À la recherche de Scarlet
notation: +20+x

La réunion commençait.

Alors que tous étaient assis autour de la grande table, excepté Mortarion qui était resté debout, Twenty s’attabla sur un petit secrétaire situé à la droite du Lord. Sur le meuble était posée une machine à écrire. Le majordome, comme à son habitude, était prêt à taper tout ce qui se dirait dans les prochaines minutes, et de façon impeccable. Après tout, la reine aurait tout cela dans les mains dans l’heure qui suivrait la fin de la réunion.

« Bien. »

La voix de Mortarion était claire et tranchante, et traversa la pièce, mettant fin aux discussions et aux différents saluts entre les nouveaux arrivants et ceux qui – eux – étaient arrivés à l’heure.

Tous levèrent les yeux vers l’impeccable ex-amiral qui tenait à la main un petit paquet de papiers.

« Les services spéciaux de la Couronne nous ont signalé de nombreuses disparitions dans la ville. La reine m’a explicitement demandé de déterminer qui ou quoi est à l’origine de tout ça. Nous avons relevé plusieurs dizaines de disparitions à l’heure actuelle. Et celles-ci semblent, au vu du mode opératoire des criminels, ainsi que d’autres preuves matérielles retrouvées sur les scènes d’enlèvements, liées. »

Sonitrok eu une moue perplexe :

« Mais… Excusez-moi, mais je ne vois pas ce que nous venons faire là-dedans. D’habitude, nos activités sont plus… Spéciales non ? Pourquoi nous et pas simplement les forces de l’ordre ? »

« J’espérai en effet que quelqu’un soulève ce point, merci, Baron. Sur tous les sites des disparitions ont été signalés des individus vêtus uniquement de rouge, avec un visage peint en blanc. Certains arboraient même des pentacles sur le front, vraisemblablement tracés au sang, avec un oeil au centre. On a retrouvé le même symbole sur les lieux des disparitions. »

Benji demanda de sa voix éraillée, laissant échapper une décharge de vapeur :

« Une secte noire ? »

« Probable. La reine craint pour un rituel de masse. »

Les yeux se tournèrent vers Grym et Frog.

« Une centaine de disparus. Déjà, ce n’est pas un Naturel. C’est donc soit un Néantin, soit un Autre. »

Tous semblèrent soucieux quant à l’annonce de Frog. Tous sauf Mafiew qui semblait totalement perdu.

« Un quoi ? »

Le balafré assis en face de lui rigola.

« Ça se voit que t’es nouveau, toi. Petit cours rapide : on a, en général, trois grands types d’entités. Les Naturels, ça c’est ceux qui viennent directement de ce monde. Toi, moi, les Lycans, ces saloperies de Guivres, etc. Ensuite t’as les Néantins. Si tu veux disons qu’entre les dimensions, y’a pas que du vide. Y’a un paquet de trucs plutôt infâmes, et en général peu sympathiques. Et ensuite tu as les Autres. Ça c’est tout ce qui vient de l’au-delà. Anges, Démons, bref. Les naturels sont les moins chiants en général, puis après viennent les Néantins, eux ça varie pas mal, tu peux te retrouver avec un Herkzaï tuable rapidement, ou face à un Dévoreur Impie qui te réduit Londres en cendres d’un clin d’œil. Pareil avec les Autres, tu as des démons inférieurs plutôt faibles qui se contentent de posséder leurs cibles, comme des Archanges Déchus capables du pire. Ceux-là, même les pires Dévoreurs Impies ne peuvent rien contre.
En tout cas, s’ils ont besoin d’autant de monde, il les leur faut en vie pour le rituel, à moins qu’ils essaient de faire un gigantesque golem de chair. Donc ils sont forcément dans le coin, vu que les transporter trop loin serait délicat. Il leur faut un endroit caché, isolé, et où personne ne pose de questions… »

Il s’arrêta, comme s’il essayait de faire comprendre quelque chose. Lady Johannes compris assez vite.

« Non. Il est hors de question que je remette un pied dans ce… ce cloaque ! »

Mortarion s’interposa.

« Rassurez-vous, cela ne sera pas nécessaire. J’ai quelque chose d’autre pour vous. »

Et il lui donna un des papiers.

« Voici une des inscriptions qui ont été laissées sur certains sites d’enlèvement. Que lisez-vous ?»

Johannes tendit la main, ajusta ses lunettes sur son nez, et se pencha sur le papier.

« Hmmm. Il y a écrit, littéralement « Gloire aux Enfants du Roi Scarlet ». J’ai déjà lu ça quelque part, mais c’était une référence dans un livre très ancien. Je pense savoir qui possède de tels ouvrages en quantité. »

« Hmm. C’est ce cher Lord Gray n’est-ce pas ? J’ai toujours su qu’il avait un certain pouvoir attractif sur les femmes heheheh ! »

C’était désormais sous forme de vieil homme que Holt envoyait ses piques. Johannes fut piquée au vif.

« Je vous interdit d’insinuer de telles choses espèce de vieux pervers ! »

Mortarion cru bon d’intervenir.

« Stop. Holt, Johannes, et moi nous irons chez Lord Gray. Il connait bien les différentes sectes en activité dans les environs. Les autres, vous serez sous la responsabilité de Lord Frog, en mon absence, il vous dirigera. Et évitez de déclencher une bagarre collective comme la dernière fois, sinon les sanctions pleuvront. C’est bien clair ? »

« Mais il m’avait bousculé et… »

Sonitrok fut coupé en pleine phrase par le Lord à la mâchoire d’acier.
« C’est donc clair. Allez. ACTION. »

Et Twenty se leva pour ouvrir les portes.

***

Pendant qu’ils essayaient de se frayer un chemin à travers le manoir des Dottinghton, Mafiew commença à réaliser qu’il ne savait pas où ils iraient une fois dehors.

« Vraiment ? Tu vas pas être déçu » fut la seule réponse qu’il obtint.

Ils atteignirent finalement leur objectif, après une dizaine de minutes de trajet. La porte principale.

Trois voitures les attendaient, un portant le blason des Dottinghton, et deux autres portant un blason étrange. Apparemment, Lord Frog avait tout prévu.

Mortarion, Holt et Johannes montèrent dans la première, tandis que Frog, Grym, Mafiew et Benji montèrent dans la seconde. Enfin venaient dans la dernière Sonitrok, Neremstein, et Kaze.

Et très vite, la première voiture se sépara des deux autres.

***

L’intérieur de la voiture était luxueux. Le cuir des sièges était d’une qualité non négligeable, et l’ensemble de l’habitacle était ouvragé.

Mafiew était assis à côté de Lord Frog. En face de lui était affalé Grym, qui essayait vraisemblablement de faire les poches de Benji de façon discrète.
Un piège à loup de poche enclenché et un peu de sang sur les sièges plus tard, Grym fouilla ses poches, en sorti une petite fiole et la lança à Frog.

« Cadeau, ce que tu m’avais demandé. Ça devient de plus en plus dur d’en trouver. Du vrai. »

Frog attrapa la fiole sphérique dans son poing. Celle-ci contenait un liquide scintillant qui hypnotisa le regard de Mafiew.

« C’est quoi ? Une nouvelle drogue ? »

Le Lord lui répondit sur un ton monotone, celui de l’habitué qui a déjà répondu des dizaines de fois à la question.

« C’est des larmes de Céleste. On appelle ça également de la Miséricorde Liquide. Ce truc te fait fuir tous les démons dans les 100 mètres à la vitesse de la lumière. Les Anciens aimaient bien en imprégner leurs armes, pendant la Grande Guerre des Autres. Heureusement d’ailleurs, sinon on ne serait pas là pour en parler. Enfin bref. Les Célestes se font de plus en plus rares de nos jours. Je crois qu’il n’y en a plus que dans deux ou trois zones bien précises dans le monde. L’une d’elle étant l’Atlantide, donc tu peux oublier, ça te laisse très peu de choix. »

Le Lord contempla la fiole un moment, puis la rangea dans sa poche.

« Au fait, Benji, as-tu prévu le nécessaire pour y aller ? »

« Ne t’en fais pas. »
L’automate chercha dans sa sacoche (en prenant soin de désactiver de prime abord le piège à loup miniature y étant placé) et en tira une poignée de médaillons, tous identiques.

Chaque médaillon représentait un cercle transpercé par trois flèches.

« Nos passe-droits pour l’endroit le plus incroyable au monde »

Mafiew ne sut que penser du sourire du balafré à ce moment. Il allumait un cigare avec un sublime briquet d’argent, gravé d’un serpent qui se mordait la queue.

« Et toi gamin, c’est quoi ton truc ? »

« Mon truc ? »

« Ouais, tu sais bien, on a tous un truc ici. Même Lord-Mâchoire-De-Fer. Sinon on ne serait pas là, mandaté par Son Altesse Cul-Serré et son petit soldat. Ton truc bizarre, c’est quoi ? »

Mafiew comprit.

« Ah… »

Et l’instant d’après, il avait le briquet de Grym dans les mains.

Même Frog sembla surpris.

« Rapide, mais je ne m’amuserai pas trop avec ce briquet si j’étais toi. »

« Pourquoi ? »

« Feu de dragon ancestral. Ça peut cracher des flammes à plus de 15 mètres si tu sais t’en servir. Et je tiens à ma voiture. »

Le nouveau de la bande s’empressa de rendre le briquet à son propriétaire.

« Bienvenue chez les fous. »

La voix de l’automate semblait presque joyeuse.

***
« TAAAAAAAAG »

« TAGGGGG GUEULE OUI ! ARRETE DE BOUGER, C’EST DEJA PAS FACILE AVEC TOUT CES SURSAUTS DU CHARIOT ! »

Sonitrok s’attelait sur la gigantesque carcasse de Neremstein. Il avait sorti un scalpel et commençait à trifouiller dans la gorge de l’armoire à glace.

« Rien ici, les cordes vocales sont intactes. »

Il reconsidéra le géant qui prenait à lui tout seul la banquette arrière de la voiture, les mains sur les hanches.

« Si c’est pas ça… Ça doit être dans la caboche qu’il y a quelque chose. »

Il attrapa sa flasque, en ingurgita cinq grosses gorgées, et repris son scalpel.

« Allez, au travail. »

« HEY. SONI. ARRETE, CA DEVIENT DEGUEULASSE LA. »

L’allemand se retourna vers la seconde moitié vide de sa banquette.

« Désolé d’avoir à vous faire subir ça, Sir Kaze, mais on risque d’avoir besoin de cet abruti à son niveau le plus optimal. Et ça inclus lui fournir la parole. Tiens, tu vas me tenir les protections métalliques qu’il a sous la peau du crâne. »

Kaze finit par accepter, par dépit. Si Mortarion le surprenait encore à ne pas y mettre du sien pour l’équipe, il allait finir au fond d’une rivière, et personne ne le remarquerait.
Décidément, la journée s’annonçait chargée.

***

Lady Johannes semblait soucieuse, alors qu’elle relisait toute la paperasse que Dottinghton lui avait donné.
« Vous êtes sûr que c’était une bonne idée de les laisser seuls avec Lord Frog ? Non pas que je doute de ses capacités, mais… Il lui arrive d’être un peu… »
« Excentrique ? Oui. Mais il fait le travail comme il le faut, et dans les règles. Ou alors il ne s’est jamais fait surprendre à faire quelque chose de non-autorisé, ce qui serait, avouez le, digne d’un certain respect. »

Holt ne put qu’acquiescer face à la remarque du Lord, néanmoins il arbora un léger sourire.
« Je penche plus pour la seconde option ma foi. »

Il fut foudroyé du regard par le Lord.

« Concentrez-vous sur votre tâche, Holt. Nous allons sûrement avoir besoin d’un peu plus de temps si vous voyez ce que je veux dire. La bibliothèque de Lord Gray est un véritable dédale, et y trouver l’ouvrage, puis l’information avant une éventuelle catastrophe relèvera du miracle. »

« Oh ne vous en faites donc pas. Par contre, je n’ai toujours pas reçu ma paye pour la dernière fois. J’attends toujours mon chargement de billes. »

« Je vous ai déjà payé. »

« En argent. J’avais bien précisé que je voulais des billes. Dans le cas contraire, je me verrai bien désolé de ne plus pouvoir vous aider plus longtemps. »

Le regard du Lord devint dur comme l’acier alors qu’il attrapa sa canne au pommeau d’argent.

« Vous allez exercer, peu importe le paiement. Rappelez-vous d’une chose : vous n’êtes pas ici parce que vous le voulez. Vous êtes ici parce que nous avons besoin de vous, et que vous n’avez pas le choix. Cette équipe n’a d’utilité que si elle est, justement, utile. Si elle ne l’est plus, elle représente, pour la Couronne aussi bien que pour le peuple, une potentielle menace que je me chargerai personnellement d’éradiquer. Suis-je clair ? »

Holt dégluti légèrement quand il s’aperçut que la main qui tenait le pommeau de la canne avait bougé indépendamment du reste de l’objet.

« Clair… »

Mortarion rengaina sa canne-épée.

« Bien. Maintenant, que comptez-vous faire ? »

« Ça dépendra de la forme de l’endroit. Dans la science des arcanes, les formes sont très importantes. Surtout dans ma spécialité… »

Holt comptait s’en tenir là, mais au vu du visage renfrogné du Lord et de l’air affolé de Johannes, il s’empressa d’ajouter :

« Toutefois, j’ai une idée… »

***
« Nous y sommes. »

Mafiew fut déçu, contrairement à ce que lui avait prédit Grym.
Ils venaient de s’arrêter près d’un pont, entre deux bâtisses apparemment mal famées, dans un des pires quartiers de la ville.

Ils descendirent tous des voitures, et seul le nouveau venu dans l’équipe s’étonna de voir Sonitrok couvert de tâches de sang, lorsqu’il descendit en premier (ou après Kaze, la question fit d’ailleurs débat longtemps dans les jours qui suivirent jusqu’à confirmation de l’intéressé) de la deuxième voiture.

« Modifications de dernières minutes. » grogna-t-il à l’intention de Mafiew, alors que Grym s’allumait un cigare.

Il eut à peine le temps de tirer une bouffée que l’immense tas de chair et d’acier sorti fraichement de la voiture se jeta sur lui.

« CIGAAAAAAR »
Grym fut bousculé et mis au sol par la créature qui essayait désespérément d’attraper le paquet de cubains que le balafré tenait dans ses mains.

« Tout ce triste spectacle dans la voiture, pour CE résultat ? Tu me déçois, Soni. »
« Désolé, Kaze, si t’avais mieux tenu la plaque sur son cortex, comme je te l’avais dit, il serait capable de parler normalement maintenant. Donne-lui son cigare, Grym. »

L’immortel lâcha le précieux butin, non sans jurer copieusement.

« La prochaine fois, met lui une laisse, bordel. »

Frog riait comme les autres de la mésaventure de leur collègue, mais le temps pressait.

« Benji, donne des clefs à ceux qui n’en ont pas. »

L’automate s’exécuta et distribua les médaillons qu’il avait précédemment montrés à Mafiew à l’ensemble de l’équipe, excepté Grym.

« Pas besoin. » répondit-il quand le nouveau lui lança un regard étonné.

« Allez tout le monde, on y va ! »

Ils avancèrent sous le pont, qui dissimulait une entrée de ce qui aurait pu être un égout s’il avait été dans un meilleur état.

« Prépare toi, le nouveau, tu vas vraiment adorer »

Et ils pénétrèrent dans le tunnel qui s’étendait devant eux.
Sur le coup, Mafiew avait eu un peu peur à cause de la drôle de voix de Benji qui sortait du noir. Néanmoins il éprouvait une excitation étrange et inexplicable.
Il entendit un clic, et dans la seconde qui suivit, les yeux de l’inventeur se transformèrent en phares qui éclairèrent toute la galerie souterraine qui descendait en face d’eux.
Grym et Frog passèrent devant, suivi de Sonitrok et Neremstein. Mafiew, Benji, et peut-être Kaze fermant la marche.
Ils descendirent profond, croisant en chemin plusieurs étranges personnages, certains saluant parfois Grym, Frog ou Sonitrok.

Et c’est après avoir salué un homme un peu gros en armure de samouraï qu’ils arrivèrent.
Mafiew n’avait pas idée jusque-là d’à quel point ils étaient descendus profond. Il le réalisa à ce moment.

Il venait de pénétrer dans une véritable ville souterraine. Partout, il y avait des maisons à perte de vue. L’endroit semblait grouiller. L’ensemble devait se situer 200 mètres sous la surface, au moins, et s’étendait si loin qu’il était dur de définir une véritable limite à la chose.
L’ensemble était logé sous de gigantesques voûtes, taillées à même la roche, le plafond de la ville étant situé en moyenne à 60 mètres du sol. Ci et là, des cristaux au plafond illuminaient l’ensemble d’une lumière terne étrangement relaxante.

« Bienvenue à UnderLondon, mon gars. La ville des 12 Marchands, la Cité aux Sept Cercles, le repère de tout ce qui est hors la loi et surnaturel depuis le 12ème siècle, là où tout se trouve, s’échange, s’achète, se vends, et surtout, là où tout est possible.»

Il n’avait pas senti la main de Grym sur son épaule, tant il était absorbé par le spectacle.
Alors qu’ils s’apprêtaient à sortir du tunnel qui débouchait sur la ville pour atteindre ce qui semblait être une porte d’entrée vers la cité, trois gaillards armés jusqu’aux dents arrivèrent devant eux. Ils étaient tous vêtus d’une veste à capuchon noire, ainsi que d’un collier semblable aux médaillons de Benji.

« Des gars des Dossards Sombres de l’Intérieur. » murmura Frog à l’oreille de Mafiew.

Le premier des gars du DSI s’approcha, la main gauche tendue vers le petit groupe, et la droite tenant un revolver.

« Les passes. »

Son ton était autoritaire, trop même. Il abordait un sourire sadique, et un visage qui révélait l’immondice qui devait être logée dans les tréfonds de son crâne. Typique du petit chef insupportable et prompt à l’abus.

Mafiew compris en regardant ses collègues qu’il devrait montrer les étranges colliers de l’automate pour passer, voire même pour rester en vie. Heureusement chacun d’entre eux en possédait un, et le présenta au moment venu.

Tous sauf Grym.

Le Dossard Sombre qui avait parlé depuis le début s’approcha du balafré.

« Où est ta clé, le déchet ? »

Bien entendu, celui-ci n’en avait pas.

« Tu ferai mieux de baisser d’un ton, tu sais pas à qui tu parles, blousard. »

Le visage du Dossard Sombre se figea, comme si l’immortel lui avait lancé une bouse au visage.

Et soudain, il appuya sur la détente.
Mais pas assez vite, car le balafré profita du temps que l’homme avait mis à monter son revolver vers son visage pour effectuer une clé de bras, brisant le bras qui tenait l’arme.

Passé l’effet de surprise, les deux autres Dossards Sombres dégainèrent des rapières, alors que d’autres semblaient sortir de toutes les failles du mur du tunnel.

Mafiew s’apprêtait à faire ce qu’il savait faire de mieux : aller vite, et fort, quand il s’aperçut que Sonitrok venait soudainement de s’effondrer à ses côtés, et que Frog avait porté une main à ses éternelles lunettes noires, le tout bercé par un important flux de vapeur qui sortait des épaules de Benji.

Ils furent bientôt encerclés, et Mafiew se rendit compte que Sonitrok s’était volontairement jeté au sol. Il avait les paumes posées directement sur le mélange de roche et de sable et commençait à marmonner dans un babil incompréhensible.

C’est alors que Grym se releva et adressa à l’audience un magnifique majeur droit.

« Belle performance, les crétins, vous menacez l’un des deux seul Marchand restant. »

Mafiew réalisa que le balafré ne s’était pas contenté de faire un doigt d’honneur pour un doigt d’honneur. Il montrait en fait à l’assistance un anneau noir comme la nuit qui portait le même symbole que les colliers.
Et qu’apparemment, cela voulait dire quelque chose pour les Dossards Sombres.

L’un d’eux, visiblement le plus gradé, si on en croyait son âge avancé, se fraya un chemin dans la foule d’habits noirs.

« Ecartez-vous, bande de crétins, qui vous a formé ? Hein ? Vous ne savez même pas qui c’est ? Hein ? Bande de petits branleurs, dégagez de là et retournez à vos postes. »

Il se tourna vers le petit groupe de nouveaux venus.

« Désolés messieurs, nous n’aurions jamais… Si nous avions su… Cher Marchand de Sable, veuillez nous pardonner cet accueil, c’est toujours un honneur… »

Le vieil homme remarqua l’homme au revolver au sol, toujours en train de tenir son bras brisé.

« Nous nous occuperons de son cas. Bienvenue dans Underlondon, la ville des 12 Marchands. »

Et il leur indiqua le chemin de la main.

***

Le manoir des Gray était grand. Plus que celui des Dottinghton. C’était l’endroit où il fallait être vu, et où les fêtes les plus fastueuses étaient organisées.

Mais ce n’était pas pour être vus, ni pour faire la fête que Mortarion, Holt et Johannes attendaient Lord Gray dans un des salons du manoir.

Holt jouait avec le moelleux du canapé sur lequel il était assis, tandis que Johannes étudiait les dorures et divers tableaux présents dans la pièce. Mortarion lui, était assis, droit, comme à son habitude, dans un fauteuil.

« Lord Gray va vous recevoir. »

« Pas trop tôt » grommela Holt.

Ils pénétrèrent dans le bureau du Lord, qui était assis dans un somptueux fauteuil.
Lord Gray était renommé pour être un coureur de jupons et un tombeur. Il fallait dire qu’il avait le corps pour. Il était beau. Elégant. Quel dommage qu’il ait si souvent à ouvrir la bouche pour parler.

« Mon cher Dottingthon, le gamin et… »

Il observa Johannes, leva un sourcil et susurra d’une voix suave :

« Bonjour Lady Johannes, toujours aussi délicieuse pour les yeux. Ça vous tente, une visite privée de ma… bibliothèque ? »

Il fut rappelé à l’ordre par un coup de canne bien senti de Mortarion.

« Pas le temps pour vos pitreries, Gray, nous venons justement pour votre bibliothèque. Allons-y sans plus tarder. »

Gray paru outré par tant d’ordres à la fois.

« Mais vous n’avez aucun droit de… »

C’est alors que Holt, sous la forme d’un gamin de 10 ans, lui plaqua violemment l’ordonnance marquée du sceau de la reine dans le bas ventre, alors qu’il le dépassait pour se diriger vers la bibliothèque.

« Ordre de la reine, crétin, on a pas le temps. »

Gray ne put réprimer un petit cri de douleur peu viril. Décidément, il aurait mieux fait de ne pas leur ouvrir.

***

Cela faisait bien vingt minutes qu’ils étaient perdus dans la cohue d’Underlondon, et Sonitrok commençait à avoir mal aux pieds. Il avait bien cru devoir utiliser ses talents, tout à l’heure. Ce qui n’était pas plus mal, il avait toujours adoré travailler avec les matériaux provenant de la cité. Ils étaient faciles à manier, comme s’ils étaient déjà impacté par une quelconque magie.

Ils passèrent devant un groupe d’hommes vêtus de manteaux sombres semblables à celui de Grym et Frog. Ceux-ci leur adressèrent des saluts, auxquels les deux intéressés répondirent.

« La Guilde du Lampadaire. Ils règnent sur les deux premiers niveaux de la ville. Enfin, pour ce qui est des zones connues en tout cas. »

Mafiew sembla intrigué.

« Les deux premiers niveaux ? »

« Il y a septs niveaux plus ou moins profonds, dans la ville. Ils sont tous concentriques et superposés, le plus profond étant situé plusieurs kilomètres sous celui-ci. Mais les humains ne sont pas autorisés en dessous du Troisième Niveau, et à vrai dire, peu sont assez courageux pour aller au Troisième de toute façon. »

Kaze semblait réciter un livre. Mais cela ne suffisait pas pour rendre tout clair au petit dernier de la bande.

« Comment ça autorisés ? Il y a quoi en dessous ? »

« Un refuge de Kelkreux’z. Ils l’ont nommé Alh’Eph, nous on appelle ça Underlondon. Les Kelkreux’z sont des créatures souterraines qui n’ont pas leur pareil quand il s’agit de sculpter la roche ou de créer des refuges souterrains. Ils ont passé un accord avec nous à l’époque pour avoir droit à un endroit où vivre, après la destruction de 99% de leur population. Mais Grym t’en diras plus. »

« Bah, ce n’était pas moi qui m’étais chargé des négociations à l’époque. M’enfin bref, je te raconte pas le bordel que c’était. Depuis, ils ont continué à creuser, et faut dire que personne ne peut se vanter de connaitre les trois premiers niveaux par cœur. Certains prétendent que certaines galeries vont par-delà la Manche. Espérons qu’on n’ait pas à chercher jusque-là, parce que si vous voulez mon avis, les personnes enlevées doivent être emprisonnées dans une des salles entre deux galeries. Il va falloir trouver des informations, et vite, parce que nous ne trouverons jamais ça en cherchant au pif. Il faut aller voir le Marchand d’Allumettes. Il saura au moins où trouver quelqu’un au courant de tout ce bordel. »

« C’est un Marchand comme vous aussi ? Vous êtes deux des 12 Marchands qui donnent le nom à la ville ? »

« Entre autres, mais il n’y a plus que nous deux. Les autres sont morts depuis le 12ème siècle. »

Mafiew fut choqué.

« Mais… Vous avez quel âge ? »

« L’année de cette année, moins 5. Ils se sont même planté sur ma dâte de naissance ces cons. Le Marchand d’Allumette doit avoir quelques siècles de moins, mais il n’est pas vraiment immortel. Il a juste toujours eu le pouvoir de l’information, et ça l’a conduit à la Fontaine de Jouvence. »

Le rookie se tourna vers Sonitrok et Frog.

« Et vous c’est quoi votre truc ? Autant je comprends pour l’invisible et le robot, idem pour le truc qui ne sait rien faire à part beugler, mais là pour l’immortel on m’avait pas dit. C’est quoi votre truc à vous ? »

L’allemand dévoila ses avant-bras couverts de marbrures.

« J’ai été touché par… une foudre pas très commune quand j’étais petit. J’ai le don du Souffle depuis. Je peux donner vie aux choses, même inanimées. Normalement il faut des sacrifices pour ça, mais grâce à tous ces gigawatts que j’ai reçus, je peux m’affranchir de ça. Quant à Frog…. »

L’intéressé coupa court à toute autre question.

« Tu es sûr qu’il est disponible aujourd’hui ? »

Grym se retourna, exaspéré.

« OUI. Il y est chaque jeudi. Si on veut vraiment des infos sur ces gus, y’a pas mieux que lui, je le connais bien, il nous recevra. On y est. »

Ils étaient face à une immense bâtisse, qui contrastait avec le reste de la ville, bien plus terne : elle était parée de dorures, ce qui semblait étrange dans une ville aussi pleine de voleurs et autres canailles en tout genre.
En y regardant de plus près, il était flagrant que la maison était bien gardée. Trop bien gardée. Pas étonnant que rien n’y avait été dérobé.

Frog ouvrit la marche.

« Allez, on a du travail. »

Sauf mention contraire, le contenu de cette page est protégé par la licence Creative Commons Attribution-ShareAlike 3.0 License