« Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme. »
La présence de cette citation apocryphe attribuée à Antoine Lavoisier dans un atelier d'alchimie pouvait surprendre. Pour la plupart des gens, Lavoisier était l'un des pères de la chimie moderne et surtout, celui qui avait reléguer l'alchimie au rang de tambouille ésotérique, une bête discipline pour apprentis sorciers dans un monde où la magie se devait de devenir de plus en plus rare. Aucune surprise alors à ce qu'il soit devenu un personnage honni de la plupart des alchimistes d'alors et de maintenant. Mais Andrew n'était pas de ceux-là.
C'était lui qui avait écrit l'inscription sur le grand tableau blanc du laboratoire et bien qu'ayant surpris ses collègues au début, tout le monde s'y était habitué. C'était comme pour sa manie d'appeler leur laboratoire commun "l'Atelier", plus personne n'y avait fait attention avec le temps. Il n'était pourtant pas de la vieille école, mais l'importance historique de leur discipline lui avait toujours tenu à cœur et il trouvait personnellement que cela ajoutait un charme rétro et délicieux à leur travail.
Le docteur passa un coup de mouchoir sur la citation qui ne disparut pas, incrustée à jamais par le temps sur le tableau.
« Lavoisier sera donc le dernier d'entre nous à quitter cet endroit » Pensa-t'il avec ironie.
Il savait bien que sa profession aurait dû l'amener à une franche détestation de l'homme de science, mais paradoxalement, Andrew l'admirait. Après tout, lui aussi était un scientifique malgré l'aspect parfois sectaire que pouvait revêtir sa discipline.
La célèbre citation de Lavoisier s'appliquait tout autant si ce n'était même plus à l'alchimie qu'à la chimie traditionnelle. La transmutation était au cœur même de la pratique de cette science occulte depuis toujours. Lavoisier n'avait fait que le mettre en évidence et énoncer de nouveaux principes que la chimie ordinaire, moins ouverte et plus docte, avait suivit.
L'alchimie, elle, avait volontairement conservé une part non-négligeable de mystique et une curiosité qui, bien que parfois incompatible avec la rigueur scientifique que la recherche moderne imposait, lui permettait de bien plus facilement de se reposer sur des hypothèses et des théories non-admises par la plupart des chimistes et des physiciens. On pouvait à ce titre citer en exemple les Æthers, ces forces élémentaires que l'alchimie admettait au contraire des autres sciences.
C'était donc avant tout une question d'ouverture d'esprit.
C'était à peu près en ces mots il y a sept ans, qu'Andrew Weber avait débuté la soutenance de sa thèse devant un jury spécialisé de la Fondation. Certes, à l'époque, les jurés n'avaient pas applaudi debout le jeune Autrichien, mais sa réflexion et les travaux qui l'accompagnaient lui avait tout de même permit d'obtenir son doctorat en théorie des cercles et une mutation en France.
C'était ensuite dans ce laboratoire d'une quarantaine de mètres carrés qu'il avait passé les années suivantes de sa vie, en compagnie des collègues formidables dont il regrettait amèrement l'absence.
Il ne les appréciait pas tous autant ni de la même façon bien sûr, mais tous lui manquaient d'une manière ou d'une autre. De Grégoire, qui s'était impliqué jusqu'à l'âme dans son travail et qui s'en était trouvé le cœur brisé en recevant le mail qui les renvoyait, jusqu'à Marc-Aurèle, qu'il n'avait jamais pu voir en peinture. Et c'était avec le souvenir de chacun d'eux en mémoire qu'il s'endormit au soir du premier jour de son sursis, déprimé.
Le réveil du téléphone d'Andrew sonna et ses vibrations tirèrent désagréablement son propriétaire du sommeil. Il l'avait laissé la veille par mégarde sur son matelas et se souvenait à présent de pourquoi ce n'était pas une bonne idée. Mal réveillé, il se traîna péniblement vers le réfrigérateur pour attraper une bouteille de lait. Elle n'était même plus fraîche. Le réfrigérateur ne marchait plus de même que la lumière de la cuisine ni aucune autre dans le petit studio. L'électricité avait été coupée dans les logements du personnel et le tout dernier résident d'Aleph n'avait de toute évidence plus qu'à aller se faire foutre.
Il prit un petit-déjeuner froid, à moitié consolé par la possibilité d'avoir encore un café chaud grâce au distributeur du hall B qu'il traverserait pour aller à l'atelier. D'ordinaire, il n'aurait jamais gaspillé soixante centimes de cette façon-là, mais sa situation exigeait qu'il recoure aux pires extrémités et il aurait besoin de toutes ses capacités mentales pour les deux jours qu'il lui restait encore.
Une demi-heure et quelques couloirs vides plus tard, il avait pu obtenir son café. Il n'en aimait pas la saveur âcre et aurait de loin préféré pouvoir le faire lui-même, mais c'était mieux que rien.
Il n'avait bu qu'une gorgée à peine et depuis, le gobelet était posé sur le sol de la réserve, perdant lentement sa chaleur alors qu'Andrew s'affairait autour de la bombe de Grégoire.
La veille, il avait commencé à soigneusement dégager l'espace autour de l'engin puis avait commencé ses calculs afin de déterminer comment rendre l'appareil inoffensif. Il s'en doutait connaissant les préférences de manipulation de Grégoire, mais il était sûr à présent que la bombe fonctionnait principalement sur la base d'une réaction de soufre exposé à un acide gazeux. Rien de bien difficile.
Andrew ressortit une partie du matériel qu'il avait rangé la veille et sans même s'en rendre compte, retrouva un peu le sourire, pas mécontent d'avoir de quoi s'occuper l'esprit. Alors qu'il allumait un brûleur, il s'efforça tout de même de ne pas s'abîmer dans le travail comme son inconscient le lui demandait. Il écrasa distraitement l'extrait de chaux dans son mortier, cherchant mentalement un plan, une étincelle d'espoir qui lui permettrait de s'en sortir un peu mieux que ses anciens collègues. Mais rien ne vint.
Après quelques minutes de distillation, un liquide incolore commença à lentement s'écouler dans l'erlenmeyer qu'il avait placé au bout de sa chaîne de manipulation. Il n'y avait plus qu'à attendre d'en avoir une quantité suffisante. Une petite dizaine de minute suffirait, il avait le temps de retourner à la réserve pour tenter d'écarter la bombe du mur. Il devait pouvoir directement accéder à ce côté-ci lorsque le moment viendrait.
Le protocole aurait voulu que quelqu'un reste dans le laboratoire pour surveiller l'installation, mais Andrew n'avait pas le choix cette fois.
La bombe alchimique de Grégoire Fleuron était un amas de morceaux de cuivre et de verre et pesait le poids d'un âne mort, à croire que son concepteur l'avait fabriquée à même le mur. Les marques au sol attestaient que ce n'était pas le cas. Néanmoins, ce ne fut qu'en prenant appui contre la cloison en béton et en tirant à s'en esquinter les genoux qu'Andrew parvint à faire bouger l'engin. Il ne serait qu'en biais, mais au moins, il pourrait maintenant accéder au panneau arrière.
Quelques pages de brouillons coincées entre le mur et la machine glissèrent au sol. Le docteur les écarta négligemment avant de se rendre compte que ces feuilles de papier n'avaient à faire dans un endroit pareil. Ce n'était même pas ici que l'on rangeait les documents papier.
Il en prit une et reconnu l'écriture de Grégoire. Le brouillon détaillait une méthode expérimentale de transmutation de l'esprit dont manquait une bonne part des calculs et le tracé des cercles nécessaires à la réalisation. Ce type d'alchimie appliquée au vivant était la spécialité de son collègue décédé. À en juger par la qualité orthographique du document, il avait été écrit dans l'urgence. Cela suffit à Andrew pour conclure qu'il s'agissait là d'un plan de son ancien camarade pour échapper aux amnésiques, mais que par manque de temps, celui-ci s'était contraint à choisir une échappatoire bien plus violente.
Il rapporta les feuilles au laboratoire, récupéra le distillat qu'il avait préparé et retourna à la réserve pour ce qu'il restait de la matinée, il avait encore beaucoup à faire et il redoutait l'heure du repas. Elle le replongerait sans aucun doute dans l'isolement auquel il tentait de ne pas trop penser. Mais la faim finit par le forcer à sortir de la réserve. Il alla chercher sa gamelle et se diriger vers l'espace de restauration.
Les couloirs étaient vides et la cafétéria aussi. Il s'était évidemment attendu à ne rencontrer personne mais il n'y avait plus un seul bruit. Pas un pas, pas une voix lointaine qui donnait des ordres en espagnol, ni même un moteur de camion quelque part au-dehors. La cafétéria désertée était devenue un lieu lugubre et angoissant, comme un tableau dont les personnages avaient disparu.
Les discussions entremêlées, l'odeur de nourriture, les éclats de voix et de rire, la musique que certains écoutaient en mangeant… Tout ce qui avait fait la substance de ce lieu quotidien n'existait plus que dans la mémoire de ceux qui l'avait vécu, c'est-à-dire lui et bientôt, personne.
Il estima qu'il valait mieux passer la pause du midi au laboratoire. Au moins, il y serait moins oppressé et de toute façon, Marc-Auréle n'étais plus là pour l'en empêcher en râlant avec son accent marseillais qui empêchait à chaque fois de vraiment le prendre au sérieux.
Alors qu'Andrew mangeait, son regard retomba sur les feuilles laissées par Grégoire. Les lire serait toujours un moyen de tromper l'ennui. Rapidement, les choses s'éclairèrent. Le tout pouvait paraître presque incompréhensible à un non-initié, mais les calculs manquants n'étaient pas si complexes. Et pour les cercles du symbole, Grégoire lui aurait sans doute demandé de l'aide. Le temps avait joué contre lui, mais tout n'était peut-être pas entièrement perdu pour tout le monde.
Grâce à son ancien collègue, l'alchimiste tenait peut-être le sésame qui sauverait sa mémoire si la base théorique fonctionnait réellement.
Le doute le rongea encore jusqu'au soir, jusque dans son lit, mais au moins, il entrevoyait peut-être une issue à présent.
Le troisième jour fut rapide et stressant pour Andrew. La veille, il avait été lent, il avait gaspillé beaucoup trop de temps à réfléchir à son nouveau moyen d'évasion et à en brouillonner les éléments manquants. Il devait donc absolument s'assurer d'avoir au moins désamorcer la bombe avant le soir, car il ignorait complètement l'heure à laquelle l'équipe médicale allemande viendrait le chercher le lendemain. Il n'aurait sans doute pas le temps de finir.
De plus, il n'avait même pas eu droit à un café chaud, car le distributeur du hall avait été emporté lui aussi. Il avait dû se rabattre sur le gobelet froid qu'il avait posé puis oublié sur le sol de la remise le jour précédent. C'était toujours mieux que rien, mais la soirée et la journée qui l'attendrais ensuite promettait d'être éprouvantes.
Il devait être près de vingt heures lorsqu'il parvint enfin à désactiver l'infernal appareil. Déjà épuisé, il rentra chez lui aussitôt après, emportant les précieuses feuilles de Grégoire ainsi que ses propres brouillons. Après un repas rapide composé exclusivement de poissons panés surgelés qui auraient sans doute été gâchés sinon, il poursuivit son travail. Il était plus de minuit lorsqu'enfin, il parvint à un tracé satisfaisant pour tenter une transmutation de l'esprit sur les bases qu'on lui avait laissées.
Impossible de l'expérimenter sur d'autres sujets, souris où humains, il n'y aurait qu'un seul essai. Et il lui faudrait tracer les cercles en miroir qui plus est, car il n'y avait personne d'autre pour les inscrire.
C'est avec beaucoup de doutes, son croquis final et un marqueur qu'Andrew s'enferma dans la petite salle de bain de son studio. Devant son miroir, il se questionna encore sur le bien-fondé de son entreprise. Était-ce là ce que Grégoire aurait voulu qu'il fasse ? La réponse lui vint, aussi claire que du cristal.
« Oui. »
Tout concordait, Grégoire n'avait pas voulu qu'Andrew découvre sa méthode et la complète, il l'avait prévu. À deux, le temps leur aurait manqué pour achever et appliquer la transmutation, mais seul, la question pouvait encore se poser. Et Grégoire avait répondu pour eux.
Que ce soit par désespoir, revanche contre la Fondation ou les deux, son ami lui avait offert une porte de sortie et rien que pour cela, il ne la laisserait pas lui échapper.
Il ôta le capuchon du marqueur, plaqua en arrière ses cheveux et commença à recopier sur son cuir chevelu le symbole qu'il avait élaboré au cours de la soirée. Si tout se passait bien, tout lui reviendrais dans quelques semaines et si cela ne fonctionnais pas comme prévu, au moins, il ne serait plus en état de le regretter, quoi que cet était puisse impliquer.
Au matin du dernier jour, ce fut un Dr Weber aux yeux éclatés et au dos en vrac qui traversa les couloirs d'Aleph. Il ne s'était quasiment pas reposé à cause de l'inquiétude que lui avait provoqués les cercles sur son crâne et le peu qu'il avait dormi, il l'avait fait assis sur la chaise en bois de sa cuisine, pour être sûr de ne pas les abîmer.
Aucun effet indésirable ne s'était manifesté pour l'instant et Andrew en était déjà heureux. Son corps, en revanche, hurlait de fatigue et réclamait à grands cris quelques heures de sommeil en plus, ce qu'il lui refusa. Mais un café s'imposait s'il voulait tenir encore un peu le coup. Et pour cela, il avait tout prévu.
Alors que le café chauffait dans l'atelier, répandant son parfum dans le couloir, l'alchimiste acheva de démanteler la machine infernale de Grégoire. La verrerie pourrait encore être nettoyée et réutilisée quant aux déchets chimiques, ils seraient soigneusement incinérés. L'alarme qu'il avait activée sonna dans sa poche, le café était prêt.
Et il était bon. Andrew pensa qu'Emile aurait, sans aucun doute, été furieux de le voir réduire ainsi leur digne matériel à un but aussi terre-à-terre. Mais un café restait un café, même préparé à l'alambic et bu dans un bécher.
C'était petit de sa part, il le savait, mais cette fois, il laisserait le nettoyage au suivant. Il n'en avait pas la force mentale. À côté de lui, la verrerie de la bombe trempait paresseusement dans un bain d'eau chaude. Il reprit une gorgée de café.
C'est à ce moment-là qu'on frappa timidement à la porte, un homme en blouse aux lunettes un peu trop petites entra.
« Dr Weber Andrew, est-ce vous ? » Demanda-t-il dans un français hésitant marqué d'un très fort accent allemand.
« C'est bien moi. » Répondit Andrew dans la langue de Goethe.
« Ha, très bien. » Le visiteur sourit, bien plus à l'aise dans sa langue natale, et s'écarta de l'encadrement de la porte « Je vais vous demander de me suivre, je vous prie. »
« J'arrive. »
Andrew le suivit et sortit du laboratoire sans un regard en arrière, marchant devant l'allemand qu'il était censé suivre vers l'infirmerie du bâtiment.
« Vous savez, quelque part, je vous envie. » Dit ce dernier pour rompre un silence pesant.
Andrew ne répondit pas.
« Je vous remercie de ne pas nous causer plus de problème que ça. Je ne savais pas trop à quoi m'attendre de votre part, je me doute que ce n'est pas quelque chose de facile, mais ça sera bientôt fini, ne vous en faites pas… » Ajouta-t-il, un peu plus mal à l'aise.
« J'ai fait la paix avec ça, tout ce que j'espère maintenant, c'est que la Fondation ne m'ait pas inventé une vie trop craignos. » Répliqua Andrew, d'un ton un peu trop sec.
« Tout ira bien. »
Un ange passa.
« Weber, c'est allemand ? »
« Autrichien. On y est. »
L'alchimiste poussa la porte de l'infirmerie, dévoilant le reste de l'équipe médicale allemande. Comme des fourmis, chacun vaquait à sa tache, étiquetant, emballant, emportant tout ce que le poste médical pouvait contenir d'utile. Un fauteuil matelassé attendait au fond de la pièce. Malgré son aspect de confortable siège de dentiste, pour Andrew et bien d'autres ces dernières semaines, l'aura qui s'en dégageait était celle d'une chaise électrique vers laquelle on vous conduisait.
Ignorants du sort du Français, les Allemands parlaient et plaisantaient entre eux.
« La Morphine, on envoie tout ou on en garde pour calmer le Caporal ? » Lança un échalas à travers la pièce.
« Les Français ne savent vraiment pas écrire, j'arrive même pas à différencier la date sur ces prises de sang ! » Dit une femme de type indien, le nez dans un dossier.
« Bah, c'est pas comme si on allait garder ça de toute façon, tu peux balancer ! » Répliqua un collègue chauve à sa droite.
Il ne put s'empêcher de sourire. Pour eux, la vie continuait, et ça l'amusait de savoir qu'il les comprenait sans qu'ils ne s'en doutent.
« S'il vous plaît ! » Appela soudain l'homme aux lunettes trop petites qui l'accompagnait. « Je vais vous demander de vous taire pendant quelques minutes. Notre collègue français aimerait peut-être un peu de calme et de respect. Merci ! »
Il avait même droit à une minute de silence, encore heureux que son plan soit déjà en marche sinon il se serait vraiment senti comme un condamné.
« Je vous remercie. » Dit simplement Andrew en français.
« Dr Weber, si vous voulez bien vous asseoir… »
Il s'assit sur le fauteuil, qui était effectivement aussi confortable qu'il en avait l'air. Alors qu'un médecin vérifiait qu'il ne dissimule ni faux-bras ni autre moyen d'échapper à la piqûre, il entendit une conversation discrète dans la pièce de stockage des médicaments.
« Ils sont partis hier, Hans les a pris avec le reste des B. Qu'est ce qu'on fait ? » Dit une voix en allemand.
« On ne peut pas reporter encore, faut qu'on soit tous partis avant ce soir. On va prendre l'un de ceux qui restent, un truc assez puissant pour que ça marche. Ça ! Ce sera très bien. Il devrait plus lui rester grand-chose, mais au moins, ça sera suffisant. J'enverrais un mail à Miseleï pour qu'il réécrive un peu le dossier. » Répondit une autre.
Un instant plus tard, deux hommes souriants comme des enfants qui tentent de dissimuler une bêtise s'approchèrent d'Andrew qui tentait tant bien que mal de faire comme s'il n'avait rien entendu. Les Allemands mirent son stress sur le compte de la situation et firent mine de ne rien remarquer.
Il était trop tard de toute façon. Ceux qui l'avaient inspecté n'avaient pas vu les cercles dissimulés sous ses cheveux, il ne restait plus qu'à espérer que ça marche. Il fallait que ça marche. Il ferma les yeux et prit une grande inspiration pour se détendre.
« Messieurs-dames, … » Commença-t-il en français dans un silence religieux avant de poursuivre en poussant autant que possible son accent natal « Æthersehen1 ! »
Quelque part dans la salle, il entendit un soufflement de nez amusé, ça lui suffisait. Il tendit le bras et senti bientôt l'aiguille s'y enfoncer doucement.
Trois mois plus tard :
Le Soleil brillait au-dessus de la région parisienne. Dans le jardin d'un pavillon de banlieue, une tribu d'enfants braillards piaillait autour d'une table de jardin couverte de sucreries. Un air bien connu s'éleva, chanté par une femme suivie de son mari qui amenait un gâteau au chocolat couvert de sucre-glace vers la table. Les enfants s'y précipitèrent et rejoignirent la chanson que le couple de parents avait lancée.
Alors que l'assemblée attaquait le dernier Joyeux Anniversaire et que les enfants commençait à applaudir, la femme déposa le gâteau devant une petite fille. Le prénom "MELISSA" y était écrit en pâte d'amandes, entouré de neuf bougies éteintes. La fillette avait déjà pris son souffle pour les souffler, mais remarqua aussitôt l'absence de feu.
« Dis-moi, Chérie, on n'aurait pas oublié quelque chose sur ce beau gâteau ? » Fit la mère de l'enfant d'un ton exagéré en s'adressant à son époux.
« Je ne crois pas, il est parfait ce gat- Mais si, tu as raison Aurélia ! Il manque quelque chose ! » Repris son mari sur un ton similaire.
« Andy, mon cœur, est-ce que tu pourrais aller chercher des allumettes à la cuisine s'il te plaît ? »
« Je crois avoir même mieux que ça dans ma poche… »
L'homme prit une capsule de plastique de la poche de son pantalon et la jeta en direction de la maison. L'objet explosa comme un pétard, projetant une épaisse fumée à cet endroit précis. La dissipant d'un mouvement de cape, un homme en sortit et s'avança avec un grand sourire vers la table d'anniversaire ou les enfants retenait leur respiration, comme hypnotisés.
Dans un costume distingué entouré d'une large cape, sous un haut-de-forme, se tenait un magicien tout droit sorti d'un théâtre des années 30.
« Joyeux anniversaire ! C'est un magnifique gâteau que tu as là ! » Énonça l'homme d'un ton enjoué. « Mais c'est vrai qu'il y manque quelque chose, laisse moi t'aider, j'ai exactement ce qu'il te faut ! »
C'était le moment qu'il préférait. D'un mouvement subtil alliant geste des doigts et paire de gants truqués, il fit jaillir une flamme du bout de son pouce et alluma avec les neuf bougies sous le regard émerveillé des enfants.
« Je crois que maintenant, tu peux faire un vœu et souffler ! »
Vertige le Magicien aimait son métier. Aussi loin que remonte sa mémoire, il avait toujours adoré la magie de scène. L'idée d'en faire son gagne-pain lui était donc tout naturellement venu le jour où la question s'était posée. Mais au fond de lui, s'il voulait être parfaitement honnête, même si c'était un travail qu'il aimait par dessus tout, Andrew Schwartz n'en avait pas vraiment eut le choix. En fait, il ne s'était jamais vraiment souvenu avoir fait quoi que ce soit d'autre de sa vie.
« sursis | Æthersehen
