An Tad-ar-Pesked
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Laissez-moi deviner, c'est à cause de la machine à café, hein ? Écoutez, elle avait qu'à me donner autre chose qu'un gobelet vide, j'aurais pas eu à la secouer. Remarquez, à ce qu'on m'a dit certains font d'autres choses aux machines à café, si vous voyez ce que… Ah, c'est pas ça ? Hum… J'ai pris deux yaourts à la cantine ? J'ai pissé à côté de l'urinoir ? Je ne me suis pas essuyé les pieds en rentrant dans le bâtiment ? Mais répondez-moi bon sang ! Quand vous me regardez comme ça on dirait l'autre ukrainien là. Ou alors… Ou alors c'est ce que j'ai dit à Vreken ? Ah, c'est bien ça. L'enfoiré, j'lui avait dit de rien cafter mais il a tout balancé ce vieux salaud. Vous allez voir quand je vais lui mettre la patte dessus… Enfin, c'est sans doute pour le mieux, ça veut dire que vous pourrez peut-être faire quelque chose, qui sait ? Bon bref, voilà l'histoire…

Comme vous le savez déjà, mon nom c'est Lebraz et vous vous doutez bien que c'est pas un nom vietnamien. Mon tadig-kozh1 c'était un Eusaad2, un habitant d'Ouessant. Vous savez, cette petite île battue par les vents et perdue au milieu de la mer d'Iroise. Aujourd'hui c'est simple d'y aller, t'as juste à prendre un des bateaux qui amènent les touristes ou même l'avion si t'es vraiment pressé. Mais dans le temps c'était pas pareil. Déjà, t'avais pas d'avions, c'est sûr. Ensuite, l'Iroise c'est pas n'importe quelle mare. On l'appelle le cimetière des bateaux. Je saurais même pas vous dire combien de navires ont sombré dans ces eaux froides mais on dit parfois que les galets blancs qu'on trouve sur les plages sont en fait les os polis par les vagues des marins noyés au large. "Qui voit Ouessant voit son sang" qu'ils disaient et ils avaient pas tort.

Les habitants étaient comme l'île, austères, puissants, voir même un peu sauvages parfois. Remarquez, en ce temps-là il n’y avait que les pêcheurs, les bergers et les goémoniers. Des gens simples aux préoccupations simples. En fait ça se résumait à trois choses : les récoltes, la mer et la religion.

À l'époque où je vous parle, ça faisait 1400 ans que Saint Paol3 était passé dans le coin dans son bateau de pierre pour évangéliser tout ce beau monde (si, si, j'vous jure, faut croire que t'as pas besoin de beuh quand t'as des goémons). Ça veut dire que grosso modo tout le monde sur l'île était baptisé et avalait le Gaspard4 tous les dimanches que le bon Dieu fait. Mais bon, c'est une île reculée au milieu d'une mer déchainée donc ça entraine des… particularités spirituelles dirons-nous. En bref, on n'avait pas encore abandonné les anciens dieux, au contraire. Si tout le monde allait religieusement à la messe, une fois rentré chez eux, quand le vent soufflait dehors et que les moutons bêlaient dans l'étable, la ménagère mettait un peu de sel sur le seuil pour empêcher les korrigans d'entrer dans la masure.

Enfin, d'un côté on avait ces croyances paysannes, de l'autre on avait le Tad-ar-pesked. Mon tadig-kozh me disait qu'il vivait sous un îlot au nord-ouest de l'île. Déjà qu’Ouessant n’est pas l'endroit le plus calme de la région, c'était pire. On les appelait les Rochers du Diable. C'était d'obscurs crocs granitiques qui dépassaient à peine de l'eau à marée haute et que le pilote non expérimenté n'aurait eu aucun mal à empaler sa bisquine5 dessus. Mais les gars qui y allaient savaient pertinemment ce qu'ils y faisaient. Ils répétaient ce que leurs ancêtres faisaient depuis des milliers d'années. Ils allaient voir le Tad-ar-pesked, le Père des poissons. D'après eux, le monde était fait de façon symétrique et tout ce qui existait en haut avait donc son équivalent en bas. Ainsi, le ciel avait l'Bon Dieu et la mer avait le Tad-ar-pesked.

Bien sûr, l'curé et les nonnes voyaient d'un mauvais œil ces bateaux qui partaient au crépuscule vers le nord-ouest. Mais quand on posait la question, personne n'était allé en mer ce soir-là et tout le monde était présent à la messe du dimanche. C'était un genre de mix entre la chrétiennerie et les anciens dieux vous voyez ? Bien sûr, on se mariait à l'église sous le regard de Saint Paol mais il était quand même de bon ton d'aller porter un agneau au Tad-ar-Pesked pour s'attirer ses faveurs. Comme ça au moins, on était sûr qu’il n’arriverait rien au mari en mer, que les moutons se porteraient bien, que la mariée tombe vite enceinte et qu'elle fasse plein de bébés en bonne santé. Enfin, c'était vrai jusqu'à l'an 1861.

En c'temps-là, Ouessant c'était vraiment le trou perdu de l'Armorique. Il n’y avait pas de problème d'inégalités, tout le monde était pauvre. La pauvreté, la météo à la con et le fait de se marier uniquement entre eux depuis des siècles a fait son office. Donc, en mars 1861, v’là que des gamins se réveillent avec la langue rouge framboise et les joues toutes gonflées. Ils sont morts dans la semaine. C'était la terzhienn-ruz, la fièvre rouge6. Ça, mes amis c'était une saloperie. Ça visait en priorité les enfants et on avait aucun traitement avant l'arrivée des antibiotiques. Remarquez, les adultes n'étaient pas en reste vu que la diphtérie est arrivée à peine plus tard.

Le gros problème c'était qu'il n'y avait pas de médecins sur l'île, tout juste un chirurgien qui ne savait pas trop quoi faire. Heureusement si on peut dire, no't bon empereur7 a envoyé un vrai médecin depuis Brest pour faire état de la situation. Oui, juste faire état de la situation vu que de toute façon on savait pas soigner la maladie. Allez regarder sur Internet, vous verrez que c'est vrai. Enfin bref, le curé faisait des messes, les enfants continuaient à mourir. Les nonnes faisaient des processions, les enfants continuaient à mourir. Tout le monde faisait pénitence devant l'Bon Dieu, les enfants continuaient encore et toujours à mourir.

Il y avait en c'temps là une très vieille femme qui vivait dans une cabane branlante au Nord de l'île. Je ne connais pas son nom, mon tadig-kozh l'appelait juste la groac’h8, la sorcière. Au final c'était plus un genre de guérisseuse, voir une druidesse. Enfin, une guérisseuse, faut bien avouer qu'elle guérissait pas grand monde ces temps d’épidémie. Mais pourtant, les gens continuaient d'aller la voir. Vu que le dieu des chrétiens ne pouvait rien pour eux, peut-être que les dieux de chez eux, bien plus anciens, avaient le pouvoir de les guérir ? Alors la groac’h a pris une barque et s'en est allée. Oui, vous avez bien entendu. Elle est montée dans une barque et la coquille de noix a immédiatement foncé à travers les vagues. Cette nuit-là le vent souffla plus fort et la mer gronda de plus belle. On l'a pas revu avant le dimanche quand elle est apparue sur la grande place de Lambaol9 pour haranguer la populace à la sortie de l'église.

- Nous avons oublié les anciens dieux, disait-elle, et ils se vengent sur nous en envoyant la fièvre rouge ! Le Dieu des Francs vous a trompé mes sœurs et mes frères, seul le Père des poissons nous offrira le salut !

- Mais groac’h, demandèrent les Eusaiz10, que devons-nous faire ? Comment calmer la colère du Père des poissons ?

- Je vais vous le dire mes sœurs et mes frères. Le Père des poissons est seul depuis trop longtemps et il a besoin d'une reine pour siéger à ses côtés sur son trône d'os et de corail. Réjouissez-vous mes sœurs et mes frères, le roi des océans a jeté son dévolu sur une fille d'Eusa11.

Une exclamation monta dans la foule. Une fille d'Eusa ? Toutes les mères et tous les pères eurent le cœur qui se mirent à battre à toute vitesse. Qui était cette fille ? Qui devrait emmener son enfant aux rochers du diable et donner sa main à quelque innommable déité païenne venue du fond des âges ? On voulut poser la question à la groac’h mais elle fut interrompue par le garde champêtre qui tenta de l'emmener à l'écart pour éviter l'émeute. Elle se débattait et hurlait de plus belle :

- Arrête sombre idiot, je dois délivrer le message du Père des poissons ! Il veut sa promise et si Il ne l'a pas, de grands malheurs arriveront à Eusa ! Les poissons s'en iront ! Les agneaux naîtront morts et difformes ! La famine nous prendra nos filles ! La guerre nous prendra nos fils ! Et l'Ankou viendra pour les âmes des autres !
Elle vociféra cette dernière invective juste avant d'être sortie manu militari de la place. À la mention de l'Ankou, tous frémirent. Les quelques bébés qui se trouvaient là se mirent à pleurer et les chiens à aboyer. Le curé et les nonnes étaient secoués, tout comme les autres habitants. Tout le monde est rentré chez soit en pensant avec effroi aux paroles de la groac’h.

On ne sait pas vraiment ce qu'il s'est passé cette nuit-là. D'après mon tadig-kozh, le vent a soufflé encore plus fort que les nuits précédentes. La mer semblait animée d'une force sauvage et des vagues gigantesques s'abattaient sur les plages de granit. Et soudain, à minuit, un calme surnaturel s'est abattu sur l'île. Le vent et la mer s'étaient tu. Il n'y avait plus aucun bruit au dehors. Les habitants restèrent terrés dans leurs masures jusqu'au matin tel des animaux apeurés, ne sortant de leur torpeur que pour faire des signes de croix et remettre du sel sur le pas de la porte.

Au matin, on découvrit qu'Ana Lefur, la fille d'à peine 15 piges d'un pauvre pêcheur, s'était volatilisée. La mère bafouilla les larmes aux yeux qu'elle, qui était pourtant si bien portante la veille, avait succombé à la fièvre rouge. Les parents dirent qu'ils avaient enterrés le corps dans leur parcelle afin de toujours l'avoir auprès d’eux. Étrangement, il semblerait que le garde champêtre les ait crus et qu'il n'y eut jamais de véritable enquête. L'affaire semblait close mais tous savaient ce qu'il s'était vraiment passé sans vouloir l'admettre. Peu importe ce qu'il s'était passé cette nuit-là, le Tad-ar-pesked avait une nouvelle reine.

Maintenant je vous vois venir. Ça ne pourrait être qu'un énième exemple d'hystérie collective qui a entrainé au meurtre malheureux de cette jeune fille innocente. Oui, c'est vrai que c'est possible. Mais toujours est-il que l'épidémie s'arrêta dans les jours qui suivirent et qu’on n’entendit plus jamais parler de la groac’h. Certains ont dit qu'on l'avait retrouvé morte dans sa masure mais la vérité est qu'on ne trouva jamais son corps. Quelques temps après les faits, on a retrouvé le père Lefur pendu au mat de son bateau et la mère a sombré dans l'alcoolisme avant de mourir dans les mois qui suivirent. Néanmoins, le fils aîné a repris quelques temps plus tard le bateau de son père et n'a plus jamais remonté que des filets pleins à craquer. Un peu comme s’il y avait quelqu’un qui veillait sur lui depuis le fond de l’Iroise…

Voilà, j'ai terminé mon histoire. Vous pouvez la prendre comme vous voulez. Peut-être que le tadig-kozh de mon tadig-kozh a tout inventé. Peut-être que ce n'était qu'une réaction exagérée de la part de la population à un mal qu'elle ne connaissait pas. Enfin bref, je dis ça comme ça mais je pense qu'il serait judicieux que la Fondation pense à envoyer un bateau dans la zone un de ces quatre. M'est avis qu'il y a peut-être bien autre chose que des sardines et des goélands dans ce coin la mer d'Iroise et que ça fait d’ailleurs un moment que personne n'est allé le voir avec un mouton bien gras ou une jeune vierge…


Quand le Dr Schwartz, océanographe à la rationalité presque saphirienne, sortit de la salle d'interrogatoire, il tomba nez à nez avec le Dr Bénard.

- Alors ? Lui lança celle-ci à brûle pourpoint.

- Alors quoi ? Vous avez vu l'entretien non ? Lebraz était peut-être un bon agent par le passé mais soyons sérieux deux minutes. On me dit dans son dossier qu'il est à moins de deux ans de la retraite et qu'il passe ses soirées à vider des bouteilles de Jack depuis la mort de sa femme. Encore que je pense que le contexte socio-culturel y est probablement pour quelque chose si vous voyez ce que je veux dire…

- Ma mère est de St-Brieuc vous savez.

- Ah merde, désolé. Oubliez ce que j'ai dit. Enfin bref, le gars sent que sa carrière part en miettes et que sa vie est plus merdique que jamais donc il se replonge dans les histoires de son enfance et part dans une espèce de délire nationaliste celtique. Non mais regardez-le à utiliser son patois à la con à chaque fin de phrase !

- Cela ne veut pas forcément dire qu'il a tort.

- Non mais attendez, ne me dites pas que vous le croyez ?

- Pourquoi pas ? On parle d'une sorte de dieu poisson qui contrôlerait une petite île au milieu de l'Atlantique. Pas besoin d'avoir une accréditation de niveau 5 pour savoir qu'on a déjà confiné bien plus absurde. En plus, j'ai fait quelques recherches et je suis tombée sur plusieurs faits assez troublants. Par exemple, il y a bel et bien eu une épidémie de diphtérie et de scarlatine en 1861 qui a fait des ravages chez les enfants de l'île. Petit détail pittoresque que j'ai trouvé, depuis lors les femmes d'Ouessant portent une coiffe noire pour les grandes occasions contrairement à celles du continent qui en ont une blanche.

- Mais qu'est ce qu'on en a à foutre de leurs costumes traditionnels à ces péquenauds ?

- Effectivement, on s'éloigne du sujet, désolée. Enfin bref, c'est vrai que Napoléon III a envoyé un médecin pour observer l'évolution de l'épidémie et c'est vrai aussi qu'elle s'est arrêtée sans qu'on sache vraiment pourquoi. D'autre part, Ouessant aurait bel et bien été un des derniers bastions du paganisme natif en Europe de l’Ouest, avec un culte qui aurait été actif jusqu'au XVIIIème pour certains.

- Écoutez, votre copier-coller de Wikipédia est très intéressant, je dis pas. Néanmoins, ça ne prouve rien. Au mieux, comme il le dit lui-même c'est juste un cas d'hystérie collective qui a eu lieu au bon moment si je puis dire et au pire c'est lui qui a tout inventé en se servant des mêmes sources que vous.

- C'était ce que je croyais aussi, jusqu'à ce que je reçoive ceci.

En disant cela, elle brandit une grosse liasse de de documents fraichement imprimés.

- Qu'est-ce que c'est que ça ?

- Quand on nous a signalé qu'un de nos agents pensait qu'il pouvait y avoir quelque chose d'intéressant dans ce coin de l'Iroise, j'ai contacté le Nostradamus qui revenait d'une mission dans l'Atlantique Nord pour qu'il fasse un petit détour par le Finistère. Pour sûr, le commandant était en pétard mais il m'en devait une donc il a fini par accepter. Le plan était qu'ils fassent un rapide examen de la zone avec leur nouveau sonar et puis de rentrer au bercail fissa.

- Et j'imagine qu'il s'agit là des résultats dudit examen ?

- Tout à fait.

- Montrez-moi ça.

Quand il l'eut dans les mains, Schwartz sauta le blabla scientifique inutile du rapport pour aller directement à l'analyse du relevé de fond. Au début, il n'y avait rien d'anormal. Des structures basaltiques communes dans la zone dont l'écho était parfois brouillé par le passage d'un grand banc de sardines. À un moment il crût déceler une légère anomalie mais la légende de l’analyse l’informa qu’il ne s’agissait que d’une vieille épave de chalutier. Et puis à environ un quart de mile du fameux récif…

- Oh… Oh putain… Mais… Mais, c'est pas possible… Un tel truc ne peut pas… De quand datent de ces données ?

- D'aujourd'hui, je les ai imprimés pendant que vous discutiez avec Lebraz.

Schwartz resta sans rien dire pendant quelques instants, abasourdi par ce qu’il venait de lire. Ce qu’il y avait dans ces documents défiait tout ce que l’on connaissait de nos océans. La présence de cette anomalie était tout bonnement aberrante, surtout dans une zone telle que la mer d’Iroise. Il est probable que si le Nostradamus n’était pas passé dans la zone avec son sonar dernier cri (un K-49 « Lorelei II » conçu à Aleph), personne n’aurait jamais entendu parler de cette chose. C’est après ces longues secondes de réflexion muette qu’un sourire apparut sur ses lèvres. Il lança à son collègue :

- Contactez la Zone-Mem. Dites-leur de préparer la Bastide à appareiller pour Ouessant dans la journée. Prévenez-les aussi que je saute dans un hélico pour les rejoindre d'ici ce soir.

- Puis-je savoir pourquoi ? Demanda Bénard qui peinait à contenir son excitation.

- C'est très simple chère collègue, répondit Schwartz avec la même émotion, nous partons à la pêche au Keter.

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