie, ses recherches, et son ambition révolutionnaire.
Mon pistolet me gênait. L'arme pesait son poids. Mais cette gêne n'était rien face au sentiment de sécurité que l'objet apportait à moi et à l'inventeur. Dès que j'étais entré dans le bunker, ma main s'était posée sur le morceau de métal bienveillant. Et elle ne l'avait pas lâché.

Vers la fin du cinquième jour, alors que le moral descendait en flèche et que mon besoin de réconfort augmentait, je n'arrêtais plus de faire passer mon C96 de main en main.
La lueur rouge se posa sur moi. L'agent au regard inquisiteur s'approcha. Il me glissa d'un air agressif :

—Ton arme.

De toute évidence, il n'était pas le seul à avoir remarqué. À contre cœur, je sortis discrètement le pistolet de ma veste. Il parut surpris de voir une telle antiquité.

—Voilà.

Mais qui sait ce qui pouvait arriver ? Des jours qui n'en finissaient plus à l'intérieur d'une boîte de béton pouvaient provoquer certains comportements irrationnels. Et surtout dangereux. Mieux valait y être préparé. Mais il n'était pas de cet avis.
Il inspecta minutieusement le C96 avec un œil d'expert, avant de me le tendre.

—Tu peux le garder.

Il semblait presque rassuré, mais je ne voulais pas savoir pourquoi. Je gardais la présence bienveillante du pistolet, et cela me suffisait.

Toujours, le silence régnait. Aussi lourd que l'air moite. Alors, pour faire passer le temps, je revivais la vie de l'inventeur. Je remontais en 1882, pour voir des souvenirs que je n'avais jamais vécu. Mais le silence était là, et personne n'osait le briser.

Personne, sauf O5-1. Le message miraculeux, envoyé par la providence basée à Moscou. Dire que le message nous remonta le moral aurait été un grand euphémisme. Après trois semaines à se morfondre sur notre sort, le fameux O5-1 nous annonçait que rien n'était perdu. C'est sans aucun regret que l'on quitta le bunker. Et après la sortie mouvementée (durant laquelle ma main n'avait pas quitté le pistolet sous ma veste) se posa une question : comment allions-nous faire pour récupérer l'artefact ? Comment allions-nous sauver le monde ? Ou plutôt les restes du monde.
Logiquement, les groupes furent formés. Et plus surprenant, un autre message radio fut intercepté.
"ICI LA ZONE HERMÓD. NOUS AVONS SUBIS UNE ATTAQUE. LA ZONE EST PARTIELLEMENT DÉTRUITE. LE RESTE DU PERSONNEL EST COINCÉ SOUS TERRE. À TOUS LES MEMBRES RESTANTS DE LA FONDATION : NOUS AVONS BESOIN D'ASSISTANCE. NOUS SOMMES EN POSSESSION D'UN OBJET QUI POURRAIT FACILITER LA RÉUSSITE DES OPÉRATIONS. NOS COORDONNÉES SONT LES SUIVANTES …"
Le Sud Ouest. Personne n'avait jamais entendu parler de la Zone Hermód. Quelque chose de compréhensible, si cette Zone possédait vraiment un objet capable de "faciliter la réussite des opérations".

Il nous fallu tous de longues minutes pour s'habituer au soleil une fois à l'extérieur. Et alors que ce voile lumineux disparaissait lentement, l'ampleur de la catastrophe nous apparaissait : il ne restait plus rien d'Aleph, sinon des amas de béton parfois calcinés. La Fondation avait échoué, avant même qu'elle ne se rende compte de ce qui lui arrivait. Et maintenant, il fallait tenter de réparer cet échec dans un monde où tout ce qui était encore vivant cherchait à nous tuer.

Juste après la sortie du Site, l'agent à l'œil rouge me glissa :

—Ton C96. Il est démilitarisé. Je compterais pas trop dessus si j'étais toi.

C'est impossible… Je l'avais utilisé. Avant la Fondation. Il avait déjà servi. Ceci explique cela. Que la Fondation laisse une arme à un chercheur avec un dédoublement de la personnalité… Comment ai-je été assez stupide pour croire ça ? L'objet n'était plus d'aucune utilité. Mais sa présence avait toujours quelque chose de rassurant.

—Mais avec un peu de chance, c'est réparable. Suivant comment ça a été fait. Et j'ai peur que vous en ayez besoin.

Je lui passais finalement mon pistolet, en espérant que celui-ci devienne à nouveau utilisable.

Plongé dans ce qui pouvait encore être utilisé, je finissais le bricolage d'un émetteur récepteur radio longue portée. Je réussis à faire avec, mais le prix du MacGyver des communications revenait au docteur Benji, pour ses talkies-walkies modifiés. Évidemment, l'inventeur ne comprit pas la référence.
Je n'avais pas remarqué le géant en lunettes de soleil qui s'était approché de moi.

—Dr. Tesla ?

—Oui. Agent Karaghan ?

—Lui-même. Notre coéquipier est au 4x4.

Formel. Bref. Sérieux, sans être trop grave.

La carrure de l'agent le faisait paraître inébranlable. Sa démarche ne laissait pas transparaître le moindre signe de fatigue. Quant à moi, je vis mon reflet dans une vitre du 4x4. Les yeux cernés, presque creux, le costume crasseux. L'apocalypse n'est pas une excuse pour un tel manque de rigueur, déplora l'inventeur.

L'agent Neremsa, comme il s'appelait, s'approcha et me tendit mon arme.

—Le percuteur est changé. Il fonctionne à nouveau.

—Merci.

—Bonne chance.

Et il s'éloigna avant que je ne puisse répondre. Je rangeai le morceau de métal dans ma veste.

Je fus surpris. Elle se tenait contre le véhicule, comme perdue dans ses pensées, avant de se retourner.

—Dr. Natemy, se présenta-t-elle.

Elle n'était pas très grande. Des cheveux en bataille recouvraient ses lunettes. Et les lunettes dissimulaient elles-mêmes des yeux fatigués, mais son visage restait souriant tant bien que mal.

—Dr. Tesla, répondis-je.

—Ah ! J'ai étudié votre cas…

Sûrement pensait-elle que la fin du monde ne laissait plus de place aux confidences. Car l'agent, lui, ne semblait pas au courant.

—Son cas ?

Évidemment. Vu de l'extérieur, je n'étais qu'un chercheur comme les autres, bien qu'un peu jeune - ce qui était loin d'être rare. Avec une une cicatrice à l'œil droit et des lunettes qui laissaient parfois apercevoir des yeux rouges, il semblait être le seul "excentrique" du groupe.

—Rien de très important, mentis-je.

L'inventeur protesta, son orgueil blessé. L'agent haussa les épaules, tandis que la médecin me lança un regard à moitié étonné, à moitié compréhensif.
Une fois dans le véhicule, l'agent insista pour faire l'inventaire de notre armement.

—Deux P90 avec trois chargeurs chacun, deux Five-seveN, une mitrailleuse MK-48 et un pistolet mitrailleur UZI. Et évidemment, les charges explosives sont à l'arrière.

Et le C96 était là, au cas où. Mais pour l'instant, personne n'avait besoin de savoir que je portais cette arme.

—Vous savez vous servir d'armes à feu ?

—D'armes de poing, oui.

—Ça ne doit pas être bien compliqué si on est en danger de mort, dit-elle presque irritée.

Elle-même parut surprise du ton qu'elle avait employé. Elle ajouta :

—Enfin, je veux dire non.

—Bien. Entraînement obligatoire avant d'atteindre la Zone, dit-il, impassible.

Une aussi longue promiscuité ne rendait pas les échanges agréables, même pour les personnes les plus joviales. Mais l'agent devait être habitué aux réactions de stress. Il démarra le 4x4 et s'engagea sur la piste quittant Aleph. Hermód nous attendait.
Tout le monde dit au revoir aux restes du Site, qu'un calme surnaturel avait envahi.
Pour l'inventeur, la douleur était passée. Il était ravi. Il allait quitter le Site. Enfin.

Aussi ironique que cela puisse paraître, il faisait beau. Le soleil faisait rayonner le champ de ruine dans une flamboyance morbide. Pour la première fois en deux ans, je sortais du Site Aleph. Et il faisait beau.

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