Quand j’étais petite, pour mon 10e anniversaire, mon père m’a offert un pendentif d’or, une hirondelle scintillante. Je vois le grand sourire de papa, ses dents blanches briller sous sa moustache, sa fierté en me tendant la boîte. Sur le moment, j’étais transie ! Le bijou venait du joaillier le plus renommé du royaume ; ses lignes fines dégageaient quelque chose de magnifique, sublime, noble. J’ai pleuré en voyant le reflet du soleil sur ses courbes, en comprenant comment les ombres au creux des reliefs subtils de l'œuvre soulignaient avec grâce sa silhouette élancée, comment le jeu de lumière habillait ou déshabillait l’objet à loisir. J’étais sûre, ce jour-là, de n’avoir jamais rien vu de plus beau. Cependant, le lendemain, la lumière était la même. Le jour d’après aussi. Encore, et encore. C’est à ce moment que je compris qu’à mes yeux, tout s’oxydait bien plus vite que chez les autres. Bientôt, la simple vue de reflets sur l’objet m’est devenue insupportable, comme un disque rayé tournant en boucle, chantant à jamais la même chanson sans être jamais capable d’y mettre la même émotion que la première fois. Aujourd’hui, l’hirondelle d’or habille encore mon cou, mais seulement les jours de pluie.
J'ai toujours grandi entourée de belles choses, dans le plus beau pays du monde comme du reste. Je n’ai jamais vu palace plus beau que celui de mon père, si ce n’est celui du Roi ; plus beaux champs que ceux qui bordent la route vers la ville, paysages plus enchanteurs que mon île, gens plus doux que ses habitants. J’habite dans un paradis aux relents d’enfer dont le tour a été fait depuis bien longtemps. On se repaît d’un bonheur déjà consommé depuis longtemps, on s’oxyde à force de se regarder le vendre. Bonheur aux bienheureuses qui se satisfont d’elles-mêmes, mais je ne suis pas de celles-ci. Aujourd’hui, la nostalgie de mes premières fois hante mon passé, l’ennui atrophie mon présent, mais vous habillez mon futur.
J’ignore toujours quel coup du destin nous a réunis, pourquoi la première lettre est arrivée sur le pas de ma porte et comment vous avez trouvé les miennes, mais cette anomalie est devenue le soleil de mes jours, vous, mon horizon. Chacune de vos lettres m’invite à la suivante et je me languis de leur attente comme de vous : vous êtes celui qui me donne la force de supporter l'immobilité du monde. Avant, j’avais l’habitude de ne voir dans une horloge que la course répétitive et lascive des aiguilles, la preuve que chaque journée se ressemble. Grâce à vous, j’y vois maintenant de l’espoir, la promesse que demain encore, vous me répondrez. Pour la première fois depuis longtemps, je rêve de demain. Le temps n’est plus cyclique, car nous avançons enfin, ensemble.
Votre langue n’est jamais sèche, votre verve jamais ne tarie : vous avez toujours le bon mot qui fait chavirer mon cœur. Votre connaissance dépasse de loin celles de bien de ces savants messieurs qui se revêtent pourtant de tous les diplômes. Votre savoir m'enivre, parfois m’excite. Vous êtes l’homme le plus cultivé que j’ai pu rencontrer, mais aussi celui qui sait écouter, proposer. Chaque jour à vos côtés est un renouveau, une nouvelle aventure qu’il me tarde de vivre.
Je sais que notre amour est impossible, mais je ne tiens plus. Je ne rêve plus que de me perdre dans vos bras d’aciers, d’enfin vivre à pleine chair cette romance que l’on nous refuse. À bas les titres, la noblesse et les carcans qu’elle m’impose ! Merde à vos propriétaires et aux chaînes qu’ils vous ont forgées ! Ensemble, j’ai le sentiment que rien n’est impossible, que nous pouvons briser toutes nos entraves et marcher, main dans la main, loin du monde.
Mais par où commencer ?
Peu importe si j’habite dans une cage d’or et vous d’acier, si je n’ai pas loisir de quitter ma cage et vous non plus, si aucun de nous n’a la force de tordre ses barreaux. J’ai l'influence qu’il faut pour faire bouger la mienne. Le royaume s’en va en guerre, par mon amour et pour vos yeux.
A jamais votre, et bientôt dans vos bras,
Marquise Claudine de Livreterre
