Hervé se réveilla en sursaut, tiré du sommeil par le débarquement soudain et bruyant des enfants dans la chambre. Raphaël portait sa sœur, et leur cousine les suivait de près.
Ils étaient arrivés en cognant le talon contre le plancher suffisamment fort pour qu'il comprenne aussitôt que quelque chose n'allait pas. Le père de famille se déplia de sa posture avachie sur la chaise et leur fit face en se mettant droit sur ses jambes d'un mouvement chancelant.
Raphaël et Alice étaient sales, les bras couverts de sang. La jeune Duroy, elle, était zébrée de griffures et avait davantage de branches dans les cheveux qu'un barrage de castors.
« Papa, faut qu'on parle, là », annonça gravement l'adolescent.
Hervé tourna la tête par-dessus son épaule, constata à nouveau les draps vides, et coupa son début de discussion d'une question inquiète :
« Raphaël, où est ta mère ? »
« Je sais pas, je- », commença le jeune chasseur avant de se faire bousculer par son père qui passa entre eux d'une démarche maladroite et lourde, encore engourdie de sommeil.
Sa voix tremblante de tracas, en revanche, ne sonnait déjà plus fatiguée du tout et tonna dans toute la maison.
« DOMINIQUE ? DOMIE, OÙ ES-TU ? »
Hervé passa à grandes enjambées dans la cuisine, ouvrit en grand les toilettes, la salle de bain, les autres chambres, pendant que les ados le pourchassaient presque. Alice s'agrippait à son frère avec force, comme si elle craignait qu'il ne la laisse tomber pour aller plus vite.
« Papa ! Papa, putain ! », cria Raphaël.
« Mon oncle, on a eu un accident, on- », tenta d'intervenir Ophélie.
« Je vois que vous êtes partis chasser sans me demander, oui. Je vous disputerai plus tard. Raph, où est ta mère, bon dieu ? », s'impatienta Hervé, qui commençait à hésiter à aller aux fenêtres pour la repérer à l'extérieur, mais face à la Brume, c'était l'équivalent d'essayer de regarder à travers du béton.
Il commença à regarder dans les recoins, dans les pièces moins évidentes, craignant un évanouissement de Dominique dans un endroit reculé de la maison. Les chiens avaient quitté le seuil d'entrée et suivaient la famille à travers la maison sans aboyer, mais leur présence et le raclement de leurs griffes sur le sol ne dessinaient que davantage de chaos.
Lassé de l'appeler pour être ignoré, Raphaël agrippa le manteau de son père, un affront terrible, et le retint comme il pouvait.
« Papa ! Alice s'est transformée ! »
Hervé se figea et se tourna lentement vers lui.
« …Quoi ? »
Son fils blêmit un peu et fit un pas en arrière, incertain de l'émotion dans sa voix. Était-ce de la simple stupeur, ou y avait-il dans la raideur de sa réponse une rage sourde qui gonflait ? Il n'en était tellement pas sûr que sa nervosité se transmit à Ophélie qui recula avec lui. Alice, elle, serra plus fort.
À travers le masque, les reflets des yeux du père de famille se posèrent sur sa fille avec gravité, comme s'il la découvrait mourante. Elle était pourtant là, bien vivante, sauvée par son frère.
Hervé saisit l'épaule de son fils et articula dans les notes les plus graves qu'il n'avait jamais entendu de sa part :
« Je t'avais dit de l'accompagner chasser. »
Ophélie tenta de prendre sa défense :
« Mon oncle, elle n'avait pas réussi à… »
Hervé secoua légèrement son fils, retenant une colère dopée par la fatigue, la panique, la peur.
« Je t'ai dit de t'assurer qu'elle n'ait plus Soif. »
Mais l'expression de Raphaël se raffermit et lui renvoya en pleine face, si fort que son masque sembla un instant ne plus sourire.
« Tu ne nous as jamais dit ce qu'il se passait, quand un Chasseur a trop Soif. Jamais. »
Hervé retira sa main et se redressa face au défi :
« C'est faux, Raph. Je t'ai dit qu'elle rendait fou, qu'elle tordait les traits à la longue. Qu'elle transforme le corps… Et tu- »
« Elle TRANSFORME en MONSTRE, putain, PAPA ! C'est ÇA qu'il faut EXPLIQUER ! PAS FAIRE DES SECRETS ET TOUT ENROBER D'EUPHÉMISMES À LA CON ! »
Alice, le teint vidé de toute couleur, dodelinait de la tête au rythme de l'éclat de son frère. Hervé recula lentement jusqu'à être dos au mur, dépassé.
« Raph, que… Que s'est-il passé, comment.. ? »
Mais Raphaël n'en avait pas fini, et Ophélie se garda bien de l'empêcher de dire ses quatre vérités à son oncle. Sans doute qu'elle aurait eu envie de dire les mêmes choses à son propre père. Au moins pour le secret concernant cette transformation.
« C'est PAS à moi d'accompagner Alice pour chasser ! C'est à TOI ! C'est TOI, le chasseur ! », cria Raphaël.
Ophélie s'affaissa contre le mur.
On ne lui avait jamais dit que la Soif pouvait aller jusque là. Comment était-ce possible ? À ses yeux, être chasseur signifiait avoir une pulsion de chasse puissante accompagnant des pouvoirs tout aussi puissants. Si cette pulsion dépassait un certain seuil, les pouvoirs devenaient des tics incontrôlables. Tout ceci avait une certaine logique : leurs capacités de chasseur les poussaient à les utiliser, les forçaient à être au sommet de la chaîne alimentaire du monde occulte, à le dominer.
Si la Soif les poussait à s'entretuer sitôt qu'elle était trop forte, quel sens cela avait-il ?
Étaient-ils en fait des monstres depuis le début ?
« Mais depuis qu'elles sont revenues à la maison, tu lui montres RIEN ! Tu t'attends à ce que MAMAN le fasse, mais c'est PAS UNE CHASSEUSE ! Et moi, tu m'apprends plus rien, comme si t'avais peur de fâcher maman alors qu'elle te DÉTESTE déjà ! »
Les bras ballants, le menton baissé, une grande ombre sur le masque, Hervé ne disait plus un mot. Il ne pouvait pas. Son fils commençait à pleurer pour s'assurer qu'il n'y avait rien à répondre. En tant que père, il devait encaisser.
Les chiens autour d'eux se couchèrent, les oreilles aplaties.
Raphaël hoqueta, râla sa colère difficilement à travers sa grimace de douleur :
« Et évidemment qu'elle nous déteste… Qu'est-ce qu'on est, putain, papa… Hein ? Pourquoi on est comme ça ? À cause de quoi ? Alice a failli me tuer… Tu ne nous as jamais rien dit… »
« Désolé », croassa Alice si bas que personne n'entendit, mais son frère devina, l'étreignit plus fort pour s'excuser.
Il souffla difficilement, les joues humides et implora des réponses, sa hargne diluée dans les émotions ruminées depuis des années :
« Maman non plus m'a jamais rien dit, même quand j'étais petit… Pourquoi ? C'est… C'est des choses qu'il faut se dire, ça… Qu'on est des monstres… Que c'est pas du tout des super-pouvoirs et que… Qu'on est pas vraiment des humains… »
La voix d'Hervé revint enfin, lointaine. Un ton de créature de Frankenstein, las, éreinté, peiné, passa à travers le bois du masque.
« Nous sommes des humains, Raph. Nous… »
Il baissa la tête et expliqua avec des syllabes qui peinaient à venir.
« Raph… Ta mère ne… »
Ophélie avait tourné la tête, les yeux presque écarquillés, les lèvres entrouvertes. Ils parlaient enfin. Enfin ! Son souffle s'était coupé, saisie par l'instant. Elle aurait aimé ne pas être là, se sentait toujours aussi étrangère à leur dynamique, mais elle ne pouvait s'empêcher de ressentir une joie étrange d'avoir pu provoquer indirectement ce moment.
Ils parlaient.
« Pour la Soif, ta mère ne… », continua Hervé. « Ta mère ne… »
Un puissant sifflet de chef de gare retentit à travers toute la campagne.
Tous les chasseurs, d'un coup, furent en alerte, des humains aux dobermanns. Ces derniers se levèrent sur leurs pattes d'un bond tandis que l'on pouvait deviner sur le visage pourtant invisible d'Hervé le choc d'un souvenir lointain réveillé par le son terrible.
« Dominique. »
Il considéra enfin les chiens. Il arracha un vêtement lui appartenant du porte-manteau et fourra presque le tissu dans leurs truffes.
« Cherchez ! Goliath, Kobi, allez ! Ramsès, hiphip ! »
Pris au dépourvu, Raphaël n'eut même pas le temps de sécher ses larmes.
« Qu'est-ce qui se passe ? »
Il suivit la meute de chiens pourchassée jusqu'à la porte d'entrée par son père. Alice sauta de ses bras et fonça en quelques enjambées légères jusqu'à monter sur Goliath comme s'il s'agissait d'un cheval de course.
Ophélie se redressa plus lentement que tout le monde, stupéfaite. Elle les vit disparaître dans la Brume sans hésiter et pendant une solide seconde, elle fut incapable d'esquisser un geste. Elle n'avait pas vu de ligne de chemin de fer, en arrivant. Elle ne pouvait concevoir que des trains étaient encore en marche.
Elle craignit le pire.
D'un mouvement chaotique digne d'une bête, elle s'ébroua, faisant tomber les trois quarts des brindilles et autres feuilles qui habitaient son épaisse crinière, avant de partir comme une balle à leur poursuite.
« Ce train est bruyant », se plaignit Dominique, le crâne posé contre la vitre dans l'un des wagons de tête.
« C'est toi qui a imaginé ce train », lui répondit doucement la Dame-Maison, installée en face d'elle. « Je suis désolée si le sifflet t'a fait mal aux oreilles, mais il en faut forcément un coup avant de quitter la gare. »
« Je ne dis pas ça pour ça », marmonna la passagère solitaire, emprisonnée par son propre esprit, l'expression endormie.
Et comme pour confirmer sa crainte, alors que le train commençait à avancer, elle entendit à l'extérieur l'aboiement des chiens et l'appel hurlé d'Hervé :
« DOMINIQUE ! DOMINIIIQUE ! »
Il galopait aussi vite qu'il pouvait aux côtés des dobermanns, talonné par les figures très indistinctes de son fils et de sa nièce. Sur l'un des chiens, sa fille y était accrochée, ses cheveux flottants au vent.
Elle ne voyait rien de tout cela. Elle n'en avait de toute façon pas envie.
« Je ferme le volet », prévint-elle.
« Fais donc », lui sourit la Dame-Maison.
À l'extérieur, Hervé sentait qu'il n'avait plus aucune chance d'attirer l'attention du train. Alors que les wagons commençaient à défiler, son cœur se serra d'une adrénaline qui empoisonna sa raison.
Il se tourna violemment, en pleine course, vers les enfants.
« Restez là, je vais la chercher ! »
« Quoi ?! », cria Raphaël.
Il sauta sur une porte de wagon, s'accrocha à un barreau, et s'affaira à ouvrir de force l'accès. Il eut beau disparaître vite dans la Brume avec le train en marche, il était évident au grincement du métal qu'on pouvait le considérer déjà à l'intérieur.
Les chiens, privés de leur meneur, ralentirent. Ils n'avaient aucune chance de le suivre, là où il allait.
« Goliath ! Goliath, avance ! », pressa Alice.
Son grand frère l'attrapa sous le ventre et la souleva sur son épaule, comme un sac à patates, et courut du mieux qu'il put pour se rapprocher du train, mais le dernier wagon s'apprêtait à le dépasser.
« Merde, merde, merde », persista-t-il, les muscles gémissants, le corps foudroyé d'une sueur froide de panique qui le mouvait encore malgré sa précédente chasse avec sa sœur transformée.
Il sauta et s'agrippa à la toute dernière barre d'une main, l'autre tenant sa sœur. Il plaça Alice entre lui et le train, les deux enfants sur la marche d'embarquement, le quai défilant sous leurs chevilles.
« Raphaël ! », appela Ophélie derrière lui.
Et cette fois, le chasseur n'eut aucune hésitation. Il envoya son bras en arrière et tira sa cousine avec eux.
« J'arrive pas à ouvrir », souffla-t-il en essayant de forcer la porte. Il n'avait pas la force de son père.
« Laisse-moi voir », demanda Ophélie, en sueur. Ils mirent un temps à réussir à échanger leur place, en particulier avec le vent de plus en plus fort et l'humidité de la Brume qui s'abattait sur eux et les frigorifiait tout en rendant leur prise sur les barres plus glissantes.
La Duroy, qui n'avait pas pu chasser malgré sa rencontre avec une Alice transformée qui avait attisé sa Soif, marmonna très vite pour l'embraser davantage :
« Caveaux, fusils, goules, vampires, zombies, ombres… Poudre, sang, piège… Trophée, combat, cri, victoire… Victoire, victoire, chasse, chasse, proie, proie, mordre, mordre, chercher, chercher, traquer, traquer, creuser… »
Son petit doigt gigota d'un mouvement rythmique de plus en plus rapide. En sentant que ses mots cernaient l'émotion qu'elle recherchait, elle continua, mêlant presque les syllabes :
« Creuser. Creuser, creuser, creuser, creuser… Creusercreusercreusercreusercreuser… »
Les doigts de sa patte libre s'arquèrent, devinrent gris comme des os et durs comme de l'ivoire. Ils grattèrent le verrou avec une rapidité et une ardeur qui firent des étincelles sur le petit verrou, enlevant de la matière à chaque coup de griffe.
La porte lâcha, et ils s'engouffrèrent à l'intérieur si vite qu'ils tombèrent les uns sur les autres.
Derrière eux, les chiens s'arrêtèrent au bord du quai.
Le train disparut dans la Brume.
Ophélie se releva avec difficulté, écartant de force Alice et Raphaël écroulés sur elle. Son souffle dessinait des volutes de vapeur dans l'air et ses yeux étaient devenus pratiquement blancs, son iris un simple indice dans la pâleur de ses orbites. Ses cheveux dans son dos, gonflés comme la fourrure d'un animal furieux, lui donnaient une silhouette d'ours noir.
« Urg… », grogna Raphaël à ses pieds. Il roula sur le côté et se releva sur ses coudes.
Alice, à leurs côtés, se redressa, assise au sol, en lissant distraitement ses mèches blondes pour en purger l'humidité de la Brume.
« N'faut n'avanfer… », articula avec peine Ophélie, dont les incisives et les canines avaient presque doublé de volume.
« …Ophélie ? », murmura Raphaël qui entendit clairement la différence et se rendit enfin compte de son apparence d'Assoiffée. Il n'eut pas le temps de paniquer et de réfléchir à une chasse à lui imposer, en revanche.
L'éclairage du train s'interrompit, ne laissant que le rouge blafard des lumières de sécurité. Dans leur dos, le pas traînant d'un homme blessé s'approchait d'eux.
Raphaël n'eut le temps que de deviner la figure trouble de l'homme dans l'obscurité, derrière sa cousine, avant de réaliser qu'il levait une machette.
« ATTEN- », tenta-t-il de prévenir, mais le coup partit.
La lame fonça pour une tranche latérale dans la nuque d'Ophélie, mais la tignasse de la Duroy était si dense, si drue, qu'il s'agissait davantage de lianes d'Amazonie que d'une chevelure. La machette l'entama à peine, à presque une longueur d'avant-bras de la peau.
La chasseuse se tourna comme une girouette par vent fort, l'arme de l'assaillant bloquée dans sa crinière, et lui colla un coup de patte qui manqua de lui arracher le visage. Littéralement.
Le sang coula à ses pieds, et en se penchant sur l'homme assommé et agonisant, Ophélie dégonfla. Elle remarqua vite qu'il n'avait pas de visage, en réalité.
« Ça… Ça va, Ophélie ? », s'inquiéta Raphaël. Sa sœur, à côté, avait à peine réalisé ce qu'il venait de se passer, incapable de voir dans le noir presque complet.
Leur cousine perdait en taille, en volume de cheveux. Sa Soif rassasiée par miracle, ses doigts reprirent suffisamment de leur forme pour qu'elle puisse saisir sans problème la machette qui avait manqué de lui faire une coupe bien plus courte.
« Ça va », grommela-t-elle, les yeux encore écarquillés d'adrénaline. « Trouvons ton père. »
Elle les dépassait pendant que Raphaël relevait sa sœur et la prenait à nouveau dans ses bras. À force, on pouvait croire qu'elle avait oublié comment marcher, mais elle ne s'en plaignit pas.
Pendant qu'Ophélie utilisait l'arme de l'inconnu comme levier pour forcer la porte fermée entre les wagons, son cousin marmonna, un regard lancé brièvement vers le corps :
« C'était qui, ce type ? »
« Un monstre », souffla Ophélie pendant son dernier effort qui ouvrit l'accès dans un grand bruit métallique. « On s'en fiche. »
Ils passèrent ainsi plusieurs wagons plongés dans une pénombre aussi poisseuse que la Brume qui défilait aux fenêtres. De temps en temps, une gerbe de sang agrémentait la couleur sombre des sièges, devinable principalement à l'odeur et aux moucherons qui s'y agglutinaient. Leur progression était ralentie par les portes entre les voitures, mais au bout de quatre ou cinq, elles étaient toutes défoncées, ouvertes de force, leur mécanique interne ruinée.
Le coupable, Hervé, était au bout du chemin, en nage lui aussi, essayant de forcer sur la dixième double porte d'affilée.
Il ne se retourna même pas quand ils approchèrent.
« Je vous ai dit de ne pas me suivre. Qu'est-ce que vous faites là ? »
Raphaël ouvrit la bouche, mais cette fois, c'était sa cousine qui n'était pas d'humeur. Les iris encore troublés de sa Soif qui disparaissait, elle rétorqua :
« Ce train fonce dans la campagne et allait nous séparer définitivement. Arrêtez de nous faire croire que tout va bien. »
Elle tendit la machette.
« Utilisez ça comme levier. »
Son oncle refusa, forçant davantage contre la porte, grommelant, son ton agréable disparu depuis que sa femme s'était évaporée.
« Mes bras sont mes leviers. »
« Vous êtes pire qu'une putain de mule », lâcha Ophélie, excédée, en balançant l'arme dans un siège par-dessus la tête d'Alice. Raphaël la recoiffa discrètement d'une main distraite avant d'essayer d'argumenter.
« Papa… »
Pour une fois, il était le diplomate, et sa cousine était le bouledogue. Le fait qu'elle ait, elle aussi, perdu patience avec son père le convainquait que la situation avait besoin d'autre chose que de la confrontation.
« Il y a d'autres types dans le train. Il y en avait peut-être aussi au village. On peut pas rester tout seuls. »
« Tout va bien, je n'ai vu personne », s'entêta Hervé. N'avait-il pas vu les traces de sang ?
Ophélie aurait pu devenir bleue de colère. Mais avant qu'elle n'éclate, à travers les fenêtres de la porte, une scène apparut. Par une vitre brisée, de la Brume s'engouffrait à petite dose dans la voiture, et de là naissait toute une foule chaotique, belliqueuse, empêtrée dans une mêlée meurtrière. Hommes et femmes se tabassaient contre les dossiers, contre les barres de soutien, contre les portes-vélos, se rouant de coups sans jamais se lasser.
Beaucoup n'avaient pas de visage, tous avaient une peau grise ou laiteuse.
« Tu sais quoi, fiston ? », grinça Hervé à travers son masque, les dents serrées.
Raphaël leva le nez. Il ne l'appelait jamais comme ça.
« Parfois, notre malédiction est un super-pouvoir. »
Il regarda une dernière fois la machette, avant de décider qu'il n'en avait pas besoin. Le mécanisme de la porte rugit une complainte qui résonna dans tout le wagon, attirant l'attention de la horde de villageois à l'identité oubliée par la Dame-Maison.
Hervé gonflait. Sous son manteau, de fins filets de vapeur s'échappaient de ses muscles brûlants. Un nez bien plus long que la moyenne poussait contre son masque et, qu'on le crut ou non, il semblait grandir de plusieurs têtes. Ses avant-bras se dotèrent de plumes noires et ses phalanges, entre ses rides, s'agrémentaient d'écailles de dinosaure.
Tous dirigèrent leurs armes vers le nouvel arrivant masqué. Les femmes lâchaient les cols des hommes, les hommes sortaient leurs fourches du ventre des femmes, et comme un seul monstre, ils partirent en nuée.
Raphaël et Ophélie, plus tard, ne surent jamais décrire exactement la scène. Hervé Ducasse passa dans le wagon comme un rouleau-compresseur dans une basse-cour. Les rares villageois possédant encore une bouche piaillaient leurs râles de hargne et d'effort pour lui asséner de terribles coups de fer, mais s'ils atteignaient leur cible, cela ne se vit pas. Le chasseur traversa la foule avec à peu près la même grâce que s'il traversait un champ d'herbes hautes : beaucoup de grognements, beaucoup de sueur, mais ultimement, il passait en aplatissant tout.
Arrivé au bout de la voiture, couvert de sang, le sien et celui d'autres, le père de famille regarda par-dessus son épaule, par-dessus la mer de corps, et tonna pour les adolescents qui étaient en train de le suivre en sautant sur les torses comme on traverse une rivière en sautant sur les cailloux :
« LES GOSSES ! Vous m'accompagnez pas ! Tout ira bien, je la ramène ! »
Et après un tel spectacle, il était difficile d'en douter.
Pourtant, Raphaël, les bras toujours chargés d'Alice, essaya :
« Mais- ! »
« NON ! », aboya Hervé. « Il y en a sans doute plein d'autres plus loin, alors vous restez là, et s'ils arrivent, vous sautez du train ! Raph, tu protèges ta sœur ! »
Et il s'engouffra dans l'obscurité des wagons suivants.
« À tout à l'heure. »
Les trois enfants restèrent comme trois ronds de flanc, tous perchés sur le dos d'un seul homme dont ils vidaient les poumons. Celui-ci toussa un peu de sang et essaya d'atteindre sa serpe. Ophélie lui écrasa la face de rage.
« Encore ! Encore, encore, encore ! », s'énerva-t-elle en achevant l'humanoïde sorti de la Brume.
Raphaël toussota, gêné de ne pas être le plus colérique, pour une fois. C'était pour lui tellement habituel que dans une telle situation extrême, c'était presque rassurant et il avait du mal à la suivre dans sa hargne.
« C'est… C'est son style », bredouilla-t-il.
« C'est son style », répéta Alice d'une petite voix pour marquer son accord. Raphaël eut un léger souffle du nez et la posa enfin.
Ophélie se laissa tomber à genoux, passé la mer de cadavres, foudroyant du regard le néant dans lequel s'était enfoncé son oncle, seul.
« Ouais, j'imagine qu'il est toujours comme ça dès que ça craint. Mais si mon père avait été comme ça à chaque fois, putain, qu'est-ce qu'on en aurait chié. »
Son impatience transpirait de tous les pores de sa peau. Métamorphosée, la jeune Duroy se releva et essaya de réveiller son cousin :
« Sérieux, Raph ?! On est plus des gosses ! On lui cause des secrets que nous fait sa génération débile, et la première chose qu'il fait après, c'est nous laisser derrière ? »
Raphaël fit la moue, embêté.
« Je… Je sais pas, on… »
Il baissa le nez, attiré par une sensation étrange à son bras droit. Alice était en train de le tirer doucement, ses grands yeux dans l'expectative, silencieuse mais insistante.
« …Il me soûle aussi », céda-t-il.
Ils avancèrent.
La porte de la chambre blanche s'ouvrit d'un coup et Hervé débarqua, haletant. Son souffle rauque, fébrile de stress et de joie, donnait l'impression qu'il venait de se battre avec une quelconque bête dans les couloirs de l'hôpital. Le sang sur ses vêtements aussi donnait cette impression.
« Hervé ! Doucement, enfin ! », chuchota, autoritaire, Dominique en couvrant son enfant comme pour le protéger de l'entrée brutale de son mari.
« Domie ! », s'exclama Hervé, titubant jusqu'au lit et tombant à genoux à son chevet.
Dominique s'attendit à ce qu'il l'enrobe de ses bras, elle et leur enfant. Il ne le fit pas. Il posa ses mains en bord de drap, sans oser la toucher, comme s'il craignait de l'énerver, de la casser, de la salir. Tournée vers lui, elle parvint à discerner sur son visage un masque joyeux de théâtre qu'elle n'avait jamais vu, et qu'elle trouva immédiatement hideux.
« Hervé, enfin, qu'est-ce qui te prend ? Dans quel état tu es ? »
Interdit, confus, essoufflé, son mari peina à parler :
« Ma chérie, je, euh… Qui… Qui est cet enfant ? »
Il se prit une baffe vive sur le haut du crâne.
« Ow ! »
Dominique ne riait pas du tout de cet humour idiot.
« C'est quoi, cette mauvaise blague ? Tu es fou ? Arrête ça ! C'est ton fils, imbécile. »
« Mon- », commença le chasseur, avant de s'interrompre.
Le temps fut comme suspendu. Les choses s'assemblèrent dans sa tête, en particulier quand il détailla plus attentivement les traits du bambin. Son nez, ses joues, ses yeux… Tout revint en place. Il comprit où il était, ce qu'il se passait. À peu de choses près. Et les détails le troublèrent suffisamment pour qu'il ne puisse pas faire comme si tout allait bien. Il souffla :
« Oh… Oh, oui, bien sûr… »
« C'était quoi, ta dernière chasse ? Des sangsues de catacombes ? Je t'ai dit que ces chasses parisiennes étaient dangereuses pour l'esprit », le gronda sa femme, inquiète de le voir dans un état autre que joyeux pour la naissance de leur premier enfant.
Premier enfant, d'ailleurs, qui commença à pleurer.
« Veux-tu bien retirer ce masque ? », s'énerva-t-elle, sa main cherchant le bord de l'accessoire pour le lui arracher.
« NON ! », cria Hervé en se redressant d'un bond.
Ses phalanges tinrent le masque comme s'il s'agissait de sa vie, les articulations blanches, ses yeux brillants écarquillés. Il se recula du lit de deux pas.
Effrayé, Bastien pleura plus fort. Dominique aussi avait sursauté, et même si elle ne pouvait pas le dévisager avec précision, son expression surprise, déçue, inquiète, lui saisit le cœur. Les sanglots de leur enfant en fond n'aidaient en rien.
Il ne pouvait pas. Il ne pouvait pas montrer ses cicatrices. Pas celles-ci, pas à son pauvre enfant qui venait de naître. Il ouvrit une mâchoire tremblotante.
« Domie, je… Je ne veux pas lui faire peur. »
« Hervé », souffla sa femme, estomaquée par son effroi étrange.
Il vit qu'elle était translucide. Il vit qu'elle n'était pas réelle, qu'il ne s'agissait que d'un souvenir. Il s'assit sur une chaise éloignée du lit d'hôpital et posa lentement les coudes sur ses genoux.
Il avait beau savoir que rien de tout cela ne comptait, que tout était trop tard, il ne put s'empêcher de demander :
« Domie, est-ce que… Est-ce qu'il vient de toi, ce train ? »
Confuse à son tour, elle ne sut répondre. Les pleurs de Bastien sonnaient comme un écho distant.
« Je ne comprends pas… »
Le chasseur baissa la tête, inspira lentement, et la releva.
« Pourquoi es-tu encore partie, Domie ? Pourquoi maintenant ? Pourquoi encore ce train ? Tu- »
« HERVÉ ! », cria-t-elle à son tour. Au point où ils en étaient, de toute manière, Bastien était inconsolable.
Et sur les joues de Dominique, des larmes s'invitèrent à leur tour, soudainement.
« Notre fils vient de naître ! C'est un souvenir heureux ! Ne me demande pas ce genre d'horreurs… »
Hervé cligna des yeux, le buste penché en arrière. Ses épaules s'affaissèrent.
« Je suis désolé, je… »
Un silence épais s'installa. Hervé avait son attention sur ses mains jointes et Dominique baignait son visage de soleil, la mine pensive et triste, du côté de la fenêtre.
Son mari se leva. À ce moment précis, elle demanda, le ton plat :
« Peux-tu aller me chercher une éponge froide ? J'ai l'impression d'avoir de la fièvre. »
Il hocha la tête. Il savait qu'il ne pourrait pas revenir dans cet écho du passé. Mais il restait son époux.
« Bien sûr, ma chérie. »
Il s'approcha et déposa un baiser sur son front, le masque en contact doux avec sa peau. Elle ne protesta pas, mais ne réagit pas non plus.
« Je reviens. »
« Mh. »
Et il quitta la pièce, le pas hésitant, volant un dernier regard à Bastien avant de passer par une autre porte que celle par laquelle il était entré.
« Je comprends plus rien. On est sortis du train ? », demanda Raphaël.
La porte qu'ils venaient de prendre, au lieu de donner sur un wagon, venait de les emmener dans un parc verdoyant en plein milieu d'une grande ville. Il n'y avait pas de trace de Brume, pas de trace de fin du monde. Aucune tâche de sang, aucun trophée de chasse, aucune chambre isolée, aucune niche squattée, aucune cuisine austère.
Les gens se baladaient autour d'eux sans les remarquer. Certains promenaient leurs chiens ou accompagnaient leurs enfants à l'espace de jeux.
« Alice ? Alice, reste avec nous, on ne sait pas où on est », lança Ophélie en remarquant qu'Alice avançait trop vite sur les sentiers.
« Alice ? », insista son frère en trottinant pour revenir à son niveau.
La fillette, sans répondre, mena la marche sans qu'ils aient besoin de la questionner à nouveau. Elle les mena à travers les buissons, sortit des chemins, écarta des branches, et observa de loin quelque chose. Ophélie mit un temps, mais Raphaël les vit tout de suite.
« Et BOUH ! », s'exclama la voix joyeuse d'une femme.
« Hahahaha ! », gloussa une toute petite fille au rire bien vocal.
Sur un carré de tissu, une mère aux longs cheveux blonds pique-niquait avec sa fille, un pot pour bébé vidé à ses côtés. La petite d'à peine trois ans gigotait sur ses genoux et essayait de s'extirper de ses taquineries. Ses mèches d'or étaient encore plus claires que les siennes.
Alice regarda d'une expression neutre cet écho d'elle-même. Sonné, son grand frère vit une version de sa petite sœur capricieuse, bavarde, énergique. Il n'y avait pas un instant où elle ne sollicitait pas sa mère, pas un instant où elle ne la collait pas pour lui câliner le bras ou pour lui babiller une question sur le monde qui l'entourait.
« Merde alors… », chuchota Raphaël.
« Je ne sais toujours pas où on est », marmonna Ophélie, nerveuse.
Dominique rangea les affaires, mis Alice dans une poussette, et partit. Durant ce bref instant, Raphaël vit les cernes de sa mère, vit son sourire qui s'amenuisait quand sa fille ne regardait pas.
Il n'eut pas besoin de se demander où était son père.
À ce moment du passé, Dominique l'avait quitté.
« Prêt, Papa ? »
En passant la porte d'entrée, Hervé tomba face à face avec son propre fils aîné. Il était exactement comme il s'en était souvenu, peut-être même un peu plus grand. Était-il à ce point proche de le dépasser ?
Abasourdi, le père de famille ne sut comment réagir. Il était content de porter un masque. Ses yeux noyés auraient rompu l'illusion que sa voix tentait de maintenir en traversant ces souvenirs.
« Je… Oui… Oui, j'arrive, je… »
Il le contourna, le cœur lourd.
« C… Charge les fusils dans la voiture, veux-tu ? Je… Je vais voir ta… »
« Ouaip. Hm… Ça va ? »
« Ça va, ça va. »
« Bon. »
En arrivant dans le salon, Hervé Ducasse s'arrêta.
« Qu'est-ce qu'il y a, Maman ? », demanda Raphaël, proche de sa mère assise, dont le ventre rond laissait présager un troisième enfant à venir, et une échéance plus sombre que son esprit tut.
« Approche-toi, laisse-moi voir ton visage. »
Hervé laissa son épaule se reposer contre le cadre de la porte. Il prit cet instant comme une pause, une nostalgie bienvenue, un spectacle tendre d'un moment perdu entre sa femme et son fils dont la douceur n'existait plus. Personne ne pouvait savoir quelle expression il avait derrière son masque, et pourtant, à sa posture, Dominique sembla remarquer sa présence et sa mélancolie d'un subtil mouvement de menton vers lui accompagné d'une tête penchée sur le côté, comme si elle lui demandait comment ça allait, sans rien dire. Il lui fit signe que tout allait bien, alors elle revint à Raphaël et lui prit la tête dans ses mains, proche d'elle.
« Toi aussi, tu es assez grand pour choisir tout seul, mon ange. »
Raphaël écoutait religieusement. Si seulement il avait pu être aussi sage par la suite.
« Ce n'est pas à moi de te dire ce que tu veux être, c'est… C'est à toi de le ressentir. Dans tes tripes. Mais… »
Sa femme regarda dans sa direction. La gorge d'Hervé se serra sans qu'il ne s'en rende compte, comme si c'était à lui qu'elle parlait, finalement. La sensation manqua de l'étouffer.
« Je voudrais qu'être un chasseur ne te pèse pas sur le cœur en permanence. Tu comprends ? »
Raphaël s'exclama :
« Oui ! T'inquiète pas, j'ai vraiment envie d'y aller ! »
La voix grave d'Hervé retentit derrière lui.
« Raphaël. »
Étonné d'être pris en tenaille entre ses deux parents, le petit chasseur se tourna vers lui, s'attendant à ce qu'il lui dise de se presser. Mais quelque chose dans la démarche lente de son père laissait plutôt suspecter une mauvaise nouvelle qui anéantit tout sourire.
Son père s'accroupit devant lui. Et au fur et à mesure qu'il parla, ses propos étonnèrent tant sa femme que ses lèvres restèrent ouvertes.
« Je sais que tu as envie de venir, mon grand. »
« Seulement… Seulement, je viens de le réaliser, cette chasse est un peu plus dangereuse que les autres. »
« Je suis sûr que tu aurais de quoi te débrouiller, je t'ai déjà beaucoup appris… Mais je ne t'ai pas encore assez appris pour celle-ci. C'est entièrement de ma faute. Tu veux bien me pardonner ? »
« Mais je… », bredouilla le petit Raphaël, déjà défait.
« Tu sais, un chasseur ne fait pas que chasser. »
Il posa sa main sur sa tête et frotta ses mèches.
« Il veille aussi à ce que sa famille aille bien. Toujours. Sinon, dans quel genre de maison tu retournes après la chasse, si tu n'en prends pas soin ? Mh ? »
C'était abstrait pour lui. Pour Hervé aussi, peut-être. Il n'avait pas toujours appliqué ce mantra.
« Veille sur ta mère et ta petite sœur. Elles… »
Il hésita et se releva.
« Elles auront besoin de toi, énormément. Très bientôt. »
À douze ans, Raphaël aurait eu de quoi être rebelle. Et pourtant, face à la gravité de son père, il n'eut d'autre choix que de hocher la tête. Derrière son masque, son père lui sourit, et il le sentit.
Dominique, elle, lui adressait une expression inquiète. Il lui sourit, à elle aussi, mais elle ne le crut pas.
« À plus tard », souhaita-t-il.
C'était l'expression d'inquiétude de trop de la part de ce maudit train des souvenirs.
Doucement, il tourna les talons et marcha vers l'entrée. Son fils, qui l'y attendait, lui lança :
« Raphaël vient pas, finalement ? Je t'ai- »
Grimaçant à la voix de son fils décédé, Hervé siffla :
« Ça suffit. »
Il bouscula presque l'illusion et envoya son pied dans la porte, la sortant de ses gonds d'un seul coup.
Il sortit dans un wagon et le traversa. Il ouvrit le prochain d'un grand mouvement de bras.
« Hervé, veux-tu bien- »
« Plus tard, ma chérie. »
Prochain wagon.
« Papa ! Il y a Bastien qui me- »
« Bastien, rends lui son pistolet, je dois y aller. »
Prochain wagon.
« Tu penses que ce n'est pas trop tard pour une petite fille, Hervé ? »
« Si c'est ton désir, ma chérie, je ferai tout pour l'exaucer. Tu veux bien te décaler de la porte ? »
Prochain wagon.
« Hervé, vraiment ? Une vouivre ? Tu sais ce que tu fais ? »
« Non, je ne sais pas. Je suis désolé, Dominique. »
Prochain.
Il courut à nouveau après le train. Un train différent. Le premier, celui qu'elle avait pris pour s'enfuir avec Alice.
Cette fois-ci, elle était seule à s'en aller.
Mais celui-ci, il le rattrapa.
Il ouvrit la porte, et le vent lui balaya la face, un courant d'air froid lui piquant les yeux à travers son masque de comédie qui semblait près de se décrocher.
Le prochain wagon n'était pas un train de voyageurs, mais un dépôt de charbon proche de la locomotive principale dont les cent moteurs rugissants ne diffusaient aucune fumée.
Devant lui, une cavalière lui faisait face. Le cheval, étonnamment stable malgré la Brume, le vent et les cahots légers du train, le dévisageait de ses orbites noires.
Hervé s'approcha. Il s'agissait de sa femme, mais ses cheveux étaient blancs, son sourire bien trop grand.
Et elle le regardait droit dans les yeux, comme si elle n'était pas aveugle.
« Ça suffit », gronda Hervé.
« Tu es un homme persistant », susurra la Dame-Maison. « Un train comme celui-ci est pourtant un message clair. »
Le chasseur fit un pas sur le charbon, cherchant la stabilité plutôt que la vitesse dans cet environnement dangereux. Ses poings, malgré tout, se serraient d'une rage qui poussait aux erreurs.
« Ma femme ne me ferait pas souffrir ainsi. Rendez-là moi. »
La Dame-Maison éclata d'un rire qui sonna plus fort dans la Brume hurlant dans ses oreilles.
« Tiens donc ! Elle t'a déjà fait pire, pourtant. Pourquoi ce serait différent maintenant ? Va-t-en, Hervé. »
D'un mouvement sec, l'Hekaton sortit de son manteau ample un fusil long comme un Homme qu'elle mania avec une facilité déconcertante malgré sa taille. Elle dressa le souvenir de la Sarbacane devant son menton et braqua le chasseur. Il était certain qu'elle savait viser au moins aussi bien que sa femme savait le faire malgré sa cécité.
Pourtant, il continua d'avancer comme s'il n'avait pas vu l'arme à feu.
« Elle ne me torturerait pas avec des souvenirs heureux. Je connais une stratégie digne du Petit Poucet quand j'en vois une. »
Il cria, négligeant totalement la Sarbacane qu'elle braquait.
« DOMINIQUE ! DOMINIQUE, TU ES LÀ ? »
Une silhouette se détacha de derrière une montagne de charbon. En robe de chambre, noire de sueur et de suie, l'expression saisie d'incertitude et de terreur, elle chancela en avant, hors de sa cachette, en se dirigeant vaguement vers la source de la voix.
« DOMIE ! JE SUIS LÀ ! VIENS, MA CHÉRIE ! »
Elle continua de tituber, monta sur les collines de charbon, mais en arrivant au niveau de la Dame-Maison, elle reposa sa main sur le flanc de Pluton et s'arrêta complètement, essoufflée, le visage blême.
« Dom… Domie ? »
« Elle est avec moi », annonça la Dame-Maison d'une fierté dont suintait un léger mépris.
Figé, Hervé rétorqua tout de suite, ignorant l'Hekaton pour interpeller sa femme qui n'était définitivement pas dans son état normal.
« Domie ! Elle te contrôle ? C'est ça ? Fais-moi un signe ! »
Dominique ne fit rien, son front bas, comme si elle était honteuse en plus d'être déboussolée. Elle s'affaissait complètement contre Pluton pour lui donner la force de rester debout, le visage enfoui dans son pelage.
La Dame-Maison lui jeta un regard tendre, désolé, empli d'une pitié maternelle, avant de se tourner vers Hervé.
« Rebrousse chemin, Hervé. Tu n'es pas capable de la protéger. »
« Non », gronda le chasseur en avançant à nouveau, ses muscles recommençant à fumer. « Sa place est avec sa famille. »
Mais une terrible déflagration troubla l'air. Des ricochets de plomb tintèrent contre le métal du wagon dans son dos et il ne put que se figer dans son mouvement. Elle l'avait raté, exprès.
« Ne te fais pas d'illusions à toi-même juste parce que tu portes un masque, crétin. Tu es un homme faible. Immensément faible. »
Hervé respirait lourdement contre son accessoire de comédie, de la vapeur sortant de la fente de sa bouche comme un dragon. Le sourire qu'il affichait perpétuellement était à présent comme la grimace menaçante d'un esprit en colère mais qui ne pouvait que se contenir.
« Tu as brisé la confiance qu'elle te portait en mentant sur ta propre force. Ne disais-tu pas, à l'époque, que tu savais comment gérer la Soif ? »
La Dame-Maison ouvrit les bras, désignant tout le train hurlant à travers la campagne.
« Vois donc comment cela s'est terminé. »
Hervé souffla difficilement.
« Je sais que je suis un homme stupide. Je le sais depuis la mort de mon fils, sale monstre. »
« Mieux vaut tard que jamais, je suppose », ironisa l'apparition. « Et alors que tu es incapable d'assumer tes erreurs, tu continues de lui courir après ? »
Le père de famille commençait à s'affaisser sous les émotions, les blessures de ses combats et la fatigue qui le rattrapait. Incapable de tenir sur ses jambes, il se mit à genoux dans le charbon comme s'il venait d'arriver en Enfer. Il trouva l'énergie de grogner contre le vent :
« J'ai tout fait pour me repentir… Je… J'ai toujours veillé à éduquer Raphaël et Alice différemment après ça, concernant la Soif, et… Et à laisser à Dominique le dernier mot… »
La Dame-Maison eut un souffle du nez et désigna sa femme d'un mouvement de fusil.
« Tu trouves qu'elle a l'air en état d'éduquer des chasseurs dans ton genre ? C'est toi, le maudit qui a pourri sa descendance. C'était ta responsabilité de les protéger sur ce point. Mais tu as préféré jouer les têtes brûlées avec ton aîné, à chasser toujours plus gros. »
Accablé d'accusations, Hervé était au bord du sanglot.
« Non… Non, ce n'est pas ça… La Soif… Je pensais que la Soif… »
Il ne sut terminer sa phrase. Elle sonnait mal, peu importe comment il essayait de la formuler. Alors, la Dame-Maison la compléta, car elle connaissait la suite.
« Oui, oui, je sais, tu penses que la Soif rend difforme. Une bien belle excuse pour envoyer son fils à la mort. »
L'Hekaton réarma la Sarbacane.
« Mais Hervé, je vais t'apprendre une chose. J'ai vu des Hommes s'entretuer en une seule nuit… »
La pointe du canon était une ligne droite vers le torse du chasseur.
« Et pourtant, même sans Soif, tu es l'homme le plus laid que j'ai jamais vu. »
La Dame-Maison allait tirer. Avec Dominique au flanc de Pluton, elle avait l’assurance qu'elle en avait le pouvoir. Pourtant, elle s'en empêcha quand elle sentit un léger déséquilibre. Un cahot du train, pensa-t-elle d'abord. Mais la perturbation empira, elle entendit les sabots de son cheval déraper sur le charbon.
Et d'un rapide regard sur le côté, elle eut tout juste le temps de voir que Dominique était en train de la pousser du train.
« Petite ! Hey, peti- »
Le cheval…
…Blessé depuis l'accident de voiture…
…Ne put se stabiliser sur ses pattes brisées, et la Dame-Maison chuta, vite balayée par le sol défilant à toute vitesse.
Ses os, et ceux de sa monture, s'effritèrent dans la même poussière au gré des vents de Brume.
« Miaou », miaula le chat.
« Uh », laissa échapper Raphaël.
Alice caressa l'animal qu'elle n'avait pas vu depuis une éternité. Il était le seul du souvenir à pouvoir les voir. Plantés au milieu du salon du petit appartement de banlieue, les trois chasseurs se sentaient mal à l'aise. Dominique, ou plutôt, le souvenir de Dominique, passait de pièce en pièce, parfois chargée d'une Alice minuscule, et vivait sa vie sans les remarquer. Il arrivait même qu'Ophélie tente de lui toucher l'épaule, fascinée par la façon dont sa main lui passait au travers comme si elle était faite de Brume.
Raphaël demanda à sa sœur, celle qui existait pour de vrai :
« Vous aviez un chat ? »
« Elle s'appelle Prunelle », informa Alice, apaisée.
« Uh uh », dit à nouveau son frère.
Ophélie le remarqua tout de suite : il retenait une jalousie maladive. Il regardait les jouets, les dessins, l'amour qui empestait dans tout l'appartement. Quelque chose dont sa mère l'a privé subitement dès la mort de son frère. Visiter ainsi ce souvenir agréablement maternel lui donnait un goût acide au fond de la gorge.
Elle s'approcha de lui.
« Ça va ? »
Il ouvrit la bouche, manqua d'être comme son père et de dire que tout allait bien. Il avoua, à la place, très bas, sans se soucier que sa sœur entendait probablement :
« Alice a l'air de dire que ce sont de vrais souvenirs. Je pense qu'on devrait essayer de sortir, mais… »
Il regarda autour de lui, troublé.
« Je comprends pas. Oui, je pensais que ma sœur était préférée, mais… Ça colle pas. À côté de comment elle est avec elle à la maison, ça… Ça colle pas avec tout ça. »
Il arracha un dessin du frigo. Dessus, il y avait sa mère et sa sœur, dessinées grossièrement et accompagnés de cœurs déformés, de toutes les couleurs.
Il était sur le frigo. Ils n'avaient jamais eu de dessin sur le frigo, chez lui.
« À côté de ce souvenir, c'est comme si elle la détestait, en fait. »
« Raphaël, j'ai… », commença Ophélie, hésitant à être franche. « Du peu que j'ai vu de ta mère, elle a toujours été froide avec vous tous. Pourquoi ce serait différent avec ta sœur ? »
« Justement », dit-il en lui mettant à nouveau le dessin sous le nez. « À ce moment, c'était différent. Pourquoi ce n'est pas resté comme ça ? »
Il tourna la tête vers sa sœur qui continuait de caresser leur animal de compagnie, la tête dans les nuages.
« J'aurais… J'aurais préféré que ça reste comme ça au moins pour elle. »
Jamais il n'aurait pensé ça au début de cette journée, mais à présent, c'était ce qu'il ressentait.
Hervé parvint enfin à cesser de ramper et se mit sur ses jambes, grimpant avec des tremblements presque incontrôlables la montagne de charbon. Son masque affichait un sourire figé qui collait avec la fausse positivité de sa voix terrifiée, éreintée.
« D-Domie… B… Bien joué. Prends ma main, on… On va retrouver les enfants et… Trouver un moyen de… Descendre… »
Dominique, voûtée au sommet du monticule, ne tournait même pas la tête vers lui, préférant rester vers le côté du train duquel la Dame-Maison avait chuté.
« Non, Hervé. »
Son mari s'arrêta lentement, comme un bateau s'arrête au milieu de l'océan par absence de vent.
« …Quoi ? », souffla-t-il.
« J'ai dit : Non », articula-t-elle.
Il fallut une dizaine de secondes pour que Hervé se reprenne.
« Domie, ma chérie, allez… Elle est partie, elle est probablement morte, tu peux… Tu peux venir, maintenant. On va retrouver nos affaires, les chiens, je réparerai la voiture très vite, et… »
Il y avait une note d'optimisme dans sa voix, et ce fut la goutte de trop.
Dominique explosa, sa coiffure explosant dans le vent en une crinière folle qui s'anima au rythme de sa colère.
« HERVÉ ! HERVÉ ! BON DIEU, HERVÉ ! Il faut que tu ARRÊTES de T'ACCROCHER à moi ! »
Ses yeux aveugles abreuvaient ses joues de larmes d'exaspération et d'émotions ruminées pendant tout un deuil jamais véritablement terminé. Le laïus n'en finissait pas.
« Je te remercie ! Je te remercie VRAIMENT de m'avoir accepté quand je suis revenu avec Alice, d'avoir tout fait pour essayer d'être une famille normale à nouveau. Je VOIS que tu as fait ce qui te semblait JUSTE pour avoir un meilleur équilibre. Je te JURE que je l'ai vu. Mais Hervé ! HERVÉ ! Regarde-moi ! Depuis que Bastien est mort, depuis que je suis revenue… Est-ce que tu penses VRAIMENT que je fais encore partie de la famille ? »
Ratatiné sur lui-même, Hervé n'en croyait pas ses oreilles. Il bégaya :
« Je… Je… Mais… Oui… Oui, bien sûr… »
« UuuuuuUURG ! », hurla sa femme qui se prit le visage dans les mains, manquant de se labourer les sourcils avec ses ongles.
Désespéré, désemparé, Hervé négocia de toutes ses forces :
« Dominique, si c'est un souci de charge mentale, je… Je peux prendre bien davantage, je t'assure. De la cuisine, de l'éducation des enfants… »
Enfants.
Le mot la fit se retourner comme une furie vers lui.
« Tu ne comprends PAS, Hervé ! Tu ne comprends rien ! Cette Brume, cette maudite Brume ! Elle matérialise les peurs, tu entends ? Tu entends ce que je te dis ? »
Hervé glissait en arrière, déséquilibré par les morceaux de charbon qui roulaient sous ses semelles. Il secoua la tête, hagard.
« Je… Non, je… Je ne te suis pas, nous… Nous n'avons qu'à te protéger jusqu'à arriver à Mir- »
« J'ai peur, Hervé », le coupa Dominique.
Elle allait le faire.
Elle allait le dire.
Tous les muscles de son cou, de sa gorge, étaient tendus.
« J'ai peur de mes enfants. »
« C'est quoi, Maman ? », demanda la petite Alice, penchée sur le terrarium.
Derrière elle, une Alice plus grande, un grand frère qu'elle n'avait jamais vu, et une cousine qu'elle ne connaissait pas étaient penchés.
« Des scarabées d'or. Ils viennent d'Égypte. Ils sont rares, donc il faut que tu en tues un seul à la fois. D'accord ? », indiqua Dominique, accroupie aux côtés de sa fille.
« D'accord », obéit l'enfant, s'armant du bâton donné par sa mère pour écraser l'un des insectes dans un bruit humide.
Sa mère récupéra le cadavre et le jeta à la poubelle.
« Tu parles d'une chasse », marmonna Raphaël.
« Shhh », lui souffla sa cousine, attentive.
Alice commençait à devenir agitée. Elle réclama silencieusement les bras de son frère et il la prit instinctivement, comme s'il avait déjà adopté cette nouvelle habitude qu'elle lui imposait. Une fois perchée, elle nicha son visage dans son épaule, l'expression froncée.
Cela, Raphaël le remarqua. Il échangea avec Ophélie un regard inquiet.
Le temps passait vite, dans un souvenir. En fonction de ce qui restait en mémoire, des pans entiers d'heures, voire de journées, défilaient en un clin d’œil.
Il faisait à présent nuit, et Ophélie n'avait pas réussi à trouver la porte du prochain wagon. Ils s'étaient alors assis sur un tapis à côté du lit de Dominique, qui dormait à poings fermés.
Ils levèrent la tête en même temps qu'elle quand du bruit retentit dans la pièce de vie. La mère de famille se leva, avança à pas de loup pendant qu'Ophélie en faisait de même en murmurant à Raphaël comme s'ils pouvaient être entendus :
« Cambrioleurs ? »
Son cousin haussa les épaules. Sa cousine continuait de s'agripper à sa chemise au point de presque la déchirer, sa face obstinément collée contre lui.
Ophélie déglutit, et ouvrit la porte pratiquement en même temps que le souvenir vaporeux de sa tante.
Alice était dans la pièce de vie, mais la petite Alice n'était plus tout à fait la petite Alice. Dans l'ombre glauque d'un appartement sans lumière, une figure humanoïde frêle, difforme, dans un pyjama minuscule de fillette, mâchonnait une forme indistincte et poilue dont la queue dépassait de ses larges lèvres et dont la clochette tintait entre ses dents.
Ophélie blêmit.
Dominique hurla.
« Tu… Tu ne m'en as jamais parlé », souffla Hervé, à genoux. « Je pensais que tu étais revenue car… Car tu ne parvenais pas à combler sa Soif comme il le fallait en ville, pas que… Qu'il y a eu… »
Dominique, finalement assise au sommet de la pile de charbon, répondit :
« Je sais. Je suppose que je suis un peu comme toi. Je fais semblant que tout va à peu près bien. »
Hervé secoua la tête, ses cheveux courts balayés par le vent qui continuait de les frigorifier. La Brume les trempait comme sous une pluie intense.
« Ce n'est pas possible… Quand tu es revenue, elle allait parfaitement bien… Comment… »
Elle l'interrompit :
« Je l'ai enfermée. Trois jours dans la salle de bain, le temps de me procurer une bête sortie du marché noir. Quand je suis revenue, elle avait réussi à fêler la baignoire et la porte était à moitié enfoncée. »
En plus de l'humidité du brouillard, des larmes denses coulaient sous le masque du père de famille.
« Je suis désolé de t'avoir infligé ça. »
Il y eut un silence.
« Je suis désolé. »
Et un autre.
« Je suis désolé, Dominique. »
Espérait-il une réponse ? Il n'en eut pas. La campagne continuait de défiler de chaque côté, la brise hurlante continuait de les assommer en boucle, les tremblements du train les déstabilisaient périodiquement de façon insupportable.
Dominique finit par articuler au bout d'une minute, le timbre rauque :
« Tu dois partir, maintenant. »
Comme électrocuté, Hervé se redressa.
« Non ! Non. Je ne pars pas sans toi. »
« Hervé ! », soupira Dominique d'une note aiguë proche d'un sifflement de serpent.
« Les enfants vont bien. Ils t'aiment ! Ils ne te feront jamais de mal ! Tant que leur Soif est rassasiée, ils… »
« Je ne PEUX PAS vivre avec ça, Hervé. Je ne peux plus. Je ne peux pas vivre avec mes enfants s'ils risquent de se transformer en monstres capables de m'arracher la gorge. Je ne peux pas », tenta-t-elle de parler par-dessus ses mots, mais il en fit de même.
« Ce n'est pas un réel risque, enfin ! Ça n'est jamais arrivé avec Bastien ! Jamais ! Ce n'est arrivé que parce que… »
Il s'interrompit. Il ne pouvait pas l'accuser. Il ne pouvait pas insinuer que c'était de sa faute si sa propre fille l'effrayait.
« Parce que… », tenta-t-il de reprendre, mais il s'étouffa avec ses mots.
Sa femme en profita.
« Je ne suis pas une chasseuse, Hervé. Je n'en serai jamais une. »
Hervé tomba à nouveau à genoux, implorant. Son masque de comédie ne reflétait plus ses émotions du tout ; dessous, il n'était qu'un homme désespéré, très loin de rire.
« Tu n'as pas besoin d'en être une pour faire partie de cette famille, Domie… Je t'en supplie. »
Dominique grimaça devant sa posture dont elle ne pouvait que deviner les formes à travers la Brume de sa vue. Elle ne pouvait pas se laisser apitoyer, pas encore.
De la vapeur commençait à naître de sa peau et à envelopper sa silhouette d'une aura inquiétante. Brumeuse.
« Tu es une tête de mule, Hervé. Une putain de sacrée tête de mule, la pire de toutes… Et ton putain de masque… Ton PUTAIN de MASQUE… »
Et dans une vague de brouillard plus dense, Dominique Ducasse disparut pendant de longues secondes aux yeux de son mari.
Quand elle réapparut, Hervé dut lever la tête pour suivre d'où venait la voix de sa femme. Au sommet de la pile de charbon, un monstre d'écailles et de silex se dressait, ses ailes de dragon ouvertes pour capter la Brume et se donner corps, la masse entière reposant sur des pattes arrières de la taille d'un ours. À la pointe du cou, là où aurait dû se trouver la tête de cette vouivre de brouillard, Dominique apparaissait à partir du ventre, la carapace épaisse remontant entre ses seins, sous sa robe de chambre.
« Est-ce que ce serait plus simple ainsi, Hervé ? », gronda-t-elle, ses iris comme deux menaces dorées. Avec ces yeux de chimère, elle voyait.
Le chasseur, la tête trop levée, bascula en arrière et dégringola la pente jusqu'à se stabiliser en contrebas. Il cria, la voix cassée :
« Q-QU'EST-CE QUE TU FAIS ? QU'EST-CE QUE-… ARRÊTE ÇA, DOMIE ! »
Mais le monstre lui répondit calmement. Dominique mima sévèrement un ciseau de sa main encore humaine.
« Je romps le lien de force, Hervé. Il est temps de me laisser partir. Alors soit tu t'en vas, soit tu me tues maintenant. »
Ophélie, Raphaël et Alice étaient au pied de l'appartement. Le soleil se levait.
L'aîné Ducasse mit du temps à parler, occupé à regarder sa sœur dormir dans ses bras. Mais quand il le fit, Ophélie se tourna tout de suite vers lui, comme l'oreille attentive qu'elle avait toujours été malgré les émotions qui l'avaient traversé durant ce voyage.
« Tu trouves pas ça bizarre, que nos deux pères nous ont jamais parlé de la Soif comme d'une malédiction ? »
« DOMIE, ARRÊTE ÇA TOUT DE SUITE ! TU VAS CASSER LE TRAIN ! », s'époumona Hervé, furieux. Ou du moins, autant qu'il le pouvait : il n'avait jamais su s'énerver véritablement contre sa femme.
La vouivre posa un pas lourd en avant, et le poids seul suffit à faire trembler le wagon au point de projeter Hervé au sol.
Il n'y resta pas longtemps. N'écoutant plus les alertes de son corps meurtri, il se releva d'un bond et fonça vers elle.
« Mon père ne m'a jamais vraiment dit non plus comment Bastien était mort. Je sais que c'était un gros monstre, mais ça, c'est évident. »
Dominique fit un tour sur elle-même, et sa queue éclata un monticule de charbon dont les deux tiers s'évaporèrent dans la Brume qui défilait. Hervé se projeta en avant, sous ses pattes, et expulsa un râle d'effort douloureux de ses poumons.
« Ma mère ne m'a jamais dit ce qu'il s'était passé avec Alice non plus. »
« VA-T-EN, HERVÉ ! », gronda la vouivre.
Elle racla de ses griffes la suie sous ses pieds. Pris dans l'éboulement, Hervé chancela et tomba dans le vide.
Il était fini.
Mais Dominique se pencha violemment, l'attrapa par le manteau, et le projeta sur les rochers tranchants. Dans un roulé-boulé éprouvant, Hervé survit.
Mais sa peau à lui aussi commençait à fumer.
« Tu sais quoi ? J'aurais aimé qu'elle le fasse, je crois. »
« Ta Soif se manifeste, Hervé. Je reconnais », souffla la chimère d'un souffle chaud. « Va-t-en. Tu sais ce qu'il va se passer si tu ne t'en vas pas. »
Hervé, sur les rotules, mit des années à se relever. Elle aurait pu le tuer quinze fois. Mais ce n'était pas ce qu'elle voulait, malgré sa fureur.
Malgré son désespoir.
« Non. »
Le chasseur leva le menton. Son masque était souriant.
« Je ne repars pas sans ma femme. »
« Ça m'aurait permis de comprendre beaucoup de choses. Énormément de choses, en fait. Son attitude… Le comportement de mon père… Ma sœur, aussi… Et… Eh bien, ma Soif. Ma malédiction. »
Dominique serra les dents, et repartit à la charge. S'il voulait qu'elle lui fasse mal quand elle allait le fourrer de force dans un wagon, elle allait le faire. Et s'il pouvait lui trancher la gorge pendant qu'elle essayait, elle s'éviterait ainsi bien des souffrances.
« Donc, en fait, elle est autant coupable que mon père. »
Hervé aussi repartit à la charge. Son corps gonflait de plumes, son nez se changeait en bec et poussait contre son accessoire de comédie. Il ne riait plus, malgré le masque.
« Ils causent pas à leurs enfants. Ils nous ont laissé derrière. C'est à cause d'eux que tout est comme ça. »
Les deux monstres s'entrechoquèrent. Leur équilibre précaire les fit chanceler, et l'espace d'un instant, Dominique manqua de basculer dans le vide, son flanc frôlant dangereusement des collines passant à proximité.
Hervé lui saisit une patte, ses serres s'enfonçant dans ses écailles, et hurla en sentant ses muscles menaçant de se déchirer.
« GnnnnaaaAARG ! »
Il tira la vouivre d'un mouvement brutal et l'envoya s'écraser contre le charbon. Sous l'impact, les roues du wagon gémirent un sifflement strident et une gerbe d'étincelles explosa d'un côté du train.
« Tu crois qu'on pourra atteindre Mirmande avec eux ? », demanda Ophélie.
« Jamais de la vie », lui répondit son cousin. « C'est pas notre famille qui va sauver le monde. Si tu veux survivre, faut aller ailleurs. »
Épuisé, même le monstre qu'était devenu Hervé s'affaissait sur ses jambes. Son masque menaçait de glisser de son visage. Il le remit en place.
Et ce geste fut aperçu par Dominique, dont la partie vouivre se redressait maladroitement sur ses pattes. Elle éclata d'un rire nerveux.
« Hahaha… Hahaha ! »
« On pourrait faire ça », suggéra Ophélie.
« Quoi ? », s'étonna son cousin.
« Aller ailleurs. »
Le chasseur la regarda, sans émotion autre que la fatigue et la lassitude d'un combat qu'il ne voulait pourtant pas abandonner.
« Pardon, je… », hoqueta-t-elle, des larmes scintillant le long de ses joues. « Ce… Ce putain de masque… »
« Tu sais pourquoi je mets un masque », rétorqua-t-il platement, rauque.
« Car tu te trouves laid, oui. Tu me l'as assez dit. Je pensais t'avoir convaincu de ne pas l'utiliser, pendant un temps… »
« Non », marqua Hervé d'une intensité qui coupa le sifflet de la vouivre.
Il amena une main déformée à sa face et retira doucement l'accessoire.
« C'est seulement une partie de la raison. »
Il apparut, et Dominique put le voir grâce à ses yeux de vouivre. Instantanément, mille souvenirs se reconnectèrent dans l'esprit de Dominique. Elle mit à nouveau un visage sur son mari, sur les centaines de souvenirs qu'ils partageaient ensemble, les malheureux comme les plus heureux. Elle le revit triste, elle le revit joyeux, elle le revit épuisé, elle le revit en colère, elle le revit rire, elle le revit lui faire l'amour.
Elle n'avait jamais vu cette expression sur son visage, en revanche.
De multiples balafres se baladaient sur sa figure trempée. Il avait le faciès fin, le nez allongé comme un bec d'oiseau, la Soif l'empirant encore en rendant l'arête nasale solide et verdâtre comme celle d'un corbeau. Mais le pire était cette balafre épaisse, profonde, creusant un sillon du menton jusqu'à son œil gauche dont la couleur indiquait une cécité certaine.
Elle n'avait jamais vu cette cicatrice là.
« Je ne pouvais pas laisser notre famille voir cette cicatrice là. Pas… Pas celle-ci. »
Celle qu'il avait eu en essayant de sauver son fils.
« Où est-ce qu'on pourrait aller ? », demanda Raphaël.
« De village en village. Tu sais fabriquer des pièges à fée. Et pour les vivres, on pourrait vendre nos services aux gens qui veulent se débarrasser des Hekatons. La Brume ne nous fait rien, de toute façon. »
« Mh… »
« Hahaha », rit nerveusement Dominique.
Hervé fronça les sourcils, son masque toujours au bout de son bras.
« Qu'est-ce qui est si drô- »
Hervé n'eut pas le temps de finir. D'un mouvement vif, la vouivre envoya sa queue lui balayer les jambes. Des morceaux de charbon volèrent dans les prés et le chasseur s'effondra lourdement sur le dos.
Dominique s'ajouta à ce poids qu'il ressentit sur tout son corps, sur tous ses muscles endoloris. Elle s'avança et mis sa patte sur son buste, le bloquant complètement.
Le souffle court, Hervé tenta de repousser d'une seule main la bête qui l'étouffait, l'autre tenant encore le masque, mais c'était peine perdue.
Il hoqueta :
« D-Domie… »
La vouivre se pencha, et la partie humaine lui arracha le masque de ses doigts. Elle inspecta l'objet un instant, l'expression sévère…
…Et croqua dedans.
Elle arracha le bois de plusieurs coups de canines disproportionnées qui remplissaient sa mâchoire, avant d'en cracher quelques morceaux au sol et de jeter ce qu'il restait au vent.
« Et mes parents, ils vont… Ils vont faire quoi ? »
« Ils se débrouillent, pour une fois. Puisqu'ils nous laissent nous débrouiller, ils n'ont qu'à en faire de même. »
Elle pencha son buste en avant, colla ses bras de part et d'autre du crâne de son mari, ses cheveux blonds, sales de suie, coulant en cascade autour d'eux. Son regard de flammes, son souffle rauque de bête géante, écrasaient à présent son visage.
« Tu es… », marqua-t-elle dans un grondement terrible. « …Le père de mes enfants. »
Elle appuya sur ses coudes de fureur, et le charbon autour d'eux craqua sous sa force brute.
« J'ai quitté ma famille de mafieux dégénérés pour m'enfuir avec toi. »
La pression s'accentua sur la poitrine du chasseur.
« Je me suis coupée de tout ce que je connaissais. Je t'ai réclamé trois enfants, malgré cette malédiction dont tu me cachais tout. »
Il manquait d'air, mais il oublia de s'en plaindre, sa conscience vacillante perdue dans les yeux du monstre.
« TÊTE de MULE », rugit-elle, avant de lourdement poser son front contre le sien, manquant de l'assommer. « Penses-tu VRAIMENT… »
Elle soupira un souffle brûlant et ses écailles vibrèrent de mille craquements.
« …Penses-tu vraiment que j'aurais fait tout ça si je t'avais trouvé laid un seul instant. »
Elle enroula ses bras autour de son crâne. Ses jambes glissèrent lentement de son corps de vouivre comme une seconde peau, sans même qu'elle ne s'en rende compte.
« Encore aujourd'hui, tu es beau », souffla-t-elle contre lui, exténuée, comme aux portes de la mort. « Je ne… Je ne veux plus que tu sois tout seul à porter cette malédiction sur le cœur… Je ne veux plus de ce masque, Hervé… »
La chair abandonnée du reptile coula lentement sur le côté pendant que Hervé prenait sa femme dans ses bras, chaque geste lui faisant mal. Il parvint à expirer, la voix étouffée de mille maux :
« Je te… Je te promets… »
Il la serra contre elle.
« Je te promets de ne plus en mettre, Domie… »
Ils pleurèrent ensemble.
« Je vais arrêter le train », annonça Raphaël.
« Comment ? »
« Il y a une manivelle, ici. Un truc d'urgence. »
« Oh, je ne l'avais pas vue. »
« Je ne suis pas sûr qu'elle a toujours été là. »
Les freins du train hurlèrent. Tout le long des wagons se couvrit d'étincelles qui agressèrent la Brume elle-même.
Hervé, sous l'inertie soudaine, glissa sur le dos et fut littéralement une luge pour sa femme. La douleur du charbon le long de son dos fut encore plus vive que ce qu'il pouvait espérer : il avait dégonflé de sa forme Assoiffée qui le protégeait un peu. Il avait récupéré sa femme, et battu la vouivre, après tout. Cela comptait bien comme une chasse.
Il grogna de douleur. Sa femme s'exclama, peinant à se redresser.
« Qu'est-ce que- »
« Raphaël », interrompit son mari en reposant la tête au sol, l'expression grimaçante. « C'est Raphaël. »
« Comment peux-tu le savoir ? »
« Il est plus malin que nous deux, dans le vif de l'action. Je n'ai même pas pensé à… À actionner l'arrêt d'urgence. »
Ils éclatèrent de rire ensemble, et s'arrêtèrent ensemble. Cela faisait trop mal.
Dominique reposa sa tête contre son torse, profitant d'un instant de répit dans la fin du monde. Ses iris étaient à nouveau troubles. Elle était aveugle, mais elle voyait ce qui comptait. Le battement du cœur de son époux, en ce moment, suffisait.
« Je ne sais pas comment faire, Hervé », avoua-t-elle. « Avec les enfants. »
Il frotta sa main contre sa nuque, tout doucement.
« Un pas à la fois, Domie. Un pas à la fois. »
Dominique n'écouta pas ses nerfs en feu et se redressa, tremblante comme une feuille.
« On… On devrait aller les retrouver. »
Hervé la suivit, et trembla autant qu'elle.
« Tant qu'ils… Tant qu'ils sont tous ensemble… Je ne m'inquiète pas pour les jeunes… »
Elle le dévisagea, son visage à quelques centimètres du sien.
Ainsi, elle voyait la moindre lueur dans son regard.
« Pardon, c'est faux. Je m'inquiète », avoua-t-il.
Ils glissèrent ensemble du wagon, leurs corps fragiles s'aidant l'un l'autre pour ne pas finir de se briser. Ils avaient l'air, ainsi, d'un couple de très vieilles personnes s'aidant sur un sentier difficile. Ils marchèrent le long du train et autour d'eux, le jour commençait à colorer la Brume et à dessiner des silhouettes de tours en ruine le long des rails.
Ils passèrent à côté d'un donjon ancien, mangé par le lierre et la mousse. Au-dessus de sa porte absente, on pouvait voir à travers le brouillard une gravure ancienne représentant un farfadet.
Hervé ralentit.
« Domie… »
« Mh ? »
Il l'amena avec elle pour se rapprocher de la ruine. Il plissa son unique œil valide et marmonna, incertain d'abord, puis convaincu :
« Dominique, nous sommes à Mirmande. »
Ils étaient seuls au milieu du brouillard, soufflés. De l'autre côté du train, à des centaines de mètres, loin d'eux, trois enfants s'extirpèrent d'une voiture et s'avancèrent dans la forêt.
« Ton train nous a emmené à Mirmande, Domie.. ! »
Hervé dut la tenir pour ne pas qu'elle s'évanouisse.
Sur le toit d'un wagon proche, une figure vaporeuse les espionnait. Une vieille dame, rabougrie, aux orbites noires comme l'abysse, montait un canasson poussiéreux aussi transparent qu'elle. Elle se mâchonnait les lèvres, comme si elle réfléchissait avec peine.
Finalement, la Dame-Maison poussa un bref soupir du nez et tapota le flanc de Pluton.
« Allons-y, mon beau. J'ai fait tout ce que je pouvais faire dans cette vie, je crois… »
Le bruit des sabots ne sonna même pas contre le métal de la voiture tandis qu'elle fit demi-tour dans le néant.
« Avec ça, tous les habitants de Simiane-de-la-Sylve ont eu l'aide qu'une pauvre petite vieille comme moi avait en stock… »
Elle sourit.
« Partons en paix. Je crois avoir repéré un beau souvenir de parc où tu pourras y brouter… »
Des centaines de kilomètres plus loin, trois chiens reniflaient les rails d'un train disparu depuis longtemps. Même quand les épaisses barres d'acier s'évaporèrent, plusieurs heures plus tard, ils continuèrent leur chemin sans s'égarer.
L'odeur de la Soif ne se perdait jamais.
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