Site-7 : ENTREFER

« PRÉCÉDENT : TEMPÊTE


La mer de Béring était bien plus calme que quand Ari était arrivée au Site-7. Le sturm-und-drang de ces deux derniers jours s'était finalement dissipé, révélant la beauté naturelle du Norton Sound. La collection de plateformes qui constituaient le site était tellement loin au large que la côte de la toundra n'était plus qu'une ligne sur l'horizon, en tenaille avec un ciel gris nuageux et des eaux bleu-grises. Il continuait à neiger, mais le blizzard s'était enfin calmé.

Ari se tenait sur l'héliport, les bras croisés dans son dos, observant. Il y avait environ une demi-douzaine d'autres personnes sur la petite plateforme d'atterrissage saillant du pont principal de la Plateforme Deux. Rita Vargas, la cheffe du Génie Mécanique, avait échangé son bleu de travail tâché avec une autre paire propre, mais apparemment identique. Le Capitaine Gauthier se tenait derrière elle, ses cheveux coupés court cachés sous un béret. Un fusil pendait de sa sangle à trois points comme l'épée d'un officier. Pendant la journée et demie qu'elle avait passée sur Site, quasiment tout le personnel du Département de la Sécurité qu'elle avait vu portait la même variante hivernale, à camo blanche, de protection balistique que Gauthier. Elle se souvenait de la sienne et regrettait de l'avoir rendue quand elle avait quitté la Sibérie.

Ari ne reconnaissait pas les quatre dernières personnes. L'une était une grande femme rousse, avec des sourcils et un nez marqués. Elle portait une grosse parka quelconque, le genre fourni à tous les membres du Site-7, mais elle grelottait toujours, ses yeux s'agitant dans tous les sens. Ari pouvait dire qu'elle ne sortait pas souvent. Les deux personnes se tenant à côté d'elle étaient habillées avec les blouses blanches de l'infirmerie du Site, et semblaient se tenir devant une grosse caisse en plastique. Ses yeux glissèrent vers la dernière personne sur la plateforme, se tenant sur un bord éloigné. Un homme fin, plus vieux, avec une blouse de laboratoire par-dessus un costume qui paraissait très cher. Son visage barbu était impassible, laissé volontairement vide. La plupart des gens supposeraient qu'il était simplement perdu dans ses pensées, mais les Agents de la Fondation n'étaient pas "la plupart des gens". Pour les yeux expérimentés d'Ari, son visage était moins celui d'une toile blanche et plus celui d'un tableau drapé d'un linge. Elle était intriguée ; il avait fallu des années d'entraînement à Ari pour développer ce genre de barrières.

Une autre rafale de vent vint du sud, et sa rêverie prit fin. Les infirmières tenaient fermement leurs chapeaux. Leur présence n'était pas vraiment rassurante, Ari se demanda si le Superviseur était malade ou blessé. Même après être arrivée au Site-7, elle ne connaissait que très peu sa mission. Ou le Site en général, pour être honnête.


Lorsque l'Ingénieure Vargas et le Capitaine Gauthier l'avaient accueillie à la sortie du Teaser, elle avait eu à peine le temps de se présenter avant d'être emmenée dans le monte-charge gargantuesque qui reliait la plateforme surélevée au port de fortune sous ses jambes géantes. En haut, le Site se transforma, d'une sombre ville souterraine de conteneurs de fret il devint un véritable complexe de la Fondation, avec ses couloirs d'acier désinfectés. Il était aussi doté d'un chauffage central, au plus grand bonheur d'Ari ; elle était toujours habillée avec son ensemble mouillé composé de sa parka, de son sweater et de ses jeans qui avaient été trempés pendant le trajet.

Rita parla tout du long.

"Bienvenue au Site, Agent Katsaros ! Nous sommes tellement, tellement contents de vous avoir à bord. Nous avons du sang neuf régulièrement, mais il s'agit souvent de main-d'œuvre pour l'un des Départements, vous savez comment le transfert de personnel se passe. Ou bien ? Ça fait combien de temps que vous travaillez à la Fondation ? La plupart d'entre vous, les militair- oh, excusez-moi si c'était insultant. Vous venez de l'armée ? Parce que je sais que beaucoup d'Agents viennent d'agences de renseignement, vous savez ? CIA, MI6, FSB, ce genre de choses. Ça vous dérange si je vous appelle Ariadne ?"

Elle arrêta de parler pendant un moment pour reprendre son souffle. Ari baissa les yeux pour la regarder, incrédule. Elle se demanda comment est-ce que quelqu'un ayant une aussi petite taille pouvait faire tenir d'aussi gros poumons. "Ari est très bien, Ingénieure Vargas.

— Ari ! C'est un joli nom. Bon, okay. Va pour Ari. Mais ouais, bienvenue sur le Site ! Nous sommes sur la Plateforme Une, sur neuf. Enfin, tu avais déjà dû voir ça, évidemment," elle s'arrêta une seconde pour rire avant de reprendre à travers le silence de Pierre et Ari. "Mais chaque plateforme est habituellement appelée par son nom original d'avant que l'on ne l'ait acheté. Celle-là s'appelle Zhu Deep ! C'est un peu la porte d'entrée menant vers le reste du Site. Nouveau matériel, ravitaillement et personnel," elle fit un clin d'œil à Ari et lui donna un coup de coude "… viennent par ici."

Les portes de l'ascenseur s'ouvrirent sur une cour de fortune, entourée par le bâtiment orange de la plateforme. Des doubles portes menaient vers ce dernier. Le groupe avança, mais alors qu'ils atteignaient le milieu de la cour, le Capitaine Gauthier s'arrêta. Il parla avec un léger accent québécois.

"Mes excuses, mais le devoir m'appelle sur Habillage ; il s'agit de la plateforme d'habitation principale Agent Katsaros. C'était un plaisir de vous rencontrer, j'ai hâte de pouvoir travailler avec vous." Il lui fit un court signe de tête, qu'elle lui rendit. Puis, il se tourna et partit à travers une porte sur l'un des côtés du mur.

Elle appréciait Gauthier, décida-t-elle. Il y avait une sorte de respect mutuel, le genre unique à ceux qui ont passé des années à se faire tirer dessus. Elle regarda la porte blindée se refermer dans un clang derrière lui avant que Vargas ne prenne la parole une nouvelle fois.

"Pierre est une bonne personne. Chef de la Sécurité sur le Site. Ce qui est plus dur que ce que l'on peut penser ! Les Sites comme -19 ou -43 ont des légions de membres du personnel chargées de la sécurité, mais ici, nous sommes limités à une poignée. Mais bon sang, ils déchirent. Tous des anciens des forces spéciales et tout. D'ailleurs, tant que j'y pense, vous-"

Ari coupa Rita. "Sans vouloir vous offenser, mon voyage a été plutôt long…

— Oh ! Oh, mon Dieu. Je suis désolée, tu dois être épuisée ! Bien sûr, bien sûr, nous pourrons nous occuper de tout ça après un peu de repos." Elle fit une pause, sortant une tablette de l'avant de son bleu de travail. "Comme l'a dit Pierre, la plupart des dortoirs et des espaces communs sont sur Bluefin, mais nous avons quelques chambres temporaires ici…" dit-elle en parcourant rapidement l'écran sur sa tablette. "Ouaip, il y en a une de libre juste à côté."

Ari hocha de la tête et réajusta la sangle de son sac de voyage sur son épaule. Son bras gauche sortit et tomba mollement sur son flanc. Les yeux de Rita tombèrent dessus.

— Oh, euh. Mince. Tu veux que je-
— C'est bon.
— Tu es sûre ? Parce que ce n'est vraiment pas-
— Vraiment, c'est bon. Allons-y." Elle tourna les talons et Rita se dépêcha pour la rattraper. La paire marcha à travers les doubles portes et arriva dans l'intérieur en métal brossé du bâtiment. Il s'agissait, en grande partie, d'un unique couloir circulaire, bordé de portes menant vers des pièces, dont la majorité étaient toutefois fermées. Ari remarqua un bon nombre d'autres membres du personnel s'agitant, discutant entre eux ou marchant en tapotant sur des tablettes. Elle nota silencieusement que la plupart portaient un col roulé vert tricoté avec le blason du Site-7. "Tzu est l'une des deux plateformes où l'on peut accéder à internet. Le reste du Site est en quarantaine, pour des raisons évidentes. Du coup, tout le monde vient ici pour envoyer des e-mails à des amis ou de la famille. Mais le trafic est toujours contrôlé par les I/O, évidemment" expliqua Rita.

Ils montèrent une volée d'escaliers et marchèrent à travers un autre couloir circulaire, s'arrêtant devant une porte en métal identique aux centaines qu'ils avaient dépassées. Rita sortit une carte magnétique de son bleu de travail et la passa dans le lecteur sur la poignée de la porte. La lumière passa au rouge et la porte se déverrouilla. Ari la poussa avec sa main libre et entra.

C'était une petite chambre, quelconque. Un bureau, une commode, une table de chevet avec une alarme, une chaise et une couchette dans un coin. Un sol carrelé avec un hublot donnant vers l'extérieur. Il commençait à faire sombre. Ari posa son sac sur le bureau et se tourna. Rita s'appuyait contre l'encadrement de la porte, en jouant avec la clé à tuyaux qui pendait de sa ceinture.

"Tout est bon ? Les latrines sont au bout du hall, la cuisine est en bas si tu as besoin de quelque chose.
— Ça devrait être bon. Pas trop faim."
Rita hocha de la tête. "Bon, le Superviseur devrait arriver dans quelques heures, mais tu devrais avoir assez de temps pour avoir quelques phases de sommeil paradoxal. On se rejoindra sur l'héliport dehors. Je viendrai te chercher si tu n'es pas réveillée, ne t'inquiète pas." Elle sourit, retirant quelques mèches bleues de devant son visage. Malgré elle, Ari fit un demi-sourire en retour et hocha de la tête.

"Merci, j'apprécie beaucoup.
— Pas de problème, ma chérie. Euh, tu ne vas pas dormir comme ça, si ?"

Ari baissa les yeux. Ses vêtements étaient toujours trempés, courtoisie de la tempête qu'elle avait traversée sur le bateau. Elle s'y était habituée. Avant qu'elle puisse répondre, Rita commença à partir.

"Il y a un change dans la commode. Je te laisse avec.
— Merci… Rita."

Et avec ça, elle ferma la porte et partit. Ari marcha jusqu'à la commode et tira le premier tiroir. Il y avait des jeans, des pantalons, quelques chemises blanches et l'un de ces cols roulés tricotés verts du Site-7. Elle le prit, le sentit. Il était tricoté et doublé, pratiquement fait pour garder l'air chaud à l'intérieur. Pas étonnant que tout le monde en porte. Elle attrapa une chemise blanche et ouvra la fermeture éclair de son sac de voyage, fouillant à l'intérieur jusqu'à ce qu'elle trouve le bas de ses treillis Nu-7, un simple pantalon cargo noir.

Elle s'était habituée à retirer ses vêtements avec une seule main bien longtemps avant qu'elle en perde une définitivement ; elle avait eu l'une ou l'autre de ses mains dans le plâtre plus de fois qu'elle ne pouvait le compter. Elle s'était donc rapidement déshabillée, laissant sa chemise sur le sol et jetant ses jeans dans un coin. Elle attrapa une serviette et essuya sa peau trempée, tapota avec précaution autour du moignon et sortit la nouvelle chemise et son pantalon cargo, fourra les revers dans ses bottes et enfila son col roulé. Elle mit ses plaques d'identification autour du col de son pull, avant de se tourner pour se regarder dans le miroir.

Il était difficile d'ignorer l'évidence, la manche gauche de son pull pendait lâchement, battant dans les airs. Ari resta immobile, se fixant pendant quelques secondes. Puis, elle attrapa son sac encore une fois et sortit son couteau Ka-Bar. C'était un cadeau d'un ami du Pentagramme. Elle retira l'étui, admirant la lame noire dans la lumière fluorescente. Puis, elle tendit son bras et commença à charcuter le tissu.

Lorsqu'elle eut terminé, le bord effiloché de la manche s'arrêtait juste après son coude, là où son bras s'arrêtait. Elle leva son bras et le contracta vers le miroir. Elle sourit.


Et maintenant, elle était là, à se tenir sur l'héliport dans son pull et son pantalon cargo. Elle avait laissé sa parka sécher sur une chaise pendant qu'elle dormait et elle la portait désormais par-dessus le tout. Ses plaques d'identification, une casquette des Las Vegas Golden Knights et une paire de lunettes de soleil à effet miroir complétaient le tout, reflétant la lumière froide du soleil venant de l'eau.

Derrière ses lunettes, personne ne pouvait deviner qui elle observait, la laissant libre d'inspecter tout le monde. Et de voir qui la fixait. Maintenant, c'était la femme rousse, avec un air fasciné. Avant qu'elle puisse faire quoi que ce soit, Rita se détacha de Gauthier et se dirigea vers elle.

"Hey, Ari ! Bien dormi ?"
Ari ne la regarda pas. "Assez bien. Toi ?
— Plutôt bien ! Mes quartiers sont sur Fjord, la plateforme principale pour la mécanique, donc c'est un peu mieux que ta piaule. Pour l'instant, en tout cas ! Je n'ai… aucune idée de à quoi peuvent bien ressembler les quartiers du Directeur, mais ils doivent forcément être bien mieux que les miens."

Avant qu'Ari ne puisse répondre, le vent commença à reprendre de la force. Non, ça n'était pas du vent. Il y avait un léger bourdonnement au loin, qui devenait de plus en plus fort. Ari leva les yeux. Une tâche sur le ciel gris commença à grossir, jusqu'à ce qu'à prendre la forme d'un quadricoptère de transport noir de la Fondation, fonçant vers eux.

Tous les autres se dépêchèrent de quitter l'héliport pour rejoindre la plateforme principale. Ari recula de quelques pas, mais rien de plus. Elle avait été plus de fois dans et sous ces oiseaux que quasiment n'importe qui, et les pilotes avaient toujours été capables d'atterrir sur une tête d'épingle. Ils regardèrent tous le quadricoptère se rapprocher, se tourner sur son flanc et graduellement descendre sur l'héliport. Ari utilisa sa main pour tenir son chapeau, tandis que la plateforme trembla avec le poids des 20 tonnes de masse se posant dessus et que les quatre rotors ralentirent jusqu'à atteindre une vitesse sûre.

Les quadricoptères étaient des merveilles d'ingénierie mécanique, initialement un projet de Boeing au placard que la Fondation avait racheté et revitalisé dans les années 2000. Un aéronef ADAV à tiltrotor qui était plus rapide, silencieux et considérablement plus coûteux que n'importe quel autre du genre. Ari s'aperçut qu'elle retenait son souffle. Tandis que la porte s'ouvrait, les deux infirmières se dépêchèrent vers le quadricoptère en poussant un fauteuil roulant.

Elle reconnut les premières personnes à descendre de par son incapacité à les reconnaître. Les mêmes hommes indistinguables en armure rouge et noire qui avaient accompagné O5-5 dans sa chambre d'hôpital quelques semaines plus tôt. La Force d'Intervention Mobile Alpha-1 ; Les Bras Droits du Conseil. Deux d'entre eux descendirent du "ventre" de l'hélicoptère et prirent position autour de l'héliport. Puis, trois autres personnes sortirent, un autre soldat et deux individus bien habillés. L'une était une femme âgée, qui paraissait être dans le milieu de sa cinquantaine. Elle avait des mèches grises dans ses cheveux bruns et portait un blazer rouge et une jupe par-dessus un chemisier blanc. L'autre était un homme plutôt maigre, étonnamment jeune. Il n'était pas plus vieux qu'Ari elle-même. Il portait un pantalon beige, une chemise blanche retroussée jusqu'à ses avant-bras, une cravate bleue et une veste en tweed par-dessus le tout. Ses longs cheveux châtain clair tombaient sur ses lunettes à monture métallique. La femme et l'agent de la FIM l'aidaient lentement à passer la porte.

Ari s'avança d'un pas vif tandis que l'infirmière dépliait le fauteuil roulant. Elle croisa le regard avec la femme âgée alors qu'elle lui tendait son bras, et remarqua que ses yeux semblaient iridescents.

"C'est bon, madame. Je le tiens."

La femme hocha de la tête et relâcha l'homme, et fit un pas en arrière. Ari et l'agent de la FIM aidèrent l'homme à monter dans le fauteuil roulant. L'une des infirmières s'approcha de lui en se penchant et parla à voix basse. Ari recula une fois que tout fut terminé, alors que la femme sauta superbement du quadricoptère et marcha vers elle.

"Agent Katsaros, je présume, salua-t-elle tout en tendant une main parfaitement manucurée.
— C'est cela. Un plaisir de vous rencontrer une nouvelle fois, O5-4." Ari serra la main tandis que l'expression de la femme vacilla. "Nous nous étions déjà rencontrées, avant. J'étais encore avec Nu-7, nous étions en train de déterrer des cellules de la Main du Serpent en Corée, c'était en 2025. Vous étiez sur place, en tant que conseillère."
Tilda Moose acquiesça, ses yeux brillants à la lumière de cette révélation. Ils étaient vraiment iridescents, chaque iris ressemblant à une goutte de pétrole, changeant et renvoyant la lumière comme le liquide l'aurait fait. "Ah, oui. Excusez-moi. Je m'en souviens maintenant.
— Pas besoin. Je n'étais qu'une paire de bottes." Le silence retomba, tandis qu'elles regardèrent le jeune homme dans le fauteuil roulant parler avec les infirmières. Son visage était lisse et inexpressif lorsqu'il parlait, gesticulant avec ses bras. Tilly parla, sans croiser le regard d'Ari. "J'ai entendu parler de votre accident. Mes condoléances. Votre travail est d'un danger sans pareil dans la Fondation.
— Merci. Mais personne ne s'attend à ce que nous, Agents, mourions dans nos lits, entourés par notre famille et nos amis. Sinon, vous ne dépenseriez pas autant d'argent pour nous, non ?" Elles se regardèrent, et Ari fit un sourire en coin de travers. Moose rit.
"J'imagine. C'est bien que vous voyez le verre à moitié plein.
— La manière dont vous le dites me fait penser que ça n'est pas le cas pour O5-2.
— C'est… compliqué. Je ne vais pas prétendre pouvoir parler pour lui. Il peut très bien faire ça lui-même, le Serpent le sait."
Ari regarda la Superviseuse d'un air soupçonneux, cette dernière haussa les épaules.
"Les habitudes ont la vie dure"
Moose était sympathique, c'était agréable de parler avec elle.
"Bien sûr. Restez-vous longtemps ?
— Que jusqu'à la fin de la journée. David est un ami proche, il s'agit d'une faveur pour lui. Ensuite, je retourne dans mon Sanctum."

Ari hocha de la tête. Chaque Superviseur passait leur temps entre le Site-1, HAUCOM dans le cercle polaire arctique, et leur Sanctum ; des résidences et des espaces de travail privés pour leurs équipes, mieux décrits comme des enclaves. Leurs localisations spécifiques étaient plus classifiées que les codes de lancements de la plupart des pays.

Alors que Moose finissait de parler, O5-2 leva une main, repoussant sèchement les infirmières. L'homme attrapa les deux roues du fauteuil et se dirigea vers la paire. Ari desserra ses mains, retira ses lunettes de soleil et se raidit, pour se mettre au garde-à-vous. Moose ne bougea même pas un orteil. "Repos", dit-il, en tendant sa main gauche vers Ari. "Je suis O5-2." Ari se détendit et baissa son regard vers son visage. Elle souleva légèrement son bras gauche. Ils se tinrent ainsi pendant une bonne seconde avant qu'on puisse voir la réalisation passer sur le visage du Superviseur, rapidement suivie par un regard penaud et un échange de bras précipité. "Ah. Désolé." Ils se serrèrent la main.

"Ça arrive. Agent Ariadne Katsaros, monsieur. C'est un plaisir d'enfin vous rencontrer.
— Oui. De même."

Ils se fixèrent pendant un moment, chacun jaugeant l'autre. O5-2 avait des yeux noirs, durs, calculateurs, derrière les lentilles, mais son visage était différent de celui d'autres Superviseurs qu'elle avait déjà rencontrés. À l'hôpital, le visage d'O5-5 avait été marqué par le poids d'années de décisions, même si cela était plutôt bien caché. Celui de Moose l'était même plus ; il y avait une lassitude du monde, visible dans les rides et ridules autour de ses yeux multicolores. Mais le visage de Deux était presque remarquablement clair et lumineux.

Puis Rita et le reste du personnel se dirigèrent vers eux, et la rêverie fut brisée.

"Heureuse de vous revoir à la maison, Dire- Supervi… Monsieur, finit-elle maladroitement.
— Directeur est très bien, tout le monde. Ou O5-2. Vous devez être madame Vargas.
— Exactement. Ingénieure supérieure Rita Vargas, Sous-Directrice à l'Ingénierie du Site-7. Nous nous sommes déjà rencontrés ! Avant que vous ne soyez promu, évidemment.

O5-2 hocha de la tête, lentement. "Oui, bien sûr. Je me souviens de vous aussi, Capitaine Gauthier." Il hocha de la tête en direction du soldat, qui répondit avec un salut vif. "Repos, Capitaine".

La femme rousse se présenta avec une voix douce, quasiment couverte par le vent. "Euh, bienvenue, monsieur. Je suis Evelyn McKay, Sous-Directrice au Technique. Nous ne nous sommes jamais rencontrés. Devrions-nous rentrer maintenant ? La, euh, météo commence à se dégrader. "

Il acquiesça. "Plaisir de vous rencontrer, madame McKay. Vous avez d'imposants souliers à chausser." Elle hocha de la tête et renfonça son bonnet sur sa tête. McKay avait raison, la météo dégagée du matin avait disparu et des flocons de neige commençaient à descendre des nuages. Ari devina que la plateforme serait couverte de neige une nouvelle fois.

Elle se reconcentra sur le groupe. Le grand scientifique qui se tenait sur l'héliport était maintenant à côté d'O5-2, discutant avec lui à voix basse. Les autres restaient debout à ne rien faire, embarrassés, les mains enfoncées dans leurs poches. La paire semblait s'échanger quelques mots bas, un hochement de tête et un serrage de main ferme. Puis l'homme se sépara du groupe, se tourna et rentra dans le ventre du quadricoptère. Rita se tenait sur la pointe des pieds à côté d'Ari et lui chuchota dans l'oreille par-dessus le vent.

"C'est le Docteur Victor Moses. Big boss du GATS sur la Plateforme Neuf.
— Tu vas avoir besoin de m'en dire plus, chuchota Ari tandis que les pales du quadricoptère commençaient à reprendre de la vitesse, envoyant de la neige en l'air.
— GATS, Groupe d’Applications Technologiques Spéciales. Le propre département skunkworks de l'ASIA. Oh, euh, désolé, jargon d'ingénieur. Skunk Works était une filiale d'ingénierie de Lockheed Martin jusqu'en 2034, libre de toute bureaucratie, produisant des designs d'avant-garde avec en gros aucune supervision ni limite de fonds.
— J'avais lu sur le dossier que la Plateforme 9 était juste nommée "Secteur Interdit".
— Ouaip. C'est Mont Auguste." Le quadricoptère décolla dans les airs. Il était bruyant, mais bien moins qu'un hélicoptère ou qu'un tiltrotor traditionnel. "Classifié, tout est discret. C'est loin par là-bas, dit-elle, en gesticulant en direction de l'horizon. À travers le vent, une autre plateforme pouvait être vue, se tenant seule au milieu de l'eau. Elle était considérablement plus éloignée que les autres plateformes, et aucun pont ne la liait avec ces dernières. Alors qu'ils regardaient, le quadricoptère se retourna, se pencha en avant et se dirigea droit vers elle. "Personne ne sait ce qu'ils font là-bas. À part les O5 et le Directeur, j'imagine. J'ai été stationnée ici pendant la bonne moitié d'une décennie, et j'y suis allée qu'une fois, pour réparer un problème avec l'hydrocom-
— Rita…
— Oui, oui. Désolé. Dans tous les cas, le seul moyen de s'y rendre ou d'en sortir est par bateau ou par quad'. J'ai pris le quad'. À partir du moment où j'ai posé le pied sur l'héliport et jusqu'à ce que je remette le pied dans le quad' j'étais escortée par des gardes armés que je n'avais jamais vus avant. Je n'ai pas pu égarer un regard à l'intérieur non plus.
Elles restèrent silencieuses pendant une seconde. Puis Moose marcha devant Ari, posa légèrement sa main sur son épaule et hocha la tête en direction du groupe. Gauthier et McKay marchaient sur la passerelle qui descendait de la plateforme, avec O5-2 roulant à leurs côtés. Les agents d'Alpha-1 les suivaient à une distance confortable. "Il est temps d'y aller, Agent Katsaros." Ari acquiesça, et les trois rattrapèrent vivement leur retard. Moose se saisit des poignées du fauteuil roulant, poussant O5-2. Il se retourna et la regarda pendant un moment, comme s'il allait commencer à protester, avant que Moose ne lui lance un regard de travers. Il ferma sa bouche et reposa ses bras sur ses cuisses. Ari marcha à leurs côtés, les mains le long du corps.

Rita commença à faire la discussion. "Du coup, bienvenue à la Plateforme 1, Zhu Deep, Envoi et Réception. Nous pensions vous faire une visite sur le chemin jusqu'à Redeye, Directeur, comme cela fait un moment que vous n'êtes pas revenu à bord. Et je suis certaine que ça serait bien pour l'Agent Katsaros et O5-4 aussi.
— Cela me paraît très bien.
— Parfait ! OK, excellent". Elle frappa dans ses mains et se tourna, les menant vers le pont au bout de la plateforme. "Comme je le disais, Zhu Deep est la plateforme d'envoi et de réception. Il s'agit de la seule plateforme avec un port dédié, qui se trouve directement sous elle." Elle gesticula par-dessus la rambarde, d'où la poupe de plusieurs petits bateaux pouvait être vue, flottants sur l'eau grise. "Un bateau cargo passe toutes les deux semaines pour le ravitaillement de provisions. Elles sont déchargées, amenées sur le monte-charge et rangées dans le bâtiment de stockage principal pour une utilisation ultérieure." Ils complétèrent leur tour de la plateforme hexagonale en arrivant au long pont qui menait vers la prochaine. "Zhu Deep est aussi la seule plateforme qui n'est pas en quarantaine réseau. Je suis sûre qu'Evie pourra en dire plus, mais ça veut dire en gros que c'est le seul endroit où l'on peut accéder à internet."

Le pont semblait plus long qu'il ne l'était réellement ; il avait une chaussée, et un "trottoir" de chaque côté, comme s'il avait été fait pour des véhicules. Ari se demanda s'il y avait des camions ou des voitures à bord.

La prochaine plateforme était différente en apparence. Si Zhu Deep était mince et métallique, alors Fjord était, comme Rita le proclama fièrement, "les entrailles hideuses du Site-7." Le bâtiment principal semblait appartenir à une raffinerie de pétrole, avec les cheminées, les tuyaux rouillés et les tours assemblés en un seul château qui semblait à la merci du prochain coup de vent. Alors qu'ils marchaient, d'autres ingénieurs habillés en bleus comme Rita s'écartèrent de leur chemin, la plupart tenaient des outils ou des tablettes. Le bruit du vent était couvert par les bruits des machines, des sifflements, des cliquetis et des cris distants qui semblaient se propager dans la Plateforme 2. "Ceci est mon fief, la Plateforme 2, Fjord, Ingénierie Mécanique. Toute la machinerie bizarre et compliquée nécessaire pour entretenir la vie à soixante kilomètres au large, et ne parlons pas des besoins d'électricité du Site-7, qui sont franchement dingues. Pas pour me vanter, mais euh, c'est un peu grâce à nous que cet endroit fonctionne." Elle ricana, tandis qu'Evelyn ne semblait pas impressionnée.
"J'espère que ça n'est pas aussi vieux et… fragile que ça en a l'air, s'inquiéta Moose.
— Absolument pas, madame. Le vent et la neige rendent le tout un peu moche, mais faites-moi confiance : cet endroit est plus sûr et mieux équipé que n'importe quel complexe similaire. Les réacteurs thaumiques sous le pont sortent plus d'énergie que nécessaire pour la totalité du site, déjà, assura Rita.
O5-2 prit la parole. "Elle a raison. Lorsque j'étais sur site, cet endroit était déjà un désordre chaotique. C'est agréable de voir que certaines choses ne changent pas."
— Sur site, monsieur ? demanda Ari en penchant sa tête vers lui.
— Oui. J'étais à l'ASIA jusqu'à ma promotion récente. À la place de madame McKay en fait. Sous-directeur au Technique."

Elle hocha de la tête et retira les cheveux de devant son visage alors qu'ils continuaient vers le prochain pont. "Je laisse Evie prendre la parole, vu que l'on rentre sur son territoire" annonça Rita, alors que le groupe arrivait à la Plateforme 3. Pas juste la Plateforme 3, se rendit compte Ari : 3, 4 et 5 étaient connectées entre elles en triangle. Chacune était différente. Celle sur laquelle ils étaient actuellement comportait des bureaux qui semblaient surprenamment normaux : trois ou quatre étages de murs en béton armé et de fenêtres en verre. Du personnel fourmillait, la tête haute, bien plus que sur Zhu ou Fjord. Ils étaient habillés en vêtements décontractés, la plupart portaient le même col roulé du Site-7 et la même parka qu'Ari, sauf que leurs manches étaient toujours intactes. À travers les fenêtres, des dizaines d'employés pouvaient être vus assis derrière des bureaux, devant des ordinateurs.

Evelyn parla en se faisant entendre. C'était plus simple quand le personnel aux alentours reconnaissait les Superviseurs et parlait moins fort, quand ils ne partaient pas directement. "Bienvenue aux Plateformes 3, 4 et 5. L'annexe de l'ASIA. Nous sommes actuellement sur la troisième, Starseeker, où tous les protocoles SCiPnet sont gérés et hébergés. Évidemment, les véritables serveurs ne sont pas ici, ça serait un risque gigantesque. SCiPnet est en réalité hébergé sur un grand nombre de serveurs redondants à travers la planète. Mais, euh, c'est d'ici que vient l'idée que la plupart des gens ont de l'ASIA. Des "cowboys de la console", vérifiant que la base de données n'est pas corrompue et ajoutant les avertissements et autres annonces où cela est nécessaire.

"Je me souviens d'avoir été l'un de ces "cowboys de la console", se remémora O5-2 en fixant le bâtiment. À me manger des données et des nombres à longueur de journée. C'était pénible.
— Bien sûr, monsieur."

Les deux autres plateformes étaient plus originales. Ils marchèrent en direction de celle à l'est. À la différence des autres bâtiments, celui-là était petit, bas et fait entièrement de verre dépoli entouré d'un cadre en acier. Ari fixa le bâtiment pendant quelques secondes, jusqu'à ce que ça la fasse tiquer. Elle sortit sa main.

"Ça ne devrait pas être couvert de neig-" Elle se tut alors que la paume de sa main toucha le verre. Il était chaud au toucher, pas suffisamment pour brûler, mais si de la neige se déposait dessus, elle fondrait très vite. Elle remarqua des gouttières directement gravées dans le verre. "Ceci explique cela."

Evelyn hocha de la tête. "Ceci est la Plateforme 4, Deepwatcher. Ferme à IA pour les intimes." Elle sortit sa tablette du manteau de sa parka, tapota dessus plusieurs fois et releva sa tête en attendant quelque chose. Les panneaux de verres face à Ari devinrent parfaitement transparents et révélèrent un intérieur singulier. C'était une unique large pièce, suffisamment en contrebas pour que le sol parfaitement blanc soit en fait quelques mètres plus bas que la passerelle sur laquelle le groupe se tenait. Des racks de serveurs remplissaient la pièce avec un motif bizarre, semblable à un labyrinthe, où au milieu culminait un artefact technologique particulièrement étrange. Une sorte de dodécaèdre fait de plaques de métal lévitant un demi-mètre au-dessus du sol, tournant lentement. Des câbles sortaient de ce dernier, disparaissant dans les coins de la pièce.

"L'un des avantages de la Fondation a toujours été notre volonté de sous-traiter le travail. Nous ne serions pas là où nous sommes sans une armée d'IAA et d'I/O pour réduire la charge de travail immense. Du coup, c'est ici que ces IAA et ces I/O sont construits, restreints puis entrainés. C'est ici qu'on les fait 'se reproduire', d'où le nom. Actuellement… 214 intelligences sont présentes à l'intérieur."

Ari fixa ce tableau fascinant. L'intérieur de la pièce était comme une peinture, parfaitement immobile, à l'exception des lumières clignotantes des serveurs. Puis elle retira sa main du mur. 

La plateforme suivante était celle qu'Ari avait vue en premier en arrivant, surplombée par une parabole gargantuesque. Elle pouvait désormais voir qu'elle reposait en haut d'un grand bâtiment rempli de bureaux. La parabole tournait lentement au-dessus de sa tête, recouverte d'un tissu pour la protéger du gros de la neige. Des radômes parsemaient la surface de la plateforme. 

"Et voici la fierté du Site-7, le système PANOPTIQUE. Un réseau mondial de surveillance de masse, relayé par le réseau de satellites Atreus, et qui peut être connecté à presque n'importe quoi sur la planète. C'est la colonne vertébrale de la Fondation, et c'est l'ASIA qui l'entretient. 

Rita laissa passer un léger sifflement, à côté d'Ari. "Chelou, nan ?"
Elle haussa les épaules. "J'ai vu les plans de secours de la Fondation en cas d'invasion extradimensionnelle. Du ROEM mondial n'est pas si bizarre que ça. Je suis quasiment sûre que les Cinq Œils faisaient ce genre de choses il y a des dizaines d'années."

Evie continua. "Environ un tiers du personnel sur site est affecté uniquement à cela. C'est probablement mieux si nous ne rentrions pas. Aucune raison de passer la sécurité, la décontamination et la mise à terre électrostatique juste pour jeter un coup d'œil, n'est-ce pas ? Euh, sauf si vous le souhaitez, monsieur.
— Non, j'ai passé suffisamment de temps autour de PANOPTIQUE dans ma vie. Tu veux aller regarder, Quatre ?" Moose secoua la tête, et sourit poliment à McKay. Ari remarqua que ses yeux semblaient s'être calmés. Le kaléidoscope de couleurs avait laissé place à une nuance fluide de variation entre des bleus et des gris, comme une bouteille d'eau que l'on secoue. Le groupe continua de marcher, et sortit de l'ombre de la parabole. 

"Et voici Habillage, la plateforme principale d'habitation," expliqua le Capitaine Gauthier, avec un léger accent français, à Moose et Ari. Des membres du personnel se tenaient sur la passerelle de la plateforme hexagonale, malgré le vent mordant. Ils discutaient, s'asseyaient ou buvaient du café fumant dans des mugs. Le bâtiment principal de la plateforme était sans doute rempli d'encore plus de membres du personnel.

Moose leva un sourcil. "Combien de membres y a-t-il sur ce site ?
— Un peu plus que huit-cent, répondit Rita. Je sais ce que vous pensez. La réponse est SCP-184. Une exposition graduelle aux bâtiments d'Habillage pendant quelques semaines pendant la construction. C'est beaucoup, beaucoup plus grand à l'intérieur."

O5-2 hocha de la tête. "Un autre exemple de… l'utilisation stratégique des anomalies sans dangers du Site-7.
— Exactement, monsieur. Cela permet de faire tenir confortablement des dortoirs pour tout le monde, sans parler des toilettes, des salons, des parties communes… ce genre de choses. Et en plus on a des soirées jeux hebdomadaires, des séminaires et d'autres trucs. Tu devrais venir voir Ari !
— Est-ce que tout le monde dort ici, demanda Ari ?
— Non, mais la majorité oui, éclaira Gauthier. Quelques plateformes ont des espaces de repos sur place. Redeye a des quartiers et des suites, c'est là que dorment la plupart des officiers de sécurité ainsi que moi-même, vous dormirez sans doute là aussi."
Ari hocha de la tête, resserra sa veste et remonta le col de son pull. Elle jeta un coup d'œil à sa montre. Il était tard dans l'après-midi, et la nuit tombait rapidement. 

O5-2 semblait avoir remarqué la même chose. "Je pense que l'on peut sauter la plateforme de serveurs auxiliaires pour aujourd'hui et aller directement à Redeye. Des objections ?"

Moose, Ari, le Capitaine Gauthier, Rita et Evelyn secouèrent tous leur tête. 


Ari s'adossa contre le mur du couloir tandis que Gauthier bricolait avec la serrure de la porte. 

"Mes excuses, monsieur. Ça fait un moment que cette porte n'avait pas été ouverte."
— Aucun souci."

Rita et Evelyn étaient parties rapidement après que le groupe est arrivé à la plateforme 8. C'était essentiellement un unique bâtiment de bureau. Étonnamment discret, étant donné qu'il s'agissait de la base opérationnelle du Département de Sécurité, ainsi que de la résidence du Commandement du Site. Le gigantesque espace de bureau était sombre et inhabité, bien que Gauthier leur ait assuré que c'était parce que chacun était retourné à sa chambre pour la nuit. Ils avaient monté quelques étages à l'aide de l'ascenseur, jusqu'au couloir où ils se trouvaient actuellement, qui semblait tout aussi abandonné. 

La porte s'ouvrit d'un coup, et Ari se fraya un chemin entre O5-2 et cette dernière. Elle plaça son moignon sur sa poitrine, le bloquant doucement. "Monsieur." Elle le regarda dans les yeux pendant une seconde, et le Superviseur acquiesça. Elle passa la porte et appuya sur l'interrupteur avec sa main droite. 

Les quartiers du Directeur n'étaient pas exactement luxueux, en soi ; ils étaient décorés comme n'importe quel appartement moyen de centre-ville le serait. Mais par rapport à l'esthétique industrielle de béton et d'acier du reste du Site-7, un appartement à l'air normal était plutôt luxueux. Il était moquetté et équipé avec un beau mobilier moderne, d'une cuisine entièrement équipée, d'une salle de bains, d'une table à manger ainsi que d'un canapé devant la télévision. Ari nota la présence de rénovations récentes : portes plus larges, barres d'appui dans tout l'appartement, siège dans la douche. Il y avait donc un espace de vie principal et deux chambres de part et d'autre. Moose commença à pousser O5-2 à l'intérieur. 

"C'est bon, Tilly." O5-2 retira doucement les mains de Moose du dos de son fauteuil roulant et attrapa les roues, entrant à la suite Ari. Moose et Gauthier les suivaient en regardant un peu partout. 

"Belle piaule", taquina Moose. Elle jeta un regard évaluateur sur le logement, une main sur ses hanches. Ari ouvrit la porte vers l'autre chambre, c'était une version un peu plus spartiate de la chambre principale, avec un lit, un bureau, une armoire et une commode. Elle revint dans la pièce principale. 

"C'est pas un Sanctum, mais ça fera l'affaire, dit-il en se tournant. Merci pour votre aide, Capitaine Gauthier. Je l'ai grandement appréciée. À demain matin."

Gauthier répondit avec un autre salut vif et le cliquetis de ses bottes. Puis, il sortit, fermant la porte derrière lui. Ari était désormais seule avec les deux Superviseurs. Moose frappa dans ses mains.

"Bon ! Je pense que nous devons quelque chose à madame Katsaros." Puis elle fit quelque chose de singulier, ses yeux passèrent des bleus et gris froids à l'arc-en-ciel opalescent qu'Ari avait vu la première fois, et elle murmura quelque chose de musical sous son souffle. Ari ne pouvait pas vraiment entendre les mots, mais ça l'a affecté. Elle pensa au Site-12, et à sa chambre d'hôpital, et au fait de s'endormir en pleurant pour la première fois en quinze ans. Moose ferma ses yeux, et Ari ferma les siens. 

Lorsqu'elle les ouvrit, Moose tenait une boîte, une caisse bleue scellée, familière, qui faisait environ la longueur du bon bras d'Ari. Celle que l'une des infirmières trimbalait sur l'héliport ce matin. L'aînée se pencha et la posa devant Ari alors qu'O5-2 arrivait en roulant. Puis elle se redressa et s'approcha d'Ari. Elles se regardèrent tandis que Moose posa sa main sur son épaule gauche et serra.

"Je vais vous laisser tous les deux."

Puis elle sourit et partit. Ils étaient seuls dans le petit appartement alors que le vent hurlait dehors. O5-2 parla : 

"Bon. C'est bien d'avoir enfin la possibilité de vous parler.
— Agent Katsaros, offrit-elle.
— Formel. Mais oui. C'était… une grosse journée. Il s'approcha en roulant, laissant la boîte là où elle était.
— Ouais… je peux le voir. Pour nous deux. 
Elle le suivit jusqu'au canapé, et s'assit. 
— C'est très vrai."
Encore un moment de silence. Cette fois-ci, Ari le brisa.
"Je… ne veux pas vous offenser, ou quoi. 
— Mais ?, la pressa Deux
— Personne ne m'avait dit que vous étiez… dans un fauteuil roulant", termina-t-elle maladroitement. 
Elle scanna son visage attentivement pour identifier une quelconque réaction. Celui-ci n'avait pas changé, c'était toujours le même masque froid, apathique, qu'O5-2 avait porté toute la journée.
Le seul signe de mouvement était derrière ses lunettes. Maintenant, ses yeux étaient doux, à l'écoute. 
"— Oui, bien, j'aimerais dire la même chose pour vous, mais… "
Il gloussa. Ari rit. C'était une blague bête. 
"— Qu'est-ce que vous avez ? 
— Désolé. Classifié."
Elle cligna des yeux. "Vraiment.
— Non, je me moque de vous. Bon, c'est effectivement classifié, mais vous avez l'autorisation. Du coup, une dystrophie musculaire chronique. Génétique. Incurable." Il gesticula vers lui-même. "Je suis l'un des esprits les plus fins de la Fondation, mais je ne peux pas même pas me torcher moi-même. Ça rend vraiment humble. 
— Je connais le sentiment.
Elle leva sa main estropiée. 
— Oui… votre cas est un peu plus intéressant que le mien."
Ari sentit une petite bosse dure au fond de sa gorge. Elle se raidit. "Pas exactement, le mot que j'utiliserais." Une pause malaisante. "Et j'espère que vous ne m'avez pas recrutée parce que vous avez besoin d'aide avec vos affaires. Je ne suis l'aidante de personne." 

Les yeux de O5-2 changèrent vite. Ils passèrent d'un air compréhensif et doux, à froid et dur. 

"Bien. Parce que je n'ai pas besoin d'une putain d'auxiliaire de vie."

La tension dans la pièce était palpable alors qu'ils se lançaient des regards noirs. Derrière ses yeux, Ari pouvait voir beaucoup de choses. La colère, évidente, mais pas la rage. L'obstination, une farouche indépendance, de l'indignation teintée d'humilité. C'était familier. Elle reconnaissait tout ça en elle, quand elle fixait son propre corps estropié dans le miroir, en cachant tout sauf sa tête. 

Lentement, ils se calmèrent. 
"Bon.
— Bien."
Et, ils se relaxèrent. 

"Donc… qu'est-ce que je ferai exactement ? En tant que secrétaire. 
— Ça va dépendre. Être mes bras dans le Site en grosse partie. Un rappel concret, visible, de ma présence. Ainsi que mon garde du corps, mais j'ai l'impression que vous aviez déjà compris cela. Je savais déjà que la pièce était sûre, mais cela m'a fait plaisir.
Il hocha de la tête. 
— C'est ce pourquoi je suis entrainé, répondit Ari.
— Et vous êtes la meilleure dans ce domaine. À part ça, vous m'accompagnerez en voyage. Communiquerez pour moi si j'en suis incapable. Je vais essayer de faire en sorte que vous n'ayez pas besoin de pousser le fauteuil.
Ari esquissa un sourire en coin. "Ça ne me dérange pas. Je peux faire plus avec une main que la plupart des gens avec deux.
— À propos de ça…" Il attrapa ses roues une nouvelle fois, et recula vers là où se trouvait la boîte, sur le sol. Il se pencha en avant, appuyant sa poitrine sur ses cuisses et ses doigts, tentant d'agripper la caisse. Elle se trouvait précisément dans le mauvais angle, juste en dehors de sa portée. Il peina alors que ses doigts glissaient sur le plastique lisse. 

Ari se mit à genoux en face de la caisse, baissant sa main droite et attrapant le côté. La boîte se souleva de quelques dizaines de centimètres avant de glisser et de retomber. Ari réessaya, et la caisse glissa une nouvelle fois. La paire était à genoux, luttant au sol avec une caisse en plastique, jusqu'à ce qu'Ari ne s'aperçoive qu'O5-12 riait. 

"Regardez-nous. Bon sang, la Fondation est bien dans la merde." Il s'esclaffa.

Ari s'esclaffa aussi.


Ils s'étaient assis à la table à manger. La caisse était sur la table, le couvercle arraché. À l'intérieur se trouvait la chose dont O5-5 lui avait montré les plans un mois plus tôt, posée sur un lit confortable de mousse moulée. Ari se pencha et la caressa doucement. Le métal était froid au toucher. 

"Anderson produit les meilleures prothèses modernes du monde. Mais celle-ci, n'est pas moderne, expliqua O5-2. Anderson n'émergea qu'en 90, après la faillite des Laboratoires Prometheus. Ils débutèrent en créant des prothèses anormales pour les vétérans de la guerre de Sécession. Ils n'ont jamais sacrifié cet héritage de soin et de qualité. Anderson a fait de la création de prothèses une science, mais Prometheus en a fait un art."

Elle la souleva doucement de son lit de mousse. L'objet était étonnamment léger pour sa taille et ses matériaux. Un avant-bras robotique, moulé parfaitement là où son bras gauche se terminait : juste après le coude. Il était fait d'un métal noir brossé, orné d'un motif en treillis doré. Il était squelettique en apparence, mais avec un blindage épais aux endroits importants. Les doigts se prolongeaient avec des phalanges en or brossé. Cela semblait… naturel. Ari se rendit compte qu'elle était en train de retenir son souffle, de peur de souffler dessus. 

"Vous avez raison. C'est une œuvre d'art.
— C'était l'une des dernières qu'ils avaient produites avant que le conglomérat Prometheus ne s'effondre. Mouvement dynamique, relié aux nerfs musculaires, ne gratte jamais. Suffisamment solide pour tordre l'acier, suffisamment sensible pour tenir une plume, ou un fusil. Extrêmement recherché dans le marché noir anormal. Marshall, Carter & Dark voulait la revendre pour une fortune avant que je… ne l'acquière. 
Ari leva les yeux vers lui.
— Pourquoi ?"
O5-2 haussa les épaules. "Parce que… Je pense que l'on peut s'aider l'un l'autre, Agent Katsaros."

Elle admira l'artéfact. Oui, elle se souvenait d'O5-5 venu lui rendre visite dans cette chambre d'hôpital du Site-12 et offrant à Ari la seule chose qu'elle désirait : qu'on lui rende sa vie, avec un nouveau bras pour remplacer celui qu'elle avait perdu. Elle se souvenait d'avoir vu les plans holographiques, et d'avoir pensé qu'elle aurait fait n'importe quoi pour l'avoir. N'importe quoi pour tenir la main de quelqu'un, pour pouvoir retirer ses vêtements librement, pour tenir un fusil. Puis elle se souvint de Rudy, cognant sa jambe contre la rambarde du Teaser

Elle leva les yeux vers O5-2.

"Dites-moi."

Il passa une main dans la mallette en cuir qui pendait de la poignée du fauteuil roulant, la ressortant avec un dossier de papier kraft. Il le donna à Ari, qui replaça la prothèse doucement dans son berceau de mousse. Il était scellé avec un ruban adhésif rouge vif. Leurs yeux se croisèrent, et O5-2 lui fit un simple hochement de tête vers le bas. Elle brisa le sceau, ouvrit le dossier et lut rapidement son contenu. Puis elle le posa sur la table.

"Vous savez ce qu'il m'est arrivé en Bolivie ?
— On n'en est pas certain. Mais… c'est dans la continuité d'autres incidents que nous avons rencontrés. Des infovores. Des formes idéelles qui se nourrissent d'information et de mémoire. Notre meilleure supposition est que vous êtes violemment entré en contact avec l'une d'elles, qui se serait logée dans votre tête. Et malgré ce que, je pense, être une confusion hallucinante et aveugle, votre entraînement transparut, et vous avez réussi à vous en amnésier de force, pour la faire quitter votre esprit. 
— Et ? Pourriez-vous la retrouver ?
O5-2 soupira, en se frottant les sinus. Il roula jusqu'à la fenêtre, qui donnait sur le reste des plateformes du Site-7, émaillées par la lumière de bureaux, de dortoirs et de machineries.
— L'ASIA a été créée en 1970 comme rien de plus qu'une division administrative d'archivage pour la Fondation. Mais dans le monde dans lequel on vit, la connaissance est le pouvoir. C'est pour cela que nous avons toutes ces procédures de sécurité informationnelle. On ne peut pas laisser quelqu'un en savoir trop. Mais ici, au milieu de l'océan glacial, nous sommes assis sur la plus grosse réserve de données de la Fondation. L'ASIA sait tout, et cela veut dire…" Il se tut, avant de continuer. "Maria Jones l'avait vu venir, et a réformé l'ASIA en conséquence avant sa mort. Je suis sûr que vous l'avez vu aujourd'hui, en vous promenant dans le site, nous avons du pain sur la planche. PANOPTIQUE, POINTE, GATS. L'ASIA change, et toute la Fondation est en train de changer avec.
— Qu'est-ce que vous essayez de dire ?
Il tourna le fauteuil pour lui faire de nouveau face. 
— Je regrette de ne pas pouvoir vous donner la totalité de l'histoire immédiatement, Agent. Il s'agit littéralement d'un travail fait sur plusieurs centaines d'années. Mais très bientôt, la Fondation devra faire face à des défis d'une incroyable difficulté. De nouveaux ennemis, bien plus dangereux que le BRAI, les Myrmidons ou Robert Bumaro. J'ai besoin d'être en vie pour nous aider à traverser tout cela, et j'ai besoin que vous me gardiez en vie. Il y a une raison pour laquelle nous sommes ici et non au Site-01. Les anciens lieux ne sont plus sûrs. J'avais besoin de quelque part dans lequel je pouvais avoir confiance. Et j'ai besoin de quelqu'un en qui je peux avoir confiance."
Elle se leva doucement, en plaçant sa main sur sa hanche. "C'est… beaucoup." Puis elle s'arrêta, et leva les yeux. "Pourquoi êtes-vous aussi sûr que vous pouvez me faire confiance ?
— La réponse officielle ? Parce que je vous donne une prothèse de bras expérimentale, et que je vous aide à trouver ce qui vous a pris l'original, tant que vous garantissez que je ne me fasse pas tuer. 
— Et la réponse officieuse ?"
Il réfléchit pendant un moment, puis esquissa un sourire de travers. "Je n'en suis pas certain. J'imagine que nous sommes tous les deux un peu brisés."


Le matin suivant, Ari était déjà entrain d'attendre sur l'héliport lorsque Moose sortit. Les yeux de l'aînée brillèrent, et elle sourit.
"Bonjour, Agent Katsaros. Je dirais bien que la nuit dernière s'est bien passée, mais il semble qu'il vous manque quelque chose…
Ari se précipita avant qu'elle perde son sang-froid.
— Lorsque nous étions en Corée, nous avions parlé. Plutôt, vous aviez parlé, j'avais écouté. Vous parliez à l'escouade de quand vous aviez perdu votre magie."
Moose acquiesça lentement.
— Oui. Oui, je m'en souviens.
— Vous disiez que… cela semblait comme si une partie de vous aviez été arrachée. Comme si vous étiez déséquilibrée, sans but, perdue. Puis, graduellement, vous aviez rebondi. Vous aviez compris où vous vouliez aller à partir de là.
— Je crois deviner vers où tout cela se dirige. J'imagine que cela colle plutôt bien avec ce que vous avez perdu, oui. Étrangement. J'espère que cela signifie que vous retrouvez votre chemin.
— Non. Je veux dire, oui, c'est ça, et je suis entrain de le retrouver, mais ce n'est pas ce que je voulais vous demander.
— De quoi vouliez-vous me parler, alors ? Moose pencha sa tête sur le côté.
— Lorsque vous aviez eu l'opportunité de récupérer votre magie… est-ce qu'une part de vous voulait refuser ?"
Le visage de Moose se relaxa. "Ahh. Je vois désormais." Elle se tourna, et fit signe aux soldats de l'Alpha-1 étant sur l'héliport de tenir leurs positions. "Marchez avec moi."

Ils descendirent la passerelle de la Plateforme 1, en s'éloignant de l'héliport. La tempête de la nuit derrière s'était calmée. Norton Sound était devenu calme et cristallin, et même le soleil était de sortie, la lumière se reflétant sur l'eau transparente. "Oui. Je ne vais pas vous donner le détail de ce qui m'a été offert, en grande partie parce que je ne veux pas nous exposer au courroux de quelque chose, ou d'autres. Mais oui. J'ai voulu dire non."

Ari était silencieuse.

"C'était comme si j'avais changé. Irréparablement. Que cette perte m'avait rendue plus forte. Et elle l'a fait ! Mais au-delà de ça, la récupérer aurait…
— Invalidé ce que j'avais gagné, interjecta Ari. Que je ne serais pas plus forte grâce à cette perte. Mais malgré cette perte.
Moose acquiesça.
— Personne ne veut se sentir retenu par quelque chose.
— Et comment avez-vous surmonté ça ?
— Je me suis rendu compte que je regardais les choses du mauvais angle." Elles arrêtèrent de marcher. "Voyez, si je me suis faite à la perte de ma magie, c'est en partie grâce à la compréhension de mes nouvelles limites. Oui, peut-être que je ne pouvais plus réduire une porte en pièces rien qu'en la touchant ou entrer dans l'esprit de quelqu'un. Mais je me suis adaptée. J'ai grandi autrement. Et vous aussi, j'en suis sûre." Elle posa une main sur l'épaule d'Ari. "Donc, quand je me posais la question si oui ou non, je devais répondre oui, j'ai réfléchi aux manières dont j'ai grandi ; si elles régressaient, si je devenais moins que moi-même, si je récupérais mon pouvoir. Et j'ai décidé que non, ce ne serait pas le cas. 

Elles regardèrent l'océan Pacifique. 


Elle lâcha son sac en toile sur le lit de la seconde chambre de l'appartement. Elle retira la parka, puis enleva son col roulé pour ne laisser que son débardeur blanc. La prothèse cliqueta et ronronna doucement tandis qu'elle jeta son pull sur le lit, sortit son holster d'épaule, y rangea son pistolet puis sortit de la chambre. 

O-2 leva les yeux de sa tablette tandis qu'elle approcha. Elle s'arrêta devant lui, et proposa sa main de métal. 

"Je m'appelle Ari."

Il sourit dans sa direction, et serra sa prothèse.

"David Rosen. Ravi de vous rencontrer, Ari."

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