Magnum Opus
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L'Écrivain rentra dans son bureau et s'assit sur la chaise. Face à lui une feuille de papier, un crayon et ses mains. Il resta penché sur son bureau telle une marionnette désarticulée pendant un moment. Combien de temps ? Il ne savait pas, ce concept n'avait plus de sens. Des heures, des jours, des secondes… Pourquoi s'embêter d'idées superflues ?

Le Démon juché sur son étagère se mit à ricaner. Il n'y arriverait pas, le petit être noir le savait. Ce serait comme à chaque fois. Il resterait devant sa feuille, écrirait peut-être quelques phrases, voir même, soyons fou, un paragraphe entier, puis se lasserait de son œuvre comme un enfant gâté et le rangerait soigneusement dans son tiroir en attendant illusoirement un jour où il viendrait l'achever. Ne préférerait-il pas parler de ses succès ? Comme par exemple Celui qu'il n'a pu respecter, ou Ceux qu'il n'a pu accepter, ou encore Celle qu'il n'a pu aimer ? Le goudron putride de sa propre fainéantise dans lequel il se vautre depuis des lustres alourdit ses épaules et l'empêche de voir le ciel. Et pourtant, il sait qu'il n'aurait pas le courage de l'enlever alors même que la croute noire s'est répandue sur son visage et l'empêche de respirer. Non, il ne voit rien, trop absorbé qu'il est dans les plaisirs lacunaires du monde pâle qui s'agite devant sa fenêtre.
Ainsi parlait le Démon sur l'étagère.

Ces éclats attirèrent l'attention d'une Muse au-delà de la fenêtre. Était-ce une des filles de Mnémosyne descendue de l'Olympe ou une de ces allégories blafardes qui trainent dans le sillage de tout écrivain désœuvré ? Impossible à dire. Ses petites mains graciles firent sauter le verrou de la fenêtre avant de s'affairer sur le bitume qui s'étalait sur les épaules de l'Écrivain. Les croutes sombres furent promptement ôtées, libérant ses épaules et son visage. La Muse le prit alors dans ses bras de porcelaine et le serra contre elle. Elle lui dit que tout irait bien et qu'elle l’aiderait à effectuer sa tâche. Elle lui enseigna alors la poésie, l'harmonie des mots et les artifices qui transforment un simple texte en œuvre d'art intemporelle. Devant lui se mirent à danser les flammes qui embrasèrent les poètes des temps anciens et leurs permirent de soulever des montagnes. Ulysse et Rodrigue le soulevèrent à bout de bras et le mirent au sommet d'un grand chêne du haut duquel il pouvait voir un grand fleuve. Sur ses eaux calmes voguaient paresseusement mille voiles blanches glissant vers la mer. Un rouge-gorge se posa sur son épaule. L'oiseau lui chuchota les secrets enfouis des arbres et des prairies. Alors qu'il parlait, le monde changeait. Le paysage se mouvait, se contractait jusqu'à ce qu'il ne subsiste que des polygones colorés et lumineux assemblés dans une étrange harmonie abstraite. La Muse enleva alors sa cape de plumes vermillon qui lui donnait l'ombre d'un oiseau et entraîna l'Écrivain à travers les mille portails de couleur et de lumière jusqu'à enfin revenir derrière le bureau.

Quand elle eût fini, il se tourna vers elle et la regarda. Elle s'attendait à un regard illuminé de la beauté qu'elle avait insufflée dans son canevas mais elle ne trouva face à elle que deux billes de jaspe ternes et mornes.

Le Démon sur l'étagère rit. Sotte était la Muse de penser qu'elle pourrait changer quoi que ce soit à ce que des décennies d'aliénation institutionnalisée avaient fait à l'esprit de l'Écrivain. Le monde des Hommes avec ses bourdonnements incessants l’avait anesthésié. Querelles inutiles et palabres vides de sens succédaient aux jacassements vacuitaires et aux conflits superflus. Bien loin était le temps où il suffisait d'inspirer un poète pour qu'il accouche quelques centaines de coups de plumes plus tard d'un Corbeau ou d'un Horla. Les mortels avaient fait tomber Dieu de son paradis et se croyaient maitre de leur psyché alors qu'il n'avaient fait que le remplacer par une idole de silicium et de néon. La liberté tant désirée ne consistait qu'à se courber devant un écran des heures durant à essayer d'attirer les autres esclaves par des couinements incessants.

Soudain l'Écrivain en eut assez. La Muse avait perdu son emprise, le Démon ne faisait que jacasser, le règne de l'Homme pouvait commencer. Il attrapa la sombre engeance de l'étagère à pleine main et se mit à serrer. La créature continua à ricaner à mesure que les doigts labouraient son petit corps sombre avant de se taire quand l'âme sardonique rejoignit l'Hadès dont elle était issue. Il ne restait entre les mains de l'Écrivain qu'un amas de cendres humides et froides. Il savait exactement ce qu'il allait en faire. Les mains s'animèrent devant la Muse médusée. De la glaise émergea un corps, des pattes, une queue…

Le Monstre était né.

Il prit à l'intérieur de lui-même pour habiller la chair de la bête noire. Sa haine de lui-même devint des crocs blancs et sa haine des autres des griffes noires. Il fit de ses mensonges un cuir huileux, de ses calomnies des écailles froides et de ses médisances des soies rêches. Misanthropie et amertume donnèrent deux grandes ailes noires perçant le dos de la bête alors qu'une grande crête osseuse d'égoïsme le parcourait du cou jusqu'à la queue. Entre les crocs s'agita une langue noire et bifide sécrétant un venin de doux-amer de faux semblants. De grands yeux jaunes comme l'avarice apparurent sur le crâne accompagnés d'autres, d'un vert luxureux. Des vibrisses d'appréhension poussèrent sur son museau et y rejoignirent une grande corne d'asociabilité et des défenses d'agoraphobie. Et le manège continua ainsi, émotion après émotion, pensée après pensée, jusqu'à ce que la bête soit entièrement formée.

La Muse se tenait à côté de lui alors qu'il s'arrachait des lambeaux d'âme pour les mettre dans l'abomination. L'horreur se lisait sur son visage d'ange. Elle s'agrippa au bras de l'Écrivain pour le supplier d'abandonner cette folie. Il ne la repoussa pas. Il avait besoin d'elle pour l'étape finale.

Elle crut pendant un instant pouvoir le raisonner. Il se leva et la pris dans ses bras. Elle lui murmura que rien n'était perdu, qu'il pouvait recommencer une autre œuvre où elle l'aiderai à insuffler la lumière de la poésie. Hélas, ses suppliques furent coupées par la lame froide qui s'incrusta dans sa gorge blanche. Seul un hoquet hagard se glissa par sa bouche avant qu'une gerbe de grenat ne jaillisse de son cou et ne macule tout le bureau. Le sang des émotions et de la poésie était l'ambroisie qu'attendait le Monstre pour s'éveiller. Holocauste aux arts bâtards, le fluide écarlate abreuva l'idole de cendres et de mots.

Un râle cauchemardesque coula hors de la gueule putréfiée et envahit les moindres recoins de la pièce illuminée par la nuit qui s'engouffrait par la fenêtre.

Le Monstre s'était éveillé.

Avant qu'il n'ait pu faire un geste, l'Écrivain l'attrapa par la peau du cou. L'engeance se débattit comme un beau diable mais ni ses crocs ni ses cris ne purent le soustraire à la poigne de son créateur.

L'Écrivain prit alors une boite en plastique blanc de taille moyenne, juste assez grand pour contenir la sombre bête. Il en scella le couvercle avec un vocabulaire laconique, précis, scientifique. Il fallait être extrêmement soigneux lors de cette étape. S'il n'était pas assez détaché et froid, le Monstre risquait de s'échapper. À l'inverse, si les mots recouvraient l'émotion, il étoufferait et disparaitrait. Afin d'être sûr d'éviter cette éventualité, l'Écrivain perça quelques trous dans le couvercle.

Un sifflement résigné lui parvint de l'intérieur de la boite, indiquant qu'il avait terminé. Satisfait, il saisit un marqueur noir et nota sur le couvercle trois lettres suivis d'une suite de chiffre. Il prit la boite sous son bras et l'emmena à la cave, enjambant en chemin un tas de poussière qui avait jadis été lumière des arts et de la poésie.

Il descendit des escaliers qui s'enfonçaient dans les entrailles de la Terre. Autrefois ils étaient encore bien plus profond mais à chaque fois qu'un mortel les empruntait, ils remontaient silencieusement et imperceptiblement vers la surface. Un jour peut-être atteindraient-ils le plancher des Hommes, voir même plus haut, qui sait.

Une fois arrivé à la cave, il alluma la lumière. Devant lui apparurent des centaines d'étagères contenant des milliers de boites comme la sienne. Certaines étaient blanches, d'autres noires ou d'autres couleurs. Il y en avait qui restaient silencieuses et d'autres qui s'agitaient en poussant des vociférations stridentes. Étrangement, malgré la prodigalité absurde d'entités disparates, il y régnait une sorte d'harmonie, comme si elles formaient un tout irrationnel mais néanmoins cohérent.

Il choisit avec soin une place parmi les rayonnages et y plaça son écrin de plastique. Il recula un instant pour admirer son œuvre alignée avec ses congénères. Il avait fait du beau travail.

Avec un dernier sourire, l'Écrivain retourna vers l'entrée et remonta vers la surface. Cependant, il n'éteignit pas la lumière car il savait qu'un jour, bientôt, quelqu'un reviendrait et découvrirai le contenu des boites confinées sous terre.

Et quand ce jour arriverait, il serait bien content de ne pas les rencontrer dans le noir.

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