1882
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13 Janvier 1882 - Quelque part dans les Amériques, dans un restaurant chic

Il y avait quelque chose d'étrange dans l'athmosphère du restaurant où siégeait Laura Graziella. Pour la première fois dans sa vie, celle-ci ressentait une forme de peur. Cela faisait déjà trois fois que l'homme qu'elle devait rencontrer ce jour échappait aux griffes de la Fondation. Par trois fois, il avait proposé à l'organisation de rencontrer leur Administratrice, seul. Par trois fois, la Fondation avait tenté d'envoyer des doublures de Laura afin d'éviter tout risque. Par trois fois, l'homme ne s'était point montré, et avait fait parvenir auxdites doublures des messages mentionnant sa profonde déception.

Alors Laura avait fini par consentir à aller elle-même au rendez-vous, au grand dam de ses conseillers. Oui, le seul fait qu'un pur inconnu connaisse l'existence de la Fondation était déjà peu normal. Qu'il sache que celle-ci était dotée d'une Administratrice l'était encore moins. Qu'il connaisse son nom ? Cela n'était jamais arrivé.
C'était pour cela que Laura ressentait une forme désagréable de tension dans la pièce où elle était attablée. La Fondation avait évacué les deux pâtés de maison connexes. Des équipes étaient à disposition, armés de Colt et autres Winchester non loin de là. Il y avait même un pyrokinésiste. Et pourtant, cette impression d'insécurité subsistait en Laura. Et elle comprit que ce n'était pas simplement une impression d'insécurité lorsqu'elle vit le piège se refermer sur elle.

Tout d'abord l'air commença à se colorer, comme traversé par une barrière multicolore. Puis, le son disparut pendant quelque seconde, ainsi que la lumière elle-même. Quand tout revint à la normale, un homme, cheveux blancs, la soixantaine, tenant dans une main un élégant chapeau noir et dans l'autre ce qui semblait être un grimoire, se tenait debout près de la chaise disponible à la table de l'Administratrice. Cette dernière laissa une seconde de silence avant de déclarer :

- Une Bulle Parfaite. Impressionnant.
- Madame Graziella. Nous nous rencontrons enfin. Vos subordonnés m'ont causé bien des soucis ces derniers temps, je tenais simplement à ce que ceux situés non loin de cette magnifique tablée ne viennent point poursuivre ces désagréments. Puis-je ?

L'homme indiquait la chaise vide. Laura acquiesça. L'homme déposa son grimoire sur la table, puis s'assit, avant de mettre son chapeau sur ses genoux.

- Vous êtes une femme difficile à joindre.
- Et vous un homme dur à attraper. Mais si vous connaissez mon nom, j'avoue malheureusement totalement ignorer le votre. A mon grand désarroi, d'ailleurs. J'ai pour habitude de pouvoir savoir à qui je vais m'adresser.
- Oh, ne soyez pas si dure avec vous-même. D'autant que mon nom vous est connu, il ne vous est juste pas encore associé à un visage, en l'occurrence le mien. Mais je pense que toute cette situation vous semblera plus claire une fois le rapprochement effectué.

L'homme marqua une pause avant de reprendre.

- Je me nomme Jean de Frémont.

Les yeux de Laura s'écarquillèrent.

- L'Exilé Humain.

Celle-ci se leva précipitamment, et commença à se diriger promptement vers la sortie de la salle, avant que la voix sonore de Frémont ne résonne dans la pièce.

- Elle ne peut pas nous voir ici.

Laura s'arrêta et se retourna vers Frémont.

- Plaît-il ?
- Votre grand manitou. Celle qui m'a rendu ainsi. Elle n'est plus assez puissante pour ça et vous le savez. D'où la Bulle, par ailleurs. Si, comme je le pense, c'est la peur de ce qu'Elle pourrait faire qui vous fait quitter la salle, sachez qu'elle ne fera rien. Elle ne peut pas voir ce qu'il se passe dans l'intérieur de la Bulle. Et c'est ce qui a motivé votre expansion récente en tant qu'organisation, d'ailleurs, non ? Elle n'assure plus assez bien son rôle de protecteur. Et en l'absence de Soleil, la Lune règne.

Laura revint s'asseoir à la table.

- Vous savez donc pour son état.
- Oui. J'imagine que cela va crescendo. Combien de temps reste-t-il ?
- Avant qu'elle ne soit plus en état pour garantir une protection efficace contre une implosion du nombre d'anomalies ?
- Oui.
- Quelques années, tout au plus.
- Et vous savez d'où vient cette perte de puissance ?
- Du fait que vous ayez rendu inaccessible la réalité d'où elle tire ses pouvoirs ?
- Je n'ai fait que la rendre plus accessible aux autres, justement. Prometheus est celui qui a brisé la Lame de l'Aurore et qui en a absorbé la Clé en son âme pour ne plus que la Reine ne l'utilise à des fins néfastes. Nous avons mis à terre le dernier des Primordials. L'âge était celui des Hommes. Comment pouvions-nous savoir que la prison du Roi n'était pas efficace ?
- Elle l'était. Avant que vous ne fassiez chuter les Terres. Le choc a été tel que vous avez rompu l'une des Septs Chaînes. A partir de cet instant, les anomalies ont commencé à germer de nouveau.
- La Reine nous avait condamné à une torture éternelle. Pour rien. La plupart des hommes qui ont aidé à exécuter le Rituel n'étaient même pas nés lors de la Guerre du Royaume d'Au-Delà des Nuages. Comme beaucoup d'autres d'ailleurs. Et combien souffraient du Mal de l'Hiver ? Des millions. Parce qu'un Primordial avait décidé qu'il en serait ainsi. Unilatéralement.
- Parce que vous pensez que le Mal est désormais totalement révolu ? Que vous êtes le seul avec les Déchus à pouvoir en ressentir ses effets ? Vous n'avez fait que déplacer le problème tout en en créant un autre !

Laura marqua une pause. Elle avait haussé le ton sans s'en rendre compte. Mais Frémont était impassible :

- C'était donc vrai. L'Hiver n'existe donc absolument pas.
- Là n'est pas la discussion.
- Il me semble que c'est justement là que réside le cœur du problème.
- C'est votre analyse.

Le regard de Frémont devint soudainement plus perçant. Il haussa un sourcil. Puis déposa son chapeau noir sur la table.

- Dites-moi Laura. Pouvez-vous me dire si ce chapeau est blanc ?
- Mais… il n'est pas blanc.
- Dites moi qu'il l'est.
- Et pourquoi donc ?
- Dites le.
- Je…

Pour la première fois depuis un siècle, l'Administratrice était prise au dépourvu. Frémont vit la faille et s'y engouffra.

- Vous ne pouvez pas mentir. N'est-ce pas ?

Laura resta silencieuse. Frémont éclata de rire.

- Eh bien, voyez cela ! Que fait donc un S'Kora'Tel si loin des Terres de l’Été ?
- J'essaie de régler un problème de surpopulation. Ça, et arrêter une guerre cataclysmique que vous avez relancé entre les deux entités les plus puissantes ayant jamais existé. Des questions ?
- Oui. Saviez-vous que vous n'êtes peut-être pas la seule à être revenue des Terres ?

Laura fronça les sourcils.

- Que dites-vous ?

Frémont fit glisser le grimoire vers Laura, qui commença à le feuilleter.

- Ce sont des notes que j'ai retrouvé. Elle datent du milieu du XIVème siècle. C'est un mode opératoire…
- … pour déclencher une peste anormale. Je me souviens de l'horreur que c'était à gérer à l'époque. Comment avez-vous trouvé ça ?
- Par hasard. Il y a une petite dizaine d'années, un de mes contacts, m'a remonté cela. Mais pas à cause du mode opératoire. Allez à la dernière page.

Laura s'exécuta. A la dernière page se trouvait un sceau étrange.

- Et ceci est… ?
- Le sceau du Roi-Sorcier Salomon. Je doute d'ailleurs que quiconque d'autre que moi puisse le reconnaître. On parle d'un homme qui est parti pour les Terres de l’Été lorsqu'il les a fait chuter. Ce grimoire contient également pas mal d'éléments sur ledit rituel. Maintenant la question est la suivante : pourquoi et comment Salomon est revenu ?

Laura ferma le grimoire. Son regard alla se perdre dans le fond de la pièce.

- C'est impossible. Nul ne peut revenir des Terres.
- Même pas vous ?
- C'était extrêmement complexe.
- Tout comme faire chuter le Paradis sur Terre. Pourtant Salomon l'a fait en un siècle. Que pourrait-il faire en plusieurs millénaires ?
- Vous vous trompez sur la nature des Terres, humain. Et, même si Salomon est effectivement revenu… pourquoi déclencher la peste noire ?
- C'est ce que j'aimerais bien lui demander.
- Vous l'avez localisé ?
- Oui. En fait… Vous l'avez fait pour moi. Salomon n'est autre que l'entité que vous nommez SCP-049.
- Vous vous foutez de moi.
- Non. Beaucoup d'éléments présents dans le grimoire corroborent cette théorie.
- Et c'est pour cela que vous venez me voir ?
- Oui. Entre autres. Si Salomon est bel et bien là, c'est qu'il a réussi à rentrer et ressortir des Terres. Il y a également sûrement vu des choses qui pourraient nous être utiles.
- Nous ?
- Laura, si nous voulons continuer à vivre dans un monde un tant soit peu normal, il va nous falloir vite trouver une solution afin de contrer… attendez.

Frémont marqua une pause.

- Vous êtes donc sa fille, du coup ?
- Oui.
- L'aigle couronné de flammes à écailles, et tout le toutim ?
- Oui.
- Désolé, le temps d'adaptation… Eh bien, il va falloir qu'on se débrouille, et rapidement afin de rétablir l'équilibre. D'une manière ou d'une autre, il nous faut à tout prix éviter une Eclipse.

Laura prit un moment pour réfléchir.

- Et vous, que souhaitez vous ?

Frémont se leva, pris son chapeau, mais laissa le grimoire. Avant de partir il déclara :

- Juste revoir un vieil ami, et mettre fin à notre combat.

Puis il claqua des doigts. Couleur, son, lumière, tout disparut, et, lorsque l'ensemble revint, Frémont n'était plus là.

17 Février 1882 - Quelque part dans les Amériques, Site-19

Laura était en ce moment à l'autre bout du monde, au chevet de sa mère. Elle y était principalement pour distraire son attention, sa présence auprès d'elle n'ayant aucun impact sur la divinité solaire. Avant de partir elle avait donné quelques instructions au personnel s'occupant de SCP-049. Ces instructions tenaient sur un bout de papier contenant une demi-douzaine d'anomalies mémétiques, amnésiques et psychodirectrices :

"Absentez vous de 13h à 14h"

Le personnel quitta donc son poste, laissant l'entité sans surveillance dans sa cellule. Celle-ci avait été transférée ici depuis des décennies, mais avait été capturée bien avant en Europe. Et en quatre siècles, personne n'avait pu réellement comprendre ce qu'était ou voulait le Docteur de la Peste.

Couleurs. Son. Lumière. Tout disparut, puis revint instantanément dans la cellule de SCP-049, qui n'était désormais plus seul.

Jean de Frémont se tenait désormais face à l'entité drapée de noir. Celle-ci se retourna puis sembla s'arrêter soudainement.

- Bonjour, Salomon.

L'entité ne bougeait plus. Elle venait de se figer et rien ne semblait pouvoir briser son immobilisme. L'ancien Alchimiste continua.

- Salomon, c'est moi. C'est Jean.
- J..Jean ?

Un éclair de lucidité passa dans les yeux de l'entité.

- Je… Jean ! Vo…vous ici ! C'est tout à fait formidable !
- J'ai du mal à croire que c'est bien vous.
- En chair et en os, mon ami… mais… mais… mais vous n'avez pas une seule trace de Pestilence sur vous, c'est magnifique !
- De Pestilence ?
- Allons, allons, mon ami ! La Pestilence ! Le Mal ! De quel mot vous servez-vous désormais ?
- Le Mal de l'Hiver ?
- Oui, cette folie qui nous prend tous. Tôt ou tard. Dès que les symptômes se montrent, seul mon traitement est efficace.
- Votre traitement ?

Mais Salomon ne semblait plus faire attention à Frémont. Il était parti dans un monologue.

- Voyez-vous, les Terres, les Terres…. elles n'ont pas de sortie ! Oui, c'est cela, pas de sortie, juste une entrée, par laquelle on peut bien entendu repasser, mais pas de sortie ! Alors évidement, l’Été nous délivre des fardeaux des corps défectueux que nous avons ici-bas, pour en fournir d'autres ne connaissant pas les maux de la chair, et cela retarde l'apparition des symptômes, car les corps sont souvent ce qui lâche en premier…. Mais l'esprit, oh ! L'esprit reste faible tout de même là-bas. Et l'esprit lâche. Les corps que nous avons là-bas ne se vident pas. Nous restons. Nous restons vieil ami ! Et rien n'y fait jamais nous ne partons. Jamais. Le Mal est là-bas. L'Hiver nous est interdit, nous qui pensions pouvoir atteindre l’Été. Fols nous étions. Fols nous resterons. J'ai tenté de les surcharger. Je me suis dit que cela finirait par craquer, que les Terres imploseraient, et c'est pour cela que je suis revenu. Mais j'ai tué et tué et les Terres restent les mêmes. Des millions. Des milliards. Les Terres… Les Terres restent et nous dedans ! Il n'y a pas de sortie. Pas de sortie. Alors je les ampute ici de l'esprit. Je les fais revenir. Mais certains s'accrochent. Comprenez-vous ? Jean. Il n'y a pas de sortie. Pas de SORTIE JEAN. AUCUNE SORTIE. JAMAIS. LA PESTILENCE EST PARTOUT.

L'entité se mettait à crier. Tout devenait de plus en plus agité dans ses mots.

Salomon continua son charabia, s'excitant de plus en plus à chaque mot. Jean le laissa. Après tout, il fallait s'y attendre. Son ami n'était pas un fou génocidaire. Et même si ce qu'il restait de lui continuait à trouver des solutions, aussi mauvaises étaient-elles, il fallait se faire une raison.

Le Roi-Sorcier Salomon, après des millénaires de lutte, avait succombé à la douleur de ne pouvoir pas disparaître, de ne pas rentrer dans le grand Néant de l'Hiver. La Pestilence l'avait emporté.

Couleur. Son. Lumière.

14 mars 1882 - Bureau de Laura Graziella

Elle repassait inlassablement ses doigts sur le grimoire que lui avait laissé Frémont. Si, dans un premier temps elle avait été avide des informations sur SCP-049 contenues dans le livre, il en fut rapidement tout autre.

"Ce grimoire contient également pas mal d'éléments sur ledit rituel."

Le Rituel de Salomon. Ou comment utiliser la Lame de l'Aurore, l'essence même de la Création, sans être un Primordial.

Mais pas uniquement. Le Rituel pouvait également fonctionner pour activer la Lame du Crépuscule, l'essence même du Néant. Et si la première Lame permettait de faire exister ce que désirait celui qui la maniait, l'autre permettait, à l'inverse, d'annihiler.

Mais voilà. Il y avait des éons que rien ne pouvait plus être annihilé. En effet, lorsque le Contrat avait été passé au début des temps, quand tout n'était que Chaos, entre le Soleil et la Lune et leurs représentants, la Reine des Jours et le Roi de la Nuit, il était clairement stipulé ce qui devait être et ce qui devait ne pas être. Ainsi, la Reine s'occuperait de ce qui devait être, tandis que le Roi, s'occuperait de ce qui ne devait pas être. Et si la première pouvait créer, elle ne pouvait pas annihiler. Et inversement pour le second.

Mais tout ne pouvait pas non plus durer éternellement. Ainsi, certaines choses étaient amenés à être dans la Création pendant une durée limitée. Y compris les enfants de la Reine et du Roi, le peuple connu sous le nom de S'Kora'Tel.

Sauf que la Reine ne put supporter la perte de ses enfants.

Elle créa alors une réalité supérieure, au delà des mondes, là où les termes du Contrat ne s'appliqueraient pas, où elle fit résider toute sa puissance et son essence, et en fit un point de passage vers le Néant. Au détail près que ce passage n'avait point de sortie.

Ainsi, toute annihilation devenait impossible, désormais, ces dernières se transformant invariablement en passage vers les Terres.
Et la mort n'échappait pas à la règle.

Mais depuis que les Terres étaient tombées sur le monde, il était impossible d'approcher la seule et unique Porte y menant dans tout le multivers : l'effondrement d'une réalité sur une autre avait provoqué un véritable Maëlstrom d'anomalies, rendant impossible toute forme d'accès ne débutant pas par une mort.

Or, la Reine devait retourner dans les Terres pour y retrouver son essence, mais ne pouvait point mourir.

A moins…

Alors, Laura commença à feuilleter frénétiquement le grimoire. Elle ne sortit pas de son bureau pendant plus de cinq jours. Et quand elle en ressortit pour voir sa mère, elle n'eut qu'un mot à la bouche :

"Daevite".

24 août 1882 - A l'intérieur de SCP-066-FR

- Monseigneur Epimetheus-
- Je ne t'ai pas demandé ton avis, Philtrum. Les ordres viennent d'en haut.

Le nuage doré eut l'air tout aussi déçu qu'un nuage doré pouvait l'être.

- La Mère-de-Toutes-Choses est-elle donc si sûre d'elle ?
- Doutes-tu de la parole de notre Reine ?
- Non, mon capitaine. Je préfère juste être sûr de ce qu'il va se passer. Si nous faisons revenir l'un d'entre eux, c'est tous les Daevites qui réapparaîtront dans l'Histoire, doucement mais sûrement. Et pourquoi, d'entre tous, fallait-il que Thulé soit choisi ?
- Il leur faut un de leurs plus puissants généraux pour activer la Lame de façon certaine. C'est tout ce que je sais.
- Devons-nous craindre une nouvelle guerre ?

Epimetheus pris alors forme face à Philtrum. Pendant un instant, ce dernier eut peur. L'Ange déclara alors.

- Il n'est de guerre qu'Epimetheus et ses seconds ne peuvent gagner. Maintenant, va, et accomplis ton devoir.
- Bien, maître.

Et le nuage disparut, laissant Epimetheus seul, marmonnant dans sa barbe.

- Regarde donc où nous mènent tes traîtrises, mon frère.

31 octobre 1882 - Quelque part en France, site clandestin de la Fondation SCP

La secte venait à peine d'être reformée, mais elle avait déjà un bon nombre de pratiquants, qui s'étaient réunis dans la pièce sphérique. En son centre se dressait un impressionnant monolithe blanc, situé juste en-dessous d'une lumière surnaturelle qui semblait accrochée au plafond. L'ensemble était situé dans un site naissant, quelque part dans les montagnes françaises, choisi principalement pour des questions de discrétion. La plupart des caballistes présents ce soir là étant recherchés en Allemagne, cela aurait compliqué les opérations d'effectuer l'ensemble sur le sol germanique.

Thulé était là, enchaîné, ainsi que Laura. Cette dernière contemplait sa mère, au plafond, et ne pouvait s'empêcher d'avoir des doutes. Bien sûr, elles avaient discuté longuement de ce choix. Bien sûr, elles étaient plus que d'accord sur le principe. Mais la Lame du Crépuscule pouvait-elle annihiler un Primordial, et ainsi la mener vers les Terres ? Et si la Lame se contentait simplement d'affaiblir encore plus la Déesse Solaire ? Ou si elle la supprimait totalement ? Qu'adviendrait-il de la Création ?

Laura chassa ses idées de son esprit. De toutes façons, en ne faisant rien, la Création n'en aurait plus pour longtemps. Il fallait agir.

Le Rituel commença. Pendant de longues minutes, des chants furent psalmoniés en choeur, des sacrifices effectués, et, quand vint le moment, Thulé, trop content de pouvoir annihiler le plus grand adversaire de sa race, et ne comprenant pas tout ce qu'il se passait, posa sa main sur la Lame.

Et rien ne se passa. Pendant un instant, Laura se demanda si, comme on lui avait toujours dit, les Daevites étaient bien issus du Sang Noir de son père. Sans le sang du Roi, inutile de tenter de faire fonctionner la Lame.

Mais ses pensées furent interrompues par un bruit sourd. Le Monolithe s'était mis à briller, jusqu'à ce qu'en son centre se forme une ombre sans fond.

Il y eut un grand bruit.

Puis la détonation.


Quand Laura se réveilla, Thulé n'était plus là. Ainsi que le bâtiment dans lequel ils se trouvaient tous. Le contrecoup de l'utilisation de la Lame avait-il eu raison du démon ? Seuls restaient quelques disciples de la Société, effrayés par ce qu'il venait de se produire. L'Administratrice tenta de se relever, mais n'y arriva pas. Ses jambes semblaient tétanisées par la violence de l'onde de choc.

Est-ce que tout avait marché ? Sa mère était-elle de retour dans les Terres, là où résidait sa puissance originelle ? Tout allait-il rentrer dans l'ordre ?

Ses pensées fusèrent à la vitesse de la lumière. Alors que sa culpabilité grandissait. Quand soudain…

Couleur. Son. Lumière.

- Putain d'idiote. Vous l'avez fait.

Ces mots furent comme des poignards dans le cœur perdu de Laura. Elle se retourna vers Frémont. Pour la deuxième fois de sa vie, des larmes coulaient le long de ses joues.

- La Déesse est morte. La Déesse est morte et c'est moi qui l'ai tuée.

Frémont soupira puis tendit sa main à l'Administratrice pour qu'elle se relève.

- Pas encore. Mais plus rien ne protège ce monde désormais. Plus rien à part nous. Il va falloir faire vite, maintenant.

Laura saisit la main de l'Alchimiste :

- Combien de temps ?
- Avant que votre Père ne profite de tout ça pour sortir de sa cage et nous envoyer tous vers le fond ? Un siècle tout au plus.

Frémont releva Laura et continua. Il jeta un regard aux alentours.

- Je crois que votre site n'est plus.
- Il est à peine détruit. Nous le reconstruirons. Mais le site importe peu désormais.

Graziella fit quelques pas, contempla le jeune site dévasté, et leva les yeux au ciel, en se demandant :

"Et maintenant, comment allons-nous faire ? Quelle est la prochaine étape, après Aleph ?"

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