Un cirque paranoïaque
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"Je ne supporte pas la vue des vers

Ou de regarder de microscopiques germes

Mais le technicolor des pachydermes

C’est vraiment trop pour mo-o-oi !"

Un Clown dans un uniforme à pois taché courait en cercle avec les mains en l’air, sa voix résonnant au travers du champ craquelé mort depuis longtemps. Alors qu’il chantait, ses pieds soulevaient poussière et terre, et les brindilles craquaient et se cassaient presque, mais pas tout à fait, en rythme. Si un Clown tourbillonnant et chantant dans un paysage vide n’était pas déjà suffisamment étrange, les cabines téléphoniques rouges qui gisaient éparpillées dans l’herbe et la poussière ajoutaient à la bizarrerie de la scène. Alors que le Clown se trainait encore et encore, il fit une boucle autour d’un téléphone à cadran rotatif écarlate, sale et abimé qui gisait de travers, comme s’il était tombé ou qu’il s’était écrasé. De la fumée s’élevait de la défunte machine, de telle manière qu’avec la combinaison du Clown et du téléphone, le tout ressemblait presque à une danse solitaire autour d’un feu de joie.

"Je ne suis pas du genre à m’évanouir

Avec des choses étranges ou quand elles empirent

Mais voir des choses, que tu ne devrais pas ressentir

Peut vous faire VRAIMENT PEUR !"

Dans un craquement sonore et dans un flash de lumière, le Clown solitaire avait disparu, remplacé par un cercle d’immenses éléphants roses debout sur leurs pattes arrière, tous se tenant la main. Alors qu’ils piétinaient le sol à l’unisson, qu’ils barrissaient de toute la force de leurs trompes, le sol sous eux se mit à trembler, les cabines téléphoniques environnantes secouées, bousculées voir parfois renversées par les énormes bêtes. Alors que les éléphants raccordés les uns aux autres continuaient de trompeter tout en faisant la ronde, la "mélodie" qui sortait de leur nez devint de plus en plus forte, jusqu’à presque sonner comme de vrais instruments en cuivre plutôt que les bruits animaliers auquel on pourrait s’attendre. Le barrissement atteint son crescendo et la quantité de bruit aurait pu réveiller tous les autres Clowns du réseau de Nexus si le son avait voyagé d’un point à un autre.

Un autre craquement et un autre flash de lumière plus tard, et le cercle de pachydermes avait disparu, remplacé par le Clown sale et solitaire, maintenant étendu au sol les bras écartés.

Eugène observa l’abysse blanc du Nexus, et lâcha un long hurlement.


Jour… 9 ?

Jarrive pas à discerner le passage du temps dans ce fotu endroi. Ça n’aide pas quje continue de tomber dans les pomms. Boire du Lait de Clown périmé est dgeu. Mais bon, si ça nous permet à Pius et moi de survive. Le Clown qui a fait en sorte que l’atmosphère/l’arrière-plan/peut impor soit blanc avec aucun moyen de deviner l’heure va se prendre une sacrée engueulade si quand, QUAND je rentrerai.

Eugène termina une autre "page" de son journal, qui n’était en réalité qu’un appendice sortant de sa main gauche, qui était couverte d’indénombrables lettres flexibles et plates. L’outil avec lequel il écrivait ? Un doigt allongé. Son encre ? Toujours plus de Lait de Clown. Il referma de manière morose son livremain et le fit rétracter dans la paume de sa main.

Il, tout comme Pius, était pour le moins qu’on puisse dire en mauvais état. Leurs visages s’affaissaient et pendaient, étant donné qu’ils ne faisaient plus aucun effort pour maintenir leurs pouvoirs de métamorphose ; ils n’en avaient plus grand-chose à faire de leur apparence quand ils étaient fatigués, sales et quasiment affamés.

Mortimer l’Amoureux du Rire, toujours sous la forme d’un téléphone rotatif écarlate reposant dans la poussière de ses genoux en bois, continuait d’avoir des fuites de lait et restait dans un coma silencieux. Pour Eugène, à n’importe quel autre moment, le silence de Mortimer aurait été un rêve devenu réalité. Mais maintenant, il espérait que le sac noir métamorphe couvert de bras se relève d’un coup pour tous les ramener à la maison.

"Encore une balade infructueuse ?"

Eugène se retourna pour regarder Pius revenir à leur "campement". Depuis l’effondrement de Mortimer, les deux Clowns fouillaient le Nexus, cherchant quoi que ce soit qui pourrait les aider dans leur misère.

"Il y a plus d’une centaine de téléphones ici," dit Eugène, regardant l’Amoureux du Rire hors de service gisant au sol, "et il ne reste pas une goutte de vie dans aucun d’entre eux." Il croisa les doigts et se roula en boule de nouveau. "Aucune pièce de rechange, rien à démonter, rien à recycler. On est putain de foutus, Pius."

Pius lança à Eugène une conserve en métal. Eugène lut l’étiquette déchirée et à moitié effacée.

"'Lait de Clown d’Urgence ; en poudre', déchiffra-t-il, remarquant au passage la mascotte en forme de Clown couvert de maquillage. "Souvenez-vous les Clowns, Ajoutez de l’Eau et Buvez avec Modération !" Il gloussa, à moitié d’amusement et de gratitude, à moitié d’amertume. Il releva les yeux vers son partenaire. "Où est-ce que tu as trouvé ça ?"

"Un ancien téléphone cellulaire décomposé, vers là-bas," Pius se retourna et fit un geste vers la partie est du Nexus. "Deux conserves dans le compartiment de la batterie, avec des…" il fouilla dans ses poches une nouvelle fois. "Des Suppresseurs d’Impulsions Clownesques d’Urgence," il sortit une bouteille contenant plusieurs pastilles violettes. "Tu sais, pour l’anxiété et tout ça, si jamais un Clown devient frappadingue en attendant d’être récupéré."

"Ha, ça fait un petit moment qu’on attend déjà," ricana Eugène.

Pius leva les yeux au ciel et continua. "Euh… des Biscuits Animaliers d’Herman Fuller, mais je ne pense pas qu’il fasse encore du bruit…" Il jeta la boite rouge froissée au sol. "Des Tablettes de Savon Digestif pour Clown de M. Propre-"

"À moi," dit précipitamment Eugène, arrachant la boite des mains de Pius, ouvrant le couvercle turquoise et engouffrant une des tablettes dans sa bouche. Immédiatement, l’odeur de pin et de menthe se rependit dans l’air ambiant, tandis que des bulles de couleur vert de mer se mirent à mousser sur sa peau, dissimulant son corps de la tête aux pieds, la mousse s’élevant dans les airs et éclatant en faisant le bruit d’une harpe. Lorsque le savon eut tout rincé, Eugène réémergea, semblant bien plus relaxé et propre qu’auparavant.

"Oh, c’est tellement mieux comme ça," soupira-t-il, inspirant longuement par le nez.

"Ne les utilise pas toutes d’un coup," lui demanda Pius, levant un sourcil. Il continua. "Le reste des trucs ne vaut pas grand-chose. J’ai trouvé un jeu de cartes, un bocal de cacahouètes vide, quelques ballons-saucisses, une page de partition de musique et ce gros machin rempli de paillettes arc-en-ciel." À chaque fois qu’il disait le nom d’un objet, il le jetait au sol.

Eugène farfouilla parmi les babioles que Pius avait ramenées.

"Il y a une note accrochée au sac de paillettes," remarqua Eugène en récupérant un petit rouleau de papier attaché avec un joli ruban rouge. Il le détacha et déroula le papier. Il eut un regard perplexe en voyant ce qui y était écrit.

Va en enfer Charley, c’est plus marrant. J’espère que tu vas te faire Gonfler.

Eugène releva les yeux vers Pius et lui tendit le message. "Euh, est-ce que par chance ils étaient…"

"Une autre paire, morts de faim d’après ce que j’ai pu voir," répondit Pius gravement, regardant toujours le papier. "Les pauvres gars. Ils semblaient morts depuis un bon moment déjà. Complètement desséchés, tu pouvais voir leurs visages au travers du récepteur."

Eugène frissonna légèrement, visualisant deux autres Clowns momifiés affalés au-dessus d’un cadran de valeur.

Il y eut un moment de silence.

"Repose-toi Pius, il faut qu’on se tire d’ici." Eugène scintilla et se transforma en chien de prairie. Il commence à creuser la terre afin de se faire un terrier pour se reposer.

"J’aurais pensé que tu en aurais eu assez avec les rongeurs depuis tout ça," lui dit Pius.

"Hey, si ça peut me permettre de me protéger de la lumière, ça me va," lui répondit Eugène, la voix étouffée par le trou qu’il venait de creuser.

Pius soupira et se transforma en Coracine ombrelle. L’ombrelle lui permit de rester confortablement au frais.

"Essaye de pas devenir l’ombre de toi même, Pius," dit Eugène, sortant les yeux de son trou.

"Bonne nuit Eugène," caqueta Pius.


Eugène se réveilla de retour sur la Table d’opération, et fut pris d’une vague de terreur encore plus forte que celle qu’il avait ressentie la première fois qu’il s’y était retrouvé. Il leva les yeux vers la roulette tourbillonnant au-dessus de lui, un appareil qui devait supposément calmer et anesthésier les Clowns avant qu’ils ne soient soumis aux procédures de Cadence du Cirque.

"NON !" s’écria Eugène. "NON ! NON ! NON ! NON ! NON ! NON ! NON ! NON ! NON ! NON !"

Autour de lui, des "Clowns" chirurgicaux préparaient les outils et les machines qui permettraient à Eugène d’être prêt à rejoindre la Vie au Cirque. En d’autres mots, ils allaient inhiber une bonne partie de son esprit et de son corps afin de réprimer la violence et le tempérament propre à la plupart des Clowns originaux.

L’un des Clowns médicaux commença à s’approcher d’Eugène, se tenant au-dessus de lui comme pour le rassurer que la procédure allait bien se dérouler. Cependant, les seize yeux qui l’observaient et les longues mains habiles tenant des scalpels ne rassuraient pas vraiment Eugène.

"On va t’endormir maintenant Eugène," lui dit le Clown. "Quand tu te réveilleras, tu seras prêt pour partir au Cirque. Essaye de te détendre maintenant."

Eugène commença à hyperventiler et à tirer sur les sangles qui le retenaient. "Pas encore, pas encore, pas encore." La peur faisait trembler sa voix.

"Tout va bien se passer Eugène," lui fit le docteur, en posant une paire de lunettes sur les yeux d’Eugène. Il se retourna vers les autres Clowns. "La roulette est prête à démarrer ?"

"Oui, Darius." Un Clown femelle activa quelques interrupteurs, et la roulette au-dessus d’Eugène commença à tourner et à briller, plus rapidement que précédemment.

"Commençons l’opération," déclara le docteur, des masques à gaz apparaissant sur le visage de chaque Clown à l’exception d’Eugène, tandis qu’une brume commença à être vaporisée depuis des embouts au centre du disque rotatif. Tous les gaz, tournoyant sur eux-mêmes, formèrent un arc-en-ciel torsadé qui fila droit dans le nez d’Eugène, l’assommant immédiatement.

Un instant plus tard, du moins de son point de vue, les yeux d’Eugène s’ouvrirent d’un coup pour découvrir une douzaine de lames en lui, son torse grand ouvert.


Alors que deux des yeux d’Eugène jaillissaient de sous la terre à toute vitesse, un troisième œil observa les alentours et vit un petit téléphone à clapet lui mordre l’arrière-train. La petite chose rouge avait formé une bouche avec les deux parties du téléphone, et elles étaient pleines de dents.

"Lâche-moi !" s’écria Eugène, en s’éjectant hors de son trou (et renversant Pius, toujours un Coracine ombrelle), avant de se retransformer en Clown et d’arracher le petit téléphone de son postérieur. Il le lança aussi loin qu’il put, soit environ trente mètres plus loin, où il s’écrasa et commença à piailler d’un son aigu, comme une sonnerie d’appel frénétique.

"Eugène, qu’est-ce qui s’est passé ?" demanda Pius, redevenu un Clown avec une ombrelle légèrement tordue à la place de la main gauche. Mais Eugène se ruait déjà vers le petit téléphone portable, le regard meurtrier.

Pius y arriva avant lui. Il attrapa Eugène par le col et ils s’arrêtèrent tous les deux d’un coup sec.

"Pius, BOUGE DE LÀ, je vais réduire ce machin en pièces détachées !" s’étrangla Eugène, ses yeux brulant littéralement tandis que des flammes sortaient de sa bouche.

"Hors de question, Eugène," lui répondit calmement Pius. Avec ça, il transforma sa main en celle d’un ours polaire et donna à Eugène un bon coup pour lui rafraichir les idées. Le Clown Inférieur fiévreux s’écroula, de manière littérale, refroidi.

Avec Eugène temporairement en dehors de l’équation, Pius observa l’antagoniste de son partenaire, qui était toujours au sol en train de s’ouvrir et de se refermer de manière pathétique en produisant un geignement électronique. Soudainement, il fondit en quelque chose de similaire à un ballon de baudruche noir rempli de pudding, et commença à s’éloigner en roulant.

"Qu’est-ce que- oh, non, tu vas pas t’en tirer comme ça, mon petit gars." Pius lui courut après et l’enferma dans le bocal de cacahouète qu’il avait trouvé plus tôt. Il leva le contenant en plastique devant ses yeux pour pouvoir l’observer de plus près. Le petit téléphone mordait sauvagement dans le vide dans tous les sens.

"Ce truc est… un bébé Amoureux du Rire… mais comment ?" Pius jeta un œil à Eugène, toujours dans les pommes, puis reporta son regard vers la petite créature.

Wra, wra, wra, wraaaa, wraaaa, wraaaa, wra, wra, wra !!! La bestiole juvénile mordit vicieusement en direction du nez de Pius, dont le propriétaire recula vivement ; le plastique se fendit légèrement sous l’impact de la morsure.

"Méchant Amoureux du Rire," gronda Pius, donnant un petit coup au bocal, ce qui envoya le téléphone portable valser à l’intérieur dans un bruyant clatter, clatter, clatter.

Wra, wra, wra, wraaaa, wraaaa, wraaaa, wra, wra, wra !!! Les gémissements étaient de plus en plus forts.

Eugène secoua la tête et plaça ses mains sur ses oreilles afin d’atténuer l’incessant bruit perçant. Il se remit debout dès qu’il reprit ses esprits et observa les alentours avec des yeux ronds, l’une de ses mains se déplaçant pour protéger son estomac.

"Eugène, calme-toi !" ordonna Pius alors que les yeux de son partenaire étaient voilés par la peur d’un terrible souvenir. "Calme, ça va aller, tu es dans le Nexus, avec moi ! C’est Pius, tu te souviens ?"

"Ne m’ouvrez pas en deux !" s’écria Eugène.

Oh bordel, il est de retour sur le billard. Pius fut soudainement pris d’une terrible angoisse. "Eugène, tu vas bien ! Tu vas bien d’accord ? Tout va bien !"

"NE M’OUVREZ PAS EN DEUX !" hurla Eugène.

"Je ne le fais pas, Je ne le fais pas !" cria Pius. L’atmosphère se chargeait rapidement de bruit, et la combinaison des cacophonies commençait à faire siffler ses oreilles.

Wra, wra, wra, wraaaa, wraaaa, wraaaa, wra, wra, wra !!!

"LA FERME !" beugla Pius, lançant l’Amoureux du Rire au sol d’un coup brusque ; le bocal de cacahuètes ainsi que le téléphone se craquelèrent et éclatèrent, et l’appareil à dent cessa tout mouvement. Pius s’approcha d’Eugène, l’attrapa et le regarda dans les yeux.

"Regarde-moi, allez Eugène, regarde-moi !" dit Pius fermement. "Reprends-toi."

Les mains d’Eugène se transformèrent en griffes et déchirèrent le mollet de Pius.

Pius fit la grimace mais tint bon. "Okay, tient le coup mon pote." Il sortit une pastille Clownesque violette et l’enfonça dans la gorge d’Eugène, avant de lui fermer la bouche.

L’effet fut immédiat. Les yeux d’Eugène perdirent leur fièvre et il se relâcha complètement alors que des taches lavande commençaient à apparaitre un peu partout sur sa peau. Sa respiration se ralentit, essayant de diminuer son rythme cardiaque. Après quelques instants, il parla.

"…Pius ?"

Son ami se trouvait à quelques pas, soignant sa jambe griffée. Eugène s’avança.

Pius leva sa main. "Recule," haleta-t-il.

"Pius, je suis-"

"C’est bon." Pius grimaça alors que du sang noir continuait de s’écouler de ses blessures. "Je vais bien. Un petit peu de Lait de Clown et je serais soigné en un éclair."

"Qu’est-ce – qu’est-ce qui m’a mordu ?" demanda doucement Eugène.

"Un bébé Amoureux du Rire. Une sale petite bestiole en plus, si je peux me permettre." Répondit Pius, toujours alité, mais faisant des gestes vers le téléphone sans vie au sol. Eugène s’en approcha et s’agenouilla.

"Un Amoureux du Rire ? Mais je croyais que-"

THOOM.

Eugène se releva d’un bond alors qu’un immense rectangle rouge s’écrasa devant lui, soulevant un nuage de poussière. Un bip retentissant émanait de son centre, sonnant de manière similaire à du bruit radiophonique brouillé et effréné. Alors que la poussière retombait au sol, Eugène vit qu’il observait une énorme cabine téléphonique écarlate. Deux grandes sonnettes d’ivoires regardèrent Eugène, puis le petit téléphone à clapet. La cabine commença à trembler violemment, puis laissa échapper un rugissement de bruit statique assourdissant.

"Oh, merde."


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