A Mas Carol
notation: +19+x
blank.png

« Bouton Rubis, la huitième antenne est plantée, à toi. »

« Ici Bouton Rubis, bien reçu, tout est en place de mon côté. Carré Rubis Trois, t’as réussi à fixer correctement ton antenne ? »

Pas de réponse.

« Carré Rubis Trois, est-ce que l’antenne est correctement plantée, à toi ? »

« Ici Carré Rubis Trois, affirmatif. Ja- euh, Carré Rubis Cinq est venu m’apporter le matériel nécessaire, l’antenne est parfaitement fixée, tu peux y aller. »

Du haut de son toit, Gabriel Lavare soupira et frissonna. Quelques flocons commençaient à voltiger, et il était habillé comme s’il comptait aller dans le désert.

« Donc Carré Rubis Cinq n’est plus à son poste pour surveiller son antenne ? »

« Ici Carré Rubis Cinq, j’ai directement fixé mon antenne dans les briques de la cheminée à la perceuse, aucune chance que quelqu’un puisse l’arracher, et encore moins qu’elle puisse tomber toute seule, ça sert aussi à ça d’avoir son propre magasin de bricolage. Tu peux me faire confiance. »

« Donc les huit antennes sont bien en place ? Toute la ville est couverte ? »

Sept voix déformées répondirent par l’affirmatif.

« Parfait, répondit Lavare. Messieurs, c’est un grand jour aujourd’hui. Bien sûr, Toulon n’est qu’une phase de test, mais si ce test s’avère payant, alors notre organisation pourra lancer la production des satellites, et une fois ceux-ci envoyés en orbite, ce ne sera plus Toulon qui sera touchée – ce sera le monde tout entier ! »

Il fit une pause de quelques secondes, attendant un moment de solennité qui ne vint pas. Ils n'avaient jamais été très versés dans la solennité. Puis, de son sac, il sortit une petite pilule blanche et une petite télécommande noire. Il avala la pilule. Il brandit la télécommande.

« Lorsque j’appuierai sur ce bouton, le signal sera envoyé, échangé et répété entre les antennes, étalé dans toute la ville. Un signal simple, mais qui corrompra tous les postes de télévision, toutes les radios, tous les ordinateurs, toutes les tablettes. Et qui diffusera un message simple, qu’aucun enfant ne pourra ignorer… « Le Père Noël est mort, et il n’existe pas » ! Le Noël de chacun sera ruiné, la naïveté punie, la ville baignera dans les pleurs, et les hurlements, et les tentatives de justifications balbutiantes, et la peur sera répandue dans le cœur des toulonnais et des toulonnaises ! »

Gabriel Lavare s’accouda à la cheminée et se permit un grand rire qui résonna dans la nuit du réveillon.

« Oui, tout ce qu’il me reste à faire désormais, c’est d’appuyer sur ce petit bouton… »

Mais, alors que son doigt effleurait le plastique rouge du bouton planté au centre de la télécommande noire, il se figea. L’atmosphère était soudainement plus froide, la lune plus pâle. Lavare cligna plusieurs fois des yeux, mais rien n’y faisait : tout autour de lui semblait à présent être figé. Et, assez curieusement, en noir et blanc.

Tâtonnant le long de sa cuisse, il finit par trouver son talkie.

« Euh, je… Ici Bouton Rubis, vous me recevez ? Carré Rubis Un ? Deux ? Carré Rubis Cinq ? »

« Peu d’âme, entonna alors une voix derrière lui. Peu d’âme et pas de cœur. »

Elle venait d’à peine quelques centimètres dans son dos. Il pouvait sentir son souffle froid dans son oreille. Lentement, l’athée se retourna. Tout le long de l’opération, il garda ses mains accrochées fermement à la cheminée – et il renforça son emprise une fois l’opération terminée.

Derrière lui se tenait une grande figure pâle et luminescente. Son corps flottant n’avait pas de jambes, il était au lieu de ça vêtu d’une longue robe transparente qui flottait dans l’air glacial. Ses yeux semblaient dépourvus de paupières – sa bouche dépourvue de lèvres. Sa tête était couronnée d’une coiffe pointue et ondulante, ce qui devait avoir autrefois été un bonnet de nuit.

« Vois, vieil homme. Tu es aigri, et amer, et méchant. Et par-dessus tout, parce que tu ne crois pas, tu préfères que les autres ne croient pas non plus. Tu te moques de la générosité, du bonheur et de l’amour que représente Noël : tout ce qui t’importe est d’avoir raison ! Et, comble, tu ne l’as pas ! Tu ne pourrais pas être plus erroné dans ton manque de foi, car ce soir, alors que tu t’apprêtes à gâcher la vie de milliers de personnes, tu fais face à l’inconcevable ! Gabriel Lavare : tu as face à toi le Fantôme des Noëls Passés ! »

Lavare resta immobile et muet durant trente longues secondes. Il ouvrit la bouche, la referma, fronça les sourcils, renifla, rouvrit la bouche, se racla la gorge, puis se ravisa. Après un intense moment de réflexion, il balança la télécommande sur le fantôme. La télécommande passa à travers l’esprit des Noëls Passés et se fracassa trois étages plus bas. Elle ne connaîtrait pas de Noël Futur.

« Eh beh putain. » lâcha-t-il spontanément. Sa bouche était de nouveau fonctionnelle.

Le fantôme baissa la tête pour observer, perplexe, les débris de la télécommande gisant par terre entre l’herbe et un début de neige. Ç'avait été plus simple qu’espéré. Après une brève expression satisfaite et étonnée, il retrouva un visage de marbre et tendit un doigt osseux en direction de son attaquant.

« Et voilà, ton maléfique plan est déjoué – par toi-même et par ton incrédulité ! Mais ce n’est que le début de ton périple, Gabriel Lavare. Car aujourd’hui, tu découvres le véritable sens de Noël ! »

A peine le mortel eut-il le temps de prononcer les mots « scène d’exposition » qu’une main glacée se posa sur son épaule, et il se retrouva projeté à terre, sur le goudron d’une route. Debout. À deux cent trente-neuf kilomètres. Trente-neuf ans plus tôt.
Il avait la bouche pâteuse, mais ce n’était pas dû au voyage.
A sa droite se trouvait la fenêtre d’une maison. Et à travers la fenêtre de cette maison, il apercevait un petit garçon très triste.

« Contemple ! s’exclama le Fantôme des Noëls Passés. L’origine de l’amertume, de la haine et de la prétention, un Noël comme il n’y en aurait plus jamais d’autres ! Contemple, Gabriel Lavare : sais-tu qui est ce jeune garçon assis dans ce salon ? »

« Putain de merde, répondit Lavare, on a remonté le temps ? »

« …oui, effectivement, car cet enfant que tu vois, ce n’est autre que t… »

« Eh beh mon vieux, regardez-moi la qualité de ces détails ! C’est saisissant. Je me doutais bien que ça le serait, on m’avait prévenu et tout, mais c’est quand même sensationnel. Ce niveau de détail, bordel. C’est fantastique ! »

L’esprit évita de rouler des yeux – il se devait de garder une aura écrasante de mystère et d’inhumanité. L’humanité, ce serait dans le cœur de l’homme qu’elle apparaîtrait, et grâce à lui. Il se retourna vers la fenêtre et pointa le jeune Lavare du doigt, un doigt qui traversa, immatériel, le mur de la maison, pour se retrouver dans l’atmosphère chaleureuse et lourde du foyer.

« Vois, Gabriel Lavare, le début de tous tes m- »

Le fantôme glapit. Il n’avait jamais glapi auparavant.
Il n’avait jamais connu le contact froid et mortel d’une lame sous sa gorge auparavant.
Cette fois-ci, ce fut lui qui sentit le souffle chaud de l’athée collé derrière son dos.

« Alors, quelques petites choses, l’ectoplasme, murmura Lavare dans son oreille. Primo : vieil homme ? J’ai quarante-huit ans. C’est si vieux que ça, sérieux ? Surtout de la part d’un spectre avec une telle tronche de vieillard. C’est même pas comme si… Oh et puis, hein. Merde. Secondo : c’est incroyable. Le coup de détruire Noël, le monologue, la télécommande avec un putain de bouton rouge au milieu ? Mais tu t’es cru dans le Grinch mon vieux. Mais on n’est pas dans un téléfilm de Noël repassé pour la millième fois en début d’après-midi sur M6. Même pas dans une production de qualité moyenne diffusée un matin sur TF1. Non mon gars. T’as pas affaire à Woopie Goldberg là. T’as affaire à Gabriel Lavare, et il est à deux doigts de te trancher la gorge. »

« Co… Co… Co… Com… »

Pour la première de sa non-vie – et certainement de sa non-existence – le Fantôme des Noëls Passé ressentait de la peur, une peur paralysante, transperçante, totale. Pour la première fois, un objet matériel le touchait, lui, l’être immatériel qui choisissait ce avec quoi il rentrait ou non en contact. Et ce n’était pas bon.

« Comment ? compléta l’incroyant pour lui. Excellente question. »

Il appuya encore davantage la lame en acier froide contre la gorge de l’esprit. Il n’avait rien de matériel, essentiellement vaporeux. Pourtant, le peu de vapeur tremblotante qui avait le malheur de rencontrer le tranchant de l’arme semblait s’estomper, disparaître purement et simplement. C’était une très vieille arme. Elle n’était pas très coupante. Sur son manche étaient gravés les mots pluralitas non est podenda sine necessitate.

« Je vais te raconter une histoire, en fait. Une histoire de Noël. Tu vois, il y a très longtemps, en Angleterre, vivait un moine. Un franciscain scolastique nominaliste, pour être exact, enfin, tu sais ce que c’est. Il s’appelait Guillaume d’Ockham. C’était de là qu’il venait. D’Ockham. Du haut de son quatorzième siècle, Guillaume était loin d’être un fanatique de Dieu complètement ravagé. C’était un logicien, féru de physique, fin analyste. Le genre de type qui critique pas mal de choses et que l’Eglise ne compte pas laisser se balader en liberté pour raconter toutes ses théories. À l’époque, le mot « question » est bien souvent accompagné du mot « hérétique ». Il croit à Dieu, oui, surement, mais il croit aussi en un principe d’une magnifique élégance : il estime que la solution la plus simple est généralement la meilleure. Pourquoi invoquer Dieu derrière chaque orage, si la chaleur des jours passés a fait s’évaporer assez d’eau pour former tous ces nuages ? Pourquoi accuser Satan à chaque mort, quand il suffit de vérifier pour se rendre compte que l’eau du puits est empoisonnée ? »

Un peu plus de vapeur s’évapora sur la lame. Le Fantôme des Noëls Passés n’était, contrairement à un certain nombre de ses collègues, jamais mort auparavant, et il était à peu près sûr de ne jamais vouloir tenter l’expérience. Dans un espoir paniqué d’offrir moins de surface à trancher au couteau de son assaillant, il tourna doucement la tête en direction du visage de Lavare.
Lavare avait les pupilles affreusement dilatées.

« Alors moi, à quoi est-ce que je devrais croire ? À un spectre moralisateur qui n’a rien d’autre à foutre que de sermonner les gens pour entretenir la bonne ambiance lors des fêtes de fin d’année ? Ou bien à une métaphore de ma propre culpabilité, dans une forme conditionnée par la culture populaire et rendue étonnamment concrète par ma consommation d’une pilule d’ecstasy dix minutes plus tôt ? »

Pour la première fois, chose qu’on ne verrait jamais dans aucun téléfilm, le Fantôme des Noëls Passés jura.

« Bon, okay, tout bien réfléchi cette histoire n’a rien à voir avec Noël. Ce qu’il faut retenir c’est que ce moine avait deux choses : des doutes pour emmerder le monde et un rasoir pour se faire la tonsure. On a retrouvé le deuxième, et le premier allait avec. Et nous y voilà. »
« Voici le Rasoir Littéral d’Ockham. Et il défait des miracles. »
« Tu vois, entre la théorie du fantôme et celle de la métaphore, j’aurais tendance à croire que la deuxième option est la plus crédible. Mauvaise nouvelle pour toi : le Rasoir est d’accord avec moi. Il élague, tu vois. Il élague les options improbables pour ne laisser que le crédible. J’ai bien peur que si tu ne coopères pas, tu finisses en simple métaphore. T’as pas envie d’être plus conceptuel que tu ne l’es déjà, dis ? »

Le fantôme secoua la tête aussi doucement qu’il put sans se frotter à la lame. Il aurait voulu pouvoir fermer les yeux, il aurait voulu pouvoir retrousser les lèvres. Le pire était certainement qu’il ne possédait pas de glandes lacrymales lui permettant de pleinement exprimer le torrent d’émotions qui le traversait.
Ah, non.
Le pire était définitivement le rasoir posé contre sa glotte.

« Bien, alors tu vas faire ce que je dis et tu auras la vie sauve. Non, bien sûr que non, tu n’as pas de vie. Mais je verrais ce que je peux faire quand tout sera fini. Alors, voilà ce qu’on va faire, c’est tout simple : tu voyages dans le temps, c’est ça ? Alors très bien. Direction l’an 0. Enfin, non. L’an 1 ? Bordel, l’an -1 ? Peu importe, t’as compris l’idée. Il est temps pour le Fantôme des Noëls Passés de remonter au tout premier Noël. J’ai un cadeau à offrir à un garçon qui a été un peu trop sage. »

Et, sans même avoir eu le temps de cligner des yeux, l’athée et son otage se retrouvèrent soudain tous les deux dans la banlieue de Bethléem. Il faisait nuit et, contrairement à ce que Lavare avait prévu, il ne faisait pas si chaud que ça. C’était bien la seule chose qu’il avait négligé de prendre en compte, songea-t-il distraitement tout en tranchant la gorge du fantôme, dont l’existence cessa purement et simplement. Il n’avait désormais plus de moyen de retour, mais c’était une question qui ne se posait pas : soit il était en plein trip, auquel cas il n’avait jamais quitté son époque et son lieu d’origine (et risquait potentiellement de mourir en tombant du toit, mais ce genre d’affaire se réglerait sur le coup), soit il venait effectivement de remonter le temps en menaçant de mort un fantôme dickensien avec le coupe-chou d’un moine anglais du XIVe siècle pour tuer le Christ à sa naissance, auquel cas il était plus que temps que la Logique triomphe une bonne fois pour toute.

« Bien. Passons aux choses sérieuses. »

Il n’y avait pas un rat. Les lumières des foyers de Bethléem, à quelques kilomètres en contrebas de sa position, indiquaient qu’il n’était pas perdu dans le désert, et arrivé quasiment à destination. Il ne savait pas exactement où était la grange, mais ce n’était pas son objectif avant minuit. Il avait une course à faire avant ça. De son sac, Lavare tira une carte des étoiles, une reconstitution aimablement préparée par Alfred Silverstein (populairement connu dans la Société comme l’Astronome tueur d’Astrologues) représentant le ciel tel qu’il devait être deux millénaires plus tôt, et plus précisément maintenant. Difficile de manquer l’Etoile du Berger, qui brillait d’une intensité irréelle. La constellation du Scorpion se trouvait là, avec la Balance ici et Antarès qui se situait très exactement dans cette direction, si bien que l’Objectif Final devait se trouver là-bas, et que, d’après les vestiges archéologiques cartographiés par Victor Aimé-Lambert (populairement connu dans la Société comme le Vengeur de Palmyre), l’Objectif intermédiaire allait venir par cette route-là, un petit détour le long de la colline marqué par la voie occidentale.

Trente-cinq minutes de marche rapide plus tard, il était embusqué en surplomb du feu de camp, caché derrière un rocher et quelques buissons. Même les rois, même les mages ont besoin de faire une pause pour pisser après un long périple à travers l'Orient. Manger un bout, vérifier les cartes, se faire beau pour effectuer les derniers kilomètres dans toute la grâce qu'a besoin de voir la plèbe de Bethléem et être présentable une fois face au fils de Dieu. Cela revenait à ajuster sa cravate avant un entretien d'embauche. Un roi fraîchement débarqué pour adorer le Christ n'est pas tant là par piété que pour s'assurer de conserver son trône pendant les 15 ans à venir.

Il n'y avait pas toute la clique décrite dans “Ce matin j'ai rencontré le train”. Au moins on ne pouvait pas leur retirer leur humilité. Les Rois Mages ne se déplaçaient pas en char, mais à dos de chameaux. Aucun fanal, ni hautbois ni musettes. Ils étaient accompagnés à tout casser de cinq serviteurs armés, chargés de mener les montures ou de défendre leurs maîtres contre une éventuelle embuscade.

Les Rois d'Orient, donc. Melchior le Perse, Balthazar l'Arabe, Gaspard l'Indien. Simples à distinguer, en théorie, s'ils n'étaient pas emmitouflés dans ces robes du désert qui faisaient cruellement défaut à Lavare, avec ces coiffes, ces écharpes et ces châles pour masquer leurs visages. Mais l'athée était à peu près sûr d'avoir localisé Gaspard. Il suffisait de repérer les svastikas brodées au milieu de la Judée. Avec toutes ces couches de laine et de soie, il suffirait de lui trancher la gorge tandis qu'il s'isolait pour uriner pour prendre sa place incognito. Les rares gardes n'avaient pas l'air très fin, et le rasoir d'Ockham était encore assez solide pour blesser les êtres existants. Non pas que les Rois Mages étaient ici vraiment existants, cela signifierait qu'il avait vraiment remonté le temps, ce qui était jusqu'à preuve du contraire impossible selon les connaissances actue-

Une sensation brutale de chaleur se fit sentir dans sa nuque, comme un tisonnier qu'on aurait laissé longtemps au feu.

« D'accord donc ce Noël est placé sous le signe des gens qui se font prendre par derrière à l'arme blanche - ou chauffée à blanc. Formidable. Je ne pense pas que le petit Jésus soit mort pour ce genre d'idéaux. Oh, attendez. Je crois bien que si en fait.

- Il n'est pas mort, répondit la voix dans son dos. Pas encore. Pas avant 30 ans.

- Ça c'est au Fantôme des Noëls Futurs de le dire. Vous, vous n'êtes que le Fantôme des Noëls Présents, je me trompe ? Celui du milieu est le moins intéressant, comme pour les Daltons. Le simple concept de Présent est scientifiquement absurde, vous savez ? Aussitôt périmé.

- Eh bien, nous ne sommes pas à n'importe quel Noël, n'est-ce pas ? Nous sommes au début de tout. Qui selon vous peut bien-être le Fantôme du Premier Noël ? »

Gabriel Lavare resta silencieux un moment, puis fit le lien avec cette lame brûlante juste derrière son cou.

« Oooooh. L'ange Gabriel ?

- L'ange Gabriel. »

La lame d'une épée de flammes pures passa d'une épaule de l'homme à l'autre, tranchant les lanières de son sac qui s'ouvrirent dans un frémissement de polymères fondus. Le sac tomba à terre et, d'un coup bien placé, l'ange l'envoya balader loin en arrière dans la poussière du désert. Lavare, désarmé, profita tout de même de cette manipulation pour se retourner et gober une seconde pilule.

L'ange était grand, l'ange était beau. Ce n'était pas une saloperie évanescente comme le Gardien de la Porte ni une figure vaguement humanoïde et tremblotante à la Nyarlathotep. C'était un Annonciateur, avec en conséquence un physique parfaitement humain (enfin, si on exceptait sa carrure disproportionnée et les longues ailes immaculées dans son dos) pour ne pas effrayer le destinataire. Il avait même quelques points de beauté asymétriques.

Gabriel l'athée fit face à Gabriel l'ange. Il y avait sans doute quelques raisons pour qu'il soit encore en vie. Peut-être qu'un coup d'épée de feu se remarquerait-il en contrebas et interférerait avec les événements. Peut-être les anges annonciateurs n'avaient-ils pas le droit de tuer. Peut-être est ce que se battre risquerait de décoiffer le pauvre chou. Dans tous les cas, sans son sac et avec l'ecsta qui montait, le membre de SAPHIR n'avait d'autres choix que de gagner du temps.

« Vous savez, j'aurais cru que les Fantômes de Noël prendraient des formes particulières pour essayer de mieux me séduire. Des gens que je connais. Comme dans les Muppets.

- C'est ce qui se pratique habituellement, oui. Passé prenait la forme de Darwin ou d’Einstein et faisait la morale sur à quel point l'humanisme était avant tout aimer son prochain. Moi-même je devrais être là dans la peau d'Elon Musk pour vous expliquer que la foi est le moteur électrique du progrès. Mais force nous a été de constater que vous autres à SAPHIR n'êtes pas très… réceptifs aux messages de paix et d'amour…

- Nous ne cautionnons pas le vol d'identité, effectivement.

- … voilà. Donc ce n'est pas étonnant que certains de vos membres soient portés disparus chaque Noël. Nous apportons la félicité et la chaleur humaine, voyez-vous. Notre taux de réussite ne peut-être que de 100%. »

Le sang de Gabriel l'humain concurrençait la température de l'arme de son adversaire. Il fulminait.

« … Espèces d'enfoirés.

- Vous avez bien tué Passé. Ça ne va pas être simple de lui trouver un remplaçant. Et les stars de la télé qui prennent ce genre de rôle pour boucher les trous coûtent bonbon. »

Lavare tâta ses hanches dans l’espoir d’y retrouver le Rasoir Littéral d’Ockham, mais il l’avait bel et bien rangé dans son sac. Merde. Il se sentait perdre peu à peu l’équilibre, de plus en plus euphorique.

« Vous ne pouvez pas me tuer, si ? Si vous le pouviez, vous l’auriez déjà fait. Ou bien vous prenez beaucoup trop de temps pour bavarder avant de me tuer, ce qui est du dernier des clichés.

- Je peux vous tuer. Je vais vous tuer. Je prends le temps de bavarder avant de vous tuer. Vous êtes seul. Sans protection. Détruire les clichés, c’est pour les gens comme vous, les iconoclastes. Je suis l’ange Gabriel, le Fantôme des Noëls Présents. Je suis dans les livres saints, dans les contes, je suis la sources des histoires qui se perpétuent à travers les siècles des siècles. Les clichés l’emporteront sur les iconoclastes, Gabriel. Car, par définition, vous n’existeriez pas sans nous. J’étais là avant vous. Je serais là après vous.

- Si quelque chose ne peut être établi ni par l‘expérience ni par l‘observation, alors cette chose ne mérite pas débat. »

L’ange trembla. Son visage se déforma. Son sourire se dissipa. Lavare avait les lèvres scellées.

« Corollaire : Ce qui peut être affirmé sans preuve peut-être nié sans preuve. »

L’ange tomba à genoux. Ses mains tremblantes laissèrent tomber l’épée de flammes, qui s’éteignit en touchant le sol, et disparut totalement. La voix venait de derrière son dos.

« Exactement comme votre existence. Car il n’y a aucune preuve de votre existence. Seulement des racontars. Rien de concret. Quant à votre observation, qui semble bafouer les lois de la physique, j’ajouterais que les mirages et les insolations sont choses courantes dans le désert, bien que l’absence de soleil soit un détail que nous pourrons discuter plus tard. Dans tous les cas, le seul autre témoin de la scène semble être clairement sous l’emprise de substances psychotropes, vous comprendrez donc que votre existence ne va pas de soi. »

L’ange s’effondra. Dans son dos étaient plantés le Rasoir Littéral d’Adler, le Rasoir Littéral d’Hitchens et, pour l’achever, le Rasoir Littéral d’Ockham. La rétro ingénierie avait ceci de formidable qu’une fois le Rasoir d’Ockham découvert, il avait été assez simple de rendre matériels une pelletée d’autres rasoirs philosophiques et méthodologiques. Bientôt, seules les lames restaient au sol. Aucune trace du corps qui n’avait jamais été là et n’avait aucune raison d’y avoir jamais été.

« Votre sac, mon vieux, dit la femme qui n’avait poignardé personne. Désolée, une folle envie de planter vos couteaux dans l’air et de les y lâcher en parlant toute seule. Quelle excentrique je fais. »

Bien sûr, au fil des années, une douzaine de membres de SAPHIR avaient entrepris de remonter le temps pour tuer Jésus à la naissance. Ils n’étaient pas les seuls. Il y avait également eu des Juifs extrémistes, quelques évêques fous, des Romains attribuant la décadence de leur empire au christianisme et, à vrai dire, un Américain cinglé qui avait vu le visage du Christ dans une biscotte et avait décidé de l’en retirer par tous les moyens. Une odyssée rocambolesque que nous ne conterons pas ici. Comme trop souvent avec ce genre d’histoires, ça n’avait pas marché. Jusqu’à ce jour. Enfin, ce jour était celui de la naissance du Christ et toutes les tentatives de meurtre avaient de toute façon eu lieu ce jour.
Mais soit.
Anna Devry avait été la première membre de SAPHIR à entreprendre le messicide en 1925, à l’aide d’un dispositif quelque peu steampunk « emprunté » à un Gentilhomme naïf. Elle était une des rares à en être revenue, infructueuse, certes, mais son témoignage s’était révélé être un délit d’initié bien utile pour le plan de Lavare.

« Ne vous en faites pas, je fais pareil de mon côté, dit-il en se relevant. Tant que ça reste entre nous et notre imagination, il n’y a pas de mal n’est-ce pas ? »

Il jeta un œil dans son sac : les Rasoirs d’Hanlon, de Hume, de Kant et de Grice étaient bien à leur place. Même le Couteau de Lichtenberg était dans son étui vide. Et, au milieu de ça, le dispositif.

« Bien, dit-il.

- Bien, dit-elle.

- La faisabilité du voyage dans le temps n’a toujours pas été prouvée à mon époque, dit-il.

- Je vois, dit-elle. Ma foi. Nous ne nous rencontrons pas vraiment, donc… Bonne chance pour la suite.

- Bonne chance pour la suite. C’est toujours agréable d’interagir dans le vide mais dans de bonnes conditions.

- Effectivement. Bien. Bon non-assassinat.

- Bon non-assassinat. »

Et ils se séparèrent.

A bien y regarder, la région pullulait d’assassins temporels à la recherche du Messie. C’était à croire qu’Hitler n’ouvrait qu’à 8h30, se dit Gabriel Lavare tandis que quelques gouttes d‘urines perlaient sur ses chaussures et que quelques gouttes de sang tâchaient sa chemise. En deux minutes à peine, il avait revêtu les vêtements de Gaspard. Pour un mage qui avait prédit la naissance du Messie, il n’avait apparemment pas vu venir cette point d’acier effilée dans sa trachée. Les devins, ces charlatans.

Fort heureusement pour lui, la procession repartit sans qu’on ne lui adresse réellement la parole. Le Perse, l’Arabe et l’Indien ne parlaient pas la même langue et n’avaient apparemment jamais été avides d’en apprendre d’autres. Les gardes-guides qui les accompagnaient faisaient également office de traducteurs. Les Rois Mages semblaient également peu bavard, si bien que les quelques paroles baragouinées à l’attention de l’athée semblèrent se contenter des grognements indistincts et des hochements de têtes approbateurs qu‘il leur adressait en réponse. Il s’avérait également que le serviteur attitré du Roi Gaspard avait été précédemment descendu par un voyageur temporel - supposément un Juif du XIXe siècle - qui ne parlait pas plus indien que Lavare, ce qui lui convenait très bien. En cours de route, une balle frôla un dromadaire pour aller se ficher dans un rocher. Un reflet au sommet d’une colline confirma que les assassins rampaient vraiment partout, tous empêchés au dernier moment par le cours de l’Histoire qui ne se laissait pas faire.

Puis, enfin, vint l‘étable. Elle était effectivement miteuse.
Les dromadaires furent arrêtés et attachés une centaine de mètres avant. Les accompagnateurs également : seuls les trois Rois Mages arriveraient à la crèche. L’imposteur qui accompagnait le Roi Gaspard s’écroula en silence : le mélange empoisonné qu’il avait concocté pour mettre fin au Fils de Dieu en silence avait fui et avait infecté une de ses plaies. Tout le monde l’ignora. Les Rois Mages prirent à deux mains leurs présents respectifs, or, myrrhe et encens empaquetés, et se mirent en marche.

Le paquet de Gaspard faisait tic-tac.

Les Rois Mages approchèrent. Leurs traînes amassaient la poussière. Il contournèrent les innombrables moutons bêlants accumulés devant l’entrée, et adressèrent un regard lourd de sens au berger appuyé silencieusement sur son bâton. Dans le ciel, l’Etoile du Berger était presque aussi grosse et luisante que la Lune. L’atmosphère dans l’étable était chaleureuse et pesante. Si vous ajoutiez à cela le bruit et l’odeur, un roi standard sur le palier serait devenu fou. Mais, ce n’était pas n’importe quelle étable, ni n’importe quel moment. Au fond de l’étable se trouvaient l’âne et le bœuf. Au fond de l’étable, Marie, loin d’être en position de prier, se remettait doucement de l’accouchement entre les restes à la fois de son placenta et de son hymen. Joseph, lui, priait silencieusement au bord d’une mangeoire remplie de paille. D’autres individus, plus ou moins indéterminés, emplissaient la pièce.
Dans un coin, une sage-femme se tordait de douleur, consolée par une consœur, car sa main était desséchée et recroquevillée pour avoir douté de la virginité de la Vierge. À côté, quelques santons débattaient violemment de quoi porter à manger au Fils de Dieu. Pour certains, le sein de sa mère devrait être la première chose qu’il devrait goûter - pour d’autres, cet être spirituel devrait avant tout se nourrir d’éloges de de prières, et peut-être d’une très bonne bouillie pour enfant qu’ils feraient volontiers à moitié prix. Un prêtre juif que personne n’écoutait insistait pour aborder le sujet de la circoncision à venir, mais ne parvenait pas à s’intégrer à la conversation.
Vers l’entrée, un pâtre astucieux mettait en bocal un morceau du Saint Cordon Ombilical, symbole de l’aspect temporel du Christ qui ne manquerait pas plus tard de devenir une relique aux grands pouvoirs.
Loin dehors, un centurion d’un autre temps voyait sa cohorte mise en déroute par le cours des choses qui était bien déterminé à voir le divin enfant vivre.

Toutes les conversations cessèrent à l’arrivée de Rois Mages. Balthazar prononça quelques mots en hébreu, et tous s’écartèrent pour les laisser s’approcher de la crèche.

Ainsi, Lavare vit Jésus.
Rien à dire de plus.
Tous les bébés se ressemblent.

Joseph le saisit délicatement, et le posa sur la paille qui couvrait également le sol. Les Rois posèrent leurs dons empaquetés par terre face à l’enfant. Tic. Tac.

Melchior tint ces paroles, traduites ci-dessous :

« Ô, Roi des Rois, nous te portons nos offrandes en signe de respect et de soumission, et souhaitons que tu choisisses. L’un de ces paquets contient de l’or, et le choisir nous signifiera que tu seras les plus grand de tous les rois, et que ton commandement sera sage et suivi. L’un de ces paquets contient de l’encens, et le choisir nous signifiera que tu seras le plus pur des pontifes, et que tu instaureras et restaureras la piété dans le cœur des hommes. L’un de ces paquets contient de la myrrhe, et le choisir nous signifiera que tu seras le plus bénéfiques des médecins, et que tu prendras soin de chaque enfant de Sa création. »

La suite, nous la connaissons tous.
Jésus allait choisir les trois.

Le bébé à quatre pattes avança vers les présents. Lentement. De plus en plus lentement. Jusqu’à ce que ses gestes soient aussi imperceptibles que l’avancement d’un glacier. Lavare se rendit rapidement compte qu’il n’était pas le seul. Toutes les autres personnes présentes étaient ralenties, aussi imperceptiblement animées. Derrière la crèche, l’âne avait entamé un clignement d’œil qui prendrait plusieurs minutes. Tout était également beaucoup plus flou. Mais le temps n’était pas figé, comme lorsqu’était apparut le Fantôme des Noëls Passés. Non. Le passé, comme les souvenirs, était figé, certes. Ici, tout était plus lent, mais inéluctable. C’était à ça qu’on reconnaissait le Fantôme des Noëls Futurs.

Contrairement à ses deux prédécesseurs, le Fantôme des Noëls Futurs ne changeait quasiment jamais de forme d’une version à l’autre.

L’athée se retourna pour faire face à la grande silhouette noire.

« BONJOUR, fit la Mort.

- Bonjour, répondit Lavare. Il semblerait que ça soit la fin du voyage. Je ne pense pas que vous puissiez arrêter la bombe à ce point. Déjà qu’arrêter le temps n’est pas votre fort.

- ARRÊTER LE TEMPS N’EST PAS MA VOCATION. JE SUIS LA MORT.

- Vous allez donc me tuer. Enfin, essayer.

- JE SUIS LA MORT. IL ME SUFFIRAIT D'UN AMPLE MOUVEMENT DE FAUX. IL ME SUFFIRAIT D'UN SIMPLE CLAQUEMENT DE DOIGT. IL ME SUFFIRAIT D'UN MINUSCULE MURMURE.

- Mais ?

- MAIS NOUS LE SAVONS TOUS LES DEUX. VOTRE CORPS S'ÉCROULERAIT, MAIS VOUS, VOUS RESTERIEZ LÀ. VOTRE ESPRIT S'ÉTEINDRAIT, MAIS VOUS, VOUS RESTERIEZ LÀ. J'EMMÈNERAI VOTRE ÂME AUX ENFER, ET POURTANT, VOUS, VOUS RESTERIEZ LÀ. VOTRE ÉNERGIE VITALE S'ÉPARPILLERAIT, VOTRE NOM FINIRAIT PAR ÊTRE OUBLIÉ, VOTRE IDENTITÉ ANÉANTIE, CHAQUE COMPOSANTE DE VOTRE ÊTRE, CHAQUE BRIQUE MATÉRIELLE OU SPIRITUELLE QUI VOUS COMPOSE, UNE À UNE, FINIRAIT PAR ÊTRE ÉLAGUÉE, PAR DISPARAÎTRE, ET POURTANT, INCOMPRÉHENSIBLEMENT, IRRÉSISTIBLEMENT, VOUS, VOUS RESTERIEZ LÀ. PAR PUR DÉSACCORD. J'AI PRIS DES ENFANTS EN PLEURS RETENUS PAR L'AMOUR DE LEURS MÈRES, J'AI PRIS DES VÉTÉRANS CENTENAIRES DONT LA RÉSISTANCE PARVINT À ME SURPRENDRE, J'AI PRIS LES DERNIERS REPRÉSENTANTS D'ESPÈCES DONT L'AMOUR DE LA VIE AURAIT PU EMBRASER DE NOUVELLES ÉTOILES. MAIS VOUS. VOUS. VOUS ÊTES UN GOSSE QUI FAITES LA COMÉDIE AU MILIEU DU SUPERMARCHÉ CÉLESTE, ET J'AURAIS BEAU VOUS TIRER PAR LE BRAS, VOUS NE BOUGEREZ JAMAIS VRAIMENT. VOUS MOURREZ VOLONTIERS EN GLISSANT SUR DU VERGLAS OU EN ATTRAPANT UNE BRONCHITE. MAIS PAS PAR MOI. JAMAIS PAR MOI.

- Oh. Donc… Vous n'allez rien faire ?

- EH BIEN, JE N’EXISTE PAS, N'EST-CE PAS ? PAS EN TANT QUE FORME ANTHROPOMORPHE. PAS DOUÉ DE PAROLE.

- Content de vous l'entendre dire.

- ET JE N’AI PAS POUR TÂCHE D’EMPÊCHER LES MEURTRES.

- Un non-meurtre.

- JE N’AI PAS POUR TÂCHE D’EMPÊCHER LES NON-MEURTRES NON PLUS.

- Et pour vos confrères du Passé et du Présent qui se sont fait…?

- JE SUIS LA MORT, répéta la Mort.

- Hm. Voilà qui est très… anticlimatique.

- COMME TRÈS SOUVENT AVEC MOI.

- Hm. Vous savez que si je continue de marcher comme ça, en vous parlant, avec le temps ralenti et tout, je ne vais même pas me retrouver dans la déflagration ? Je vais me retrouver sain et sauf juste devant ?

- CELA RESSEMBLE FORT À VOTRE NON-MORT. JE NE M’EN MÊLE PAS.

- Okay, où est la couille ?

- JE N’AI PAS PEUR DE MAL VOUS COMPRENDRE.

- Il va y avoir un retournement de situation ironique et je vais me retrouver à prendre la place du Messie ? Je vais retourner à mon époque et découvrir que je me suis trompé d’étable ? Peut-être, je sais pas, peut-être qu’ils ont préparé une petite scène comme ça dans toutes les étables du coin pour faire diversion au cas où les Romains débarqueraient ? Ou bien l’absence de christianisme aura rendu le monde futur plus arriéré, le judaïsme et l’islam plus puissants ? 

- JE NE CROIS PAS.

- Eh oh, c’est mon job de ne croire en rien.

- JE SAIS. JE SUIS LA MORT. C’EST MOI QUI GÈRE LE RIEN. VOUS FAITES DU BON BOULOT.

- Oh et puis merde. »

Lavare se retourna. Derrière lui, le paquet d’« encens » était légèrement luminescent. L’explosion venait de se déclencher. C’était fini. Il semblerait que ce soit lui, de tous les assassins, qui ait réussi. Les flammes allaient engloutir le bébé, puis ses parents terrestres, avant de consumer le reste de deux millénaires de morts inutiles. Il leva brièvement les yeux. En haut, dans la charpente, sur une des poutres de l’étable, Anna Devry était perchée, une arbalète dans les mains, pointée sur le bébé. Son carreau avançait de moins d’un millimètre par seconde. Gabriel fit volte-face.

« Donc je vais me précipiter pour la sauver, et être pris dans l’explosion, et ça va envoyer un beau message sur l’amour qui triomphe par-dessus tout à Noël, c’est ça ?

- JE NE SAIS PAS. VOUS COMPTEZ LE FAIRE ?

- Non. Je ne vois pas pourquoi j’aurais des sentiments romantiques pour une personne avec qui j’ai parlé trente secondes il y a une heure. Quand bien même elle m’aurait sauvé la vie. La mort du gosse est la seule happy ending dont j’ai besoin.

- MAIS ELLE EST RETOURNÉE À SON EPOQUE.

- Alors je devrais escalader péniblement ces planches, là bas, appuyer sur le petit bouton de son dispositif, ce qui la renverra à son époque, et moi je me retrouverais comme un con à cramer là après avoir sauvé la cohérence temporelle que je cherche à déstabiliser depuis le début ?

- VOUS AVEZ LE TEMPS.

- Oui enfin là le temps est ralenti. Je vais monter là-haut, appuyer sur le bouton, puis vous allez vous barrer et le temps va reprendre son cours. J’aurais à peine le temps de commencer une réplique mémorable, trois points du suspension, puis je crèverais. Vous allez vous barrer c’est ça ?

- JE SUIS LA MORT.

- Alors ce-c’est-ça-ce hein ça, ça c’est pas du tout une réponse, ça, balbutia le terroriste.

- HONNÊTEMENT ? VOUS RÉFLÉCHISSEZ TROP. »

L’humain leva le doigt pour lui répondre et le rabaissa. Et puis merde, hein, il n’avait pas plus de plan prévu que ça concernant la marche à suivre une fois la bombe posée. Et quitte à se retrouver coincé ici après tout ça, mourir n’était pas la chose la plus grave. Il gravit péniblement la charpente de l’étable, atteignit Anna, activa au hasard quelques boutons sur l’équipement qu’elle portait au dos, et redescendit. Le squelette encapuchonné de ténèbres n’avait pas bougé durant toute l’opération, à sa grande surprise.

« Voilà, bon ben je vais prendre l’air, hein.

- COMME VOUS VOULEZ. AH, ET AU FAIT…

- J’en étais sûr. Où est le twist ironique ?

- JOYEUX NOËL.

- Oh. Oh, euh… Eh bien, okay. Pareil, je suppose. »

Lavare sortit à l’air libre, enjambant quelques moutons.
Il balança son sac encore ouvert et s’assit par terre à une dizaine de mètres. Puis le temps reprit son cours, et l’étable fut rasée par l’explosion. Ce n’était pas une grosse explosion, mais suffisante pour que le toit du bâtiment s’écroule sur lui-même. Il y aurait peut-être des survivants. Le berger, peut-être, quelques santons. Mais clairement pas un bébé à moins de 30 centimètres de la bombe. Comme le prouvait le Saint Cordon Ombilical, désormais à l'état cendreux, il n’était fait que de chair, et à présent de cendres, Fils de Dieu ou non.

Boum.
Les moutons s'enfuirent, s'éparpillèrent à travers la plaine.
Puis plus rien.
Ne restait plus que la drogue.
Et lui.

Une question revient constamment lorsque l'on parle de voyage dans le temps : celui de la Raison. La quasi-totalité des paradoxes repose sur le principe que lorsqu'un homme remonte le temps pour empêcher quelque chose, il annule par là même sa raison de le faire. Mais la réponse repose dans l'énoncé de la question. Le paradoxe de la raison ne concerne que les personnes raisonnables.

Un individu raisonnable remontant le temps pour tuer Hitler, motivé par la Seconde Guerre Mondiale qu'il compte par là même annuler, est condamné au paradoxe. Un individu déséquilibré qui remonterait le temps et déciderait de tuer des bébés sans raison en serait totalement affranchi.

La folie et l'absurde sont apatrides de l'Histoire, compatibles avec chaque ligne temporelle. Et si le pauvre bougre s'imaginait, dans son délire psychotique, que ce bébé spécifique était en fait voué à répandre la mort, cela n'en restait pas moins fictif. Il suffisait de s'assurer de faire passer des informations de la case “mémoire” à la case “imagination”. Cela pouvait se faire par introspection, méditation, affranchissement de l’esprit des limites de Ce Qui Est et de Ce Qui N’Est Pas.

Mais se flinguer chimiquement le cerveau restait encore la solution la plus simple.

Il avala le reste des pilules d’ecstasy, et se laissa dériver sur le sol, au milieu des Rasoirs Littéraux qui avaient glissé hors de son sac. Son corps était réchauffé par l’étable en feu, son esprit par l’idée que rien de tout cela n’arrivait…

Lorsqu’il se réveilla, le sol était doux, satiné. Drapeux. Un feu de cheminée avait remplacé celui des poutres de Bethléem.

Lavare sentait le vomi. Il en conclut qu'il avait vomi. Prémisse et conclusion logiques, quoique non encore prouvées par l'observation. Ça ne tarderait pas à venir. Formidable.

Derrière le goût du vomi, l'arrière-goût du sang. Bien. Ça prouvait que le cerveau avait… fait des choses… Il n'était pas sûr de quoi exactement. Mais il le ressentait également dans ses pensées même. Couplé au fait qu'il avait encore des pensées, c'était plutôt positif.

Un peu de mouvement, un vague bruit, et il sut qu'il y avait quelqu'un à ses côtés.

Il n'avait vraiment pas intérêt à être vaporeux.

« Où… Où suis-je ? »

Bien, l’usage de la parole, bien ça.

« A Toulon. »

Toulon. Oui, Toulon. En… le pays, là. Bien. Bien bien. C’était raccord, il en était à peu près sûr. Il manquait quelque chose. Quelque chose d’important. Il manquait, il manquait… oh bordel oui.

Il tenta de se redresser brutalement dans le lit mais les muscles de ses bras ne suivirent pas, et il retrouva presque aussitôt sa position. La gravité. Une valeur sûre. Scientifiquement expliquée.

« Quel jour sommes nous ?! s’exclama-t-il.

- Le 25 décembre 1925. » lui répondit la voix féminine.

Ah, 1925… Eh bien, 1925. C'était une vraie année qui avait vraiment existé, bien rangée entre 1924 et 1926. Oui. Extrêmement concret. Elle n'était pas au cœur de ses priorités dans l'immédiat.

« Oui mais on fête quoi ? Qu'est-ce qu'on fête, hein ?!

- Eh bien, Noël, lui répondit Anna avec un léger mouvement de recul face à cet accès de violence. Joyeux Noël. »

Gabriel Lavare s'écroula dans son lit et resta muet. Il décida de fixer le plafond de ses yeux qui n'avaient pas encore fait le point. Bordel. De. Merde.
Bordel.
De.
Merde.

« Je t'aurai, Jésus. Je sais pas comment. Mais je multiplierai les pains. Compte là-dessus. »

Silence.

« Pardon, qui ? »

Encore un silence.

« Vous n'en avez jamais entendu parler, hein ? L'esprit de Noël ? La crèche ?

- Le Père Noël, vous voulez dire ? La mascotte de Coca-Cola ?

- Par pitié dites-moi que vous êtes très sérieuse et que Noël n'a rien de chrétien.

- Eh bien, à ce que je sache Noël est une célébration purement consumériste instaurée par les commerçants pour maximiser les dépenses en fin d'année. C'est surtout un arrangement entre les marchés traditionnels du solstice d'hiver et le réveillon du Nouvel A-mpf. »

Lavare venait de l'embrasser. Devry avait bien une idée de pourquoi, mais rien qui ne sorte pas de son imagination. Elle lui passa une main dans les cheveux. Un petit bouton de rubis pendait sur une chaînette d'or à son cou.

« Désolé, l'émotion, balbutia Lavare en se retirant.

- Il… Il n'y a aucun mal. Je vous assure. Entre membres de SAPHIR, on ne va pas faire tout un cas des questions morales. Pas dans votre état.

- Mais… et donc… comment je…

- Je vous ai ramené ici sans raison. Sans aucune raison. Je vous ai trouvé par terre et je me suis juste dit comme ça que je vous ramènerais, vous, personnellement. Quelle excentrique je fais.

- Et j'étais…?

- Oh je suis navrée, il n'y avait aucun témoin capable de vous observer ou de témoigner de là où vous étiez. Et j'avais moi-même quelques verres de vin dans le nez en passant. Mieux vaut ne pas se fier à mon opinion. Vous êtes là ici et maintenant, c'est ce qui compte.

- Je suis là ici et maintenant…

- En 1925.

- Je m'y ferais. C'est pas comme si… j'avais voyagé dans le temps, ou quoi que ce soit.

- La faisabilité du voyage dans le temps n’a toujours pas été prouvée à notre époque, dit-elle.

- Oui. C'est vrai, oui…

- Je vous ai fait un grog. »

Et ce furent les plus belles paroles qu'il ait entendues de toute sa vie.

Sauf mention contraire, le contenu de cette page est protégé par la licence Creative Commons Attribution-ShareAlike 3.0 License