15/11/2012
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Pas un souffle de vent ne venait perturber la neige qui tombait dans une clairière à l'extérieur de Minsk. Ça et là, quelques touffes d'herbe dépassaient de la poudreuse, mais sinon, la couche de neige était immaculée. Au centre de la clairière se trouvait un seul cercueil de pin noir dont le couvercle était orné d'une croix orthodoxe blanche.

Au bord de la clairière se trouvaient deux hommes et une femme. Chacun se tourna vers les autres en silence avant que l'un d'eux, un homme grand dont le menton était couvert d'une grosse barbe de trois jours, leur fasse signe de continuer de la tête. Il s'agissait du Chercheur Lee, du Chercheur Hastings et de l'Agent Navarro. C'était le 15 novembre 2012. SCP-1760-16 était de retour.

Habituellement, 1760-16 était identique aux autres instances de 1760, à l'exception du nom Pyotr Astapenov qui était gravé sur son couvercle. Cette année, cependant, douze autres noms s'y trouvaient également. Chacun appartenait à un anartiste célèbre sur la liste de surveillance de la Fondation. C'était pour cette raison que l'Agent Navarro, spécialiste en anart, se trouvait à présent en Biélorussie.

Alors qu'ils s'approchaient du cercueil, un bruit fort de grattement se fit entendre. Ils arrêtèrent de bouger et virent un nom apparaître, gravé dans le couvercle sous les autres.

Daniel Navarro

"C'est… très perturbant," commenta la Chercheuse Lee en dévisageant Navarro. Ses pieds refusaient de l'amener plus près.

"C'est la première fois qu'une des instances est altérée extérieurement. Je n'aime pas ça du tout." Le Chercheur Hastings garda lui aussi ses distances. "Qu'en pensez-vous, Navarro ?"

"Restons-en au plan," répondit Navarro. "Nous ne craignons rien si nous n'ouvrons pas la boîte." Il fit froidement signe aux chercheurs de commencer.

Sans un autre mot, les deux chercheurs se mirent au travail. Avec le même niveau de délicatesse qu'aurait quelqu'un qui nettoie une figurine en verre, ils mesurèrent, écoutèrent et enregistrèrent. Navarro se tenait prêt, la main sur son pistolet, attendant qu'une catastrophe leur tombe dessus. Le cercueil resta silencieux pendant que les chercheurs travaillaient.

Enfin, toutes les données demandées furent collectées. 1760-16 avait à peine fait plus qu'un craquement durant tout ce temps. Les chercheurs et agents s'éloignèrent et regardèrent le cercueil d'un air interrogatif.

"C'est tout ?" Le petit rire de Lee laissa place à un froncement de sourcils. "Juste des noms gravés sur le couvercle ?"

"Il semble que oui," gloussa nerveusement Hastings. "J'imagine qu'on n'a plus qu'à attendre le 20."

Navarro acquiesça. Un par un, ils firent le chemin inverse jusqu'à l'installation toute proche. Avant de passer la porte, Navarro jeta un dernier coup d'œil au cercueil. Ses yeux se posèrent sur la croix blanche qui ornait le couvercle. Il sentit que le cercueil lui rendait son regard. Navarro frissonna sans bruit et se retourna en refermant la porte derrière lui.


Les quatre jours suivants passèrent sans aucun incident. Malencontreusement, cela ne faisait qu'accentuer le malaise du personnel du site à chaque heure qui les rapprochait du 20 novembre. La nuit du 19 fut de loin la pire. Rares furent ceux qui arrivèrent à trouver le sommeil au site. Les autres ne pensaient qu'à l'épée de Damoclès qui reposait dans la cour de devant.

C'est ainsi que l'Agent Navarro se retrouva à se diriger en direction de la clairière à 23:15. Les troncs épais semblaient se tordre autour de lui dans le noir tandis qu'il avançait lentement dans la neige. Lorsqu'il s'approcha du bord de la clairière, trois agents de sécurité émergèrent des arbres. Leurs mains serraient fermement leurs armes tandis qu'ils s'avançaient pour intercepter l'intrus. En voyant qu'il s'agissait de Navarro, les agents de sécurité froncèrent les sourcils, mais lui firent signe de passer de la tête.

Pendant quelques instants, Navarro se tint immobile au bord de la clairière. La lumière de la lune illuminait la neige et projetait une lueur blanche sur le cercueil qui semblait attendre. Auprès de ce dernier, Navarro distingua la silhouette d'une femme. Il sentit sa main se tendre vers son pistolet pendant qu'il s'approchait, mais se détendit en voyant qu'il s'agissait juste de la Chercheuse Lee.

"Z'arriviez pas à dormir ?"

"Que… Qu'est-ce que vous faites là ?" La Chercheuse Lee poussa un cri de surprise et se tourna immédiatement.

"Je pourrais vous demander la même chose," répondit Navarro avec un petit sourire. "Ce truc met vraiment tout le monde sur les nerfs, hein ?"

"En même temps, on ne peut pas leur en vouloir." Lee se tourna pour faire face au cercueil en murmurant. Elle était là en 2006. Elle se souvenait de comment une carcasse de cochon avait surgi de 1760-16 et avait explosé en une pluie d'os humains. La tête de l'un de ses collègues avait été transpercée par une moitié de fémur. Un bout de côte avait laissé une balafre profonde dans sa cuisse droite. Ils restèrent silencieux pendant plusieurs minutes avant que Navarro ne pose une main sur son épaule. Lee frissonna.

"On ne peut juste pas s'empêcher de se dire que ce merdier va nous tomber dessus d'une minute à l'autre. Même s'ils ont fait venir un spécialiste pour s'assurer que tout se passe bien." Lee sourit nerveusement. "Sans vouloir vous offenser."

"Y a pas de mal," dit Navarro en haussant les épaules. "Pour être honnête avec vous, je ne comprends pas trop ce qu'ils croyaient que j'allais pouvoir faire ici. D'habitude, on m'assigne à des menaces anartistiques, mais cet objet ne m'a pas vraiment donné ce "sentiment anartistique" quand j'ai lu son fichier."

"Eh bien, il était exposé quand nous l'avons trouvé," répondit Lee. "Quelqu'un a voulu que d'autres voient son œuvre."

"Peut-être, enfin, il a ce côté "hé, regardez ce truc cool". Mais les bombes cochons…"

"Cependant, les 1760-16 n'ont commencé à apparaître qu'après que nous eûmes commencé à confiner ce site." Lee regarda sa montre. Il était 23:30. 1760-16 disparaîtrait dans 30 minutes.

"Je peux monter la garde si vous voulez y retourner et essayer de dormir un peu," dit Navarro avec un sourire. Sans un mot, elle lui rendit son sourire avec un hochement de la tête. Lee commença ensuite à se diriger vers le site.

Navarro se retourna vers le cercueil. Il fit coucou aux caméras de sécurité avant de s'asseoir dans l'herbe et d'attendre seul. Quinze minutes passèrent. Le silence était de plomb.

"Bonjour, Daniel," murmura une voix masculine, qui venait du cercueil.

"Merde !" Navarro se leva d'un bond. Un frisson glacé lui parcourut l'échine tandis qu'il dégainait son pistolet. Les agents de sécurité accoururent à ses côtés, mais ils s'arrêtèrent lorsque Navarro leva sa main pour leur faire signe de ne pas s'approcher.

"Alors, tu as peur ?" La voix gloussa doucement. Elle s'exprimait en anglais avec un accent d'Europe de l'Est à couper au couteau.

"Eh bien, bonjour, j'imagine…" Les yeux de Navarro, qui tenait fermement son pistolet, s'étrécirent. "Vous êtes qui, putain ?"

"Dans une autre vie, on m'appelait Pyotr Astapenov. J'étais un croque-mort habile, un scientifique respecté et un gentleman. Si vous aviez la gentillesse de bien vouloir ouvrir le couvercle, vous pourriez le voir par vous-même," murmura la voix.

"Alors ça, ça ne risque pas d'arriver," répondit Navarro. "Il n'y avait rien d'anormal à propos de Pyotr quand on a fouillé sa tombe. Il y a un gros trou dans ton histoire, mon pote."

"Je craignais que tu dises cela," soupira la voix. "Ils t'ont vraiment changé. Ta curiosité a été remplacée par de la certitude. Quel dommage."

"Curieux que tu saches autant de choses sur moi alors qu'on vient de se rencontrer," dit Navarro.

"Parce que je connais ceux de ton espèce," murmura la voix. "Tu es un artiste. Ils peuvent t'habiller en costume, te donner un pistolet, et te demander d'aller appréhender tes frères, Daniel, mais tu restes un artiste, au fond. Un artiste avec un sens moral tout à fait douteux, tu vois, mais un artiste tout de même."

"Je ne comprends pas," dit Navarro. "Tu veux en venir où, bordel ?"

"Ce que je veux dire, c'est que tu ne veux pas ouvrir ce cercueil pour le cataloguer comme un scientifique. Tu reconnais l'importance non seulement de l'expression, mais aussi de l'expression d'une manière qui soit véritablement unique. J'ai rencontré beaucoup d'hommes comme toi, et je devine à quel point ça te torture de ne pas savoir ce qu'il y a à l'intérieur de ce cercueil."

Les officiers de sécurité regardèrent Navarro, l'air nerveux. Ils semblaient tous retenir leur souffle en attendant la réponse de Navarro.

"Je crois assez bien savoir ce qu'il y a dans ta boîte," répondit Navarro. "Désolé mec, mais je ne vais pas l'ouvrir."

"Encore une fois, tu es tellement sûr de toi," dit la voix. "Tu as peur que je ne sois qu'une horreur qui attende d'être libérée de sa cage ? Ou même, que je ne sois tout simplement pas Pyotr, après tout ?"

"Va crever. Je ne jouerai pas à ce petit jeu-là avec toi." Navarro secoua la tête. "Ce que je fais sauve les vies d'anartistes et de civils. Si ça fait de moi un vendu, qu'il en soit ainsi. Je serai le plus gros vendu du monde." Sans dire un seul autre mot, il s'éloigna de quelques pas et regarda sa montre. 23:55.

"Qu'il en soit ainsi…" dit la voix. Il y eut un craquement, comme un tir de fusil à pompe. Tous les clous qui gardaient le couvercle du cercueil scellé fusèrent hors du bois. Navarro et les officiers de sécurité le mirent en joue. Leurs yeux s'écarquillèrent en voyant le couvercle s'ouvrir dans un craquement.

Il était vide.

"Ça doit être vraiment troublant d'avoir vendu ton âme comme tu l'as fait, Daniel. Peu importe ce que tu te dis pour réussir à trouver le sommeil la nuit, tu as vendu ton âme. Quel dommage. Tu étais si prometteur," l'appela la voix de l'intérieur.

Navarro ne répondit pas. Les quelques minutes qui suivirent passèrent en silence. À minuit pile, le cercueil commença à s'enfoncer dans la terre, et finit par disparaître dans le sol.

"Doux Jésus…" Navarro lâcha un gros soupir, et se rassit par terre pour fixer le ciel. Ce rapport allait être un cauchemar.


L'Agent Navarro était penché au-dessus de la tombe de Pyotr Astapenov, silencieux. Il n'avait pas perdu un instant pour obtenir l'autorisation de ré-exhumer les restes. Bien qu'il détestait l'admettre, la voix avait raison jusqu'à un certain point en ce qui concernait sa curiosité. Ça semblait être un moyen comme un autre d'enterrer ce sentiment.

Enfin, l'équipe réussit à atteindre le cercueil de Pyotr. Sur ordre de Navarro, ils l'ouvrirent. Le corps de Pyotr y était toujours présent, dans un état de décomposition normal pour un homme enterré en 1959. Malencontreusement, un petit bout de papier était serré dans sa main droite. Un des membres de l'équipe le tendit silencieusement à Navarro. Il contenait un seul message.

Daniel,
Je savais que tu n'arriverais pas à résister.
À bientôt.
J.T.H.

Navarro s'assit au bord de la tombe. Il écrasa la note dans son poing en éclatant d'un rire nerveux.

"Et merde."

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